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Full text of "Henry Becque, sa vie et son théâtre"

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HENRY  BECQUE 


77  a  été  tiré  de  cet  ouvrage 

i  5  exemplaires  sur  papier  vélin  pur  fil  Lafuma 

numérotés  de  1  à  15. 


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ERIC   DAVVSON 

ANCIEN   PROFESSEUR    DE   LITTÉRATURE    FRANÇAISE 
A    L'UNIVERSITÉ    DE   MISSI8SIPI 


HENRY  BECQUE 


SA  VIE  ET  SON  THEATRE 


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PAYOT,   PARIS 

106,  BOULEVARD  ST-OERMAIN 

*1923 

3Tou«  droits  rétervé». 


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2 1$ V3 


Copyright  1923,  by  Eric  Dawson. 


A  LA  FRANCE. 


AVANT-PROPOS 


En  offrant  ce  travail  au  public,  je  tiens  à 
adresser  mes  remerciements  à  tous  ceux  qui  ont 
eu  la  complaisance  de  m 'aider  dans  ma  tâche. 
Il  me  serait  impossible  de  les  mentionner  tous, 
mais  je  dois  nommer  particulièrement  Mma  Lucien 
Muhlfeld,  MM.  Emile  Fabre  et  Gérard  Bauër, 
qui  ont  bien  voulu  mettre  à  ma  disposition  des 
lettres  inédites  très  précieuses.  Je  les  prie  ici 
d'agréer  ma  reconnaissance  bien  vive. 

MM.  Edmond  Sëe  et  Léopold  Lacour  ont  suivi 
cette  étude  avec  un  intérêt  et  un  dévouement  cons- 
tants et  je  ne  saurais  leur  exprimer  toute  ma  gra- 
titude. A  MM.  E dtvin  Byam,  André  Gâté  et  Fer- 
nand  Desonay  j'adresse  mes  remerciements  pour 
leur  aide  et  leurs  bons  conseils. 

Pour  la  revision  du  texte,  M.  Jean  Robaglia 
a  eu  l'extrême  obligeance  de  m' offrir  ses  services. 
En  me  confiant  des  documents  de  valeur,  M.  Roba- 
glia a  facilité  mes  recherches  et  je  lui  reste  très 
reconnaissant  de  sa  grande  amabilité. 

E.  A.  D. 


INTRODUCTION 


II  existe  encore  en    France   des    gens   qui  se 

pensent  lettrés,  et  qui  ignorent  Henry  Becque. 
Beaucoup  ne  connaissent  que  son  nom  et  le  titre 
de  ses  œuvres.  A  tous  ceux-là,  nous  adressons 
cette  étude,  qui  leur  fera  mieux  connaître  un 
grand  dramaturge. 

Peu  d'auteurs  du  XIXe  siècle  ont  été  aussi  cri- 
tiqués et  discutés  que  Henry  Becque.  On  a  écrit 
des  volumes  sur  la  vie  et  l'œuvre  des  grands  écri- 
vains de  son  époque.  Il  y  en  a  peu  qui  soient  con- 
sacrés à  l'auteur  des  Corbeaux.  Pourtant  Henry 
Becque  est  l'inspirateur  du  théâtre  contemporain, 
et  il  faut  remonter  bien  loin  pour  trouver  un 
auteur  qui  ait  exercé  autant  d'influence  sur  le 
théâtre  de  son  temps.  On  ne  s'est  guère  préoc- 
cupé encore  d'étudier  la  vie  de  cet  homme,  curie/'./ 
à  plus  d'un  titre.  Sa  biographie  ressemble  à  un 
roman  d'aventures.  Son  existence  a  été  toute  de 
luttes  et  d'j  misère.  Aussi  cette  existence  reste- 
t-elle  intéressante  dans  tous  ses  détails. 

De  son  vivant,  Becque  eut  la  réputation  d'un 
homme  irritable  et  maussade,  porté  à  médire 
de  ses  semblables.  Ceux  qui  le  connurent  inti- 
mement ont  trouvé  en  lui  une  toute  autre  nature. 


12  INTRODUCTION 

La  présente  étude  a  pour  but  de  peindre  Henry 
Becque  tel  qu'il  était.  Nous  avons  recueilli  nos 
renseignements  auprès  de  ceux  qui  ont  acquis  le 
droit  de  le  juger,  l'ayant  connu  de  très  près. 
Il  existe  très  peu  de  documents  relatifs  à  sa  vie, 
antérieurement  à  4810.  A  proprement  parler, 
il  y  avait  deux  Henry  Becque  :  celui  du  «  gre- 
nier du  cinquième  »  et  celui  qui  traversa  comme 
un  météore  les  premiers  salons  littéraires  de  son 
temps.  La  comparaison  entre  les  deux  est  bien 
intéressante.  Nous  avons  cru  utile  de  consacrer 
un  chapitre  aux  «  premières  »,  de  ses  œuvres, 
car  les  pièces  de  Becque  amenèrent  touiours  des 
polémiques  et  ses  premières  représentations  en 
furent  souvent  tumultueuses. 

Dans  une  seconde  partie,  nous  avons  essayé  de 
situer  la  place  de  Becque  dans  l'histoire  du  théâtre 
français  et  surtout  de  déterminer  celle  qu'il 
occupe  dans  le  XIX*  siècle.  L' auteur  des  Corbeaux 
fut  assez  mal  accueilli  par  ses  contemporains  ; 
la  génération  d'aujourd'hui  lui  est  un  peu  plus 
favorable;  celle  de  demain  l'appréciera  mieux. 
Malgré  les  dimensions  modestes  de  notre  travail, 
nous  espérons  apporter  une  utile  contribution  à 
la  connaissance  d'un  écrivain  considérable  qui 
fut  longtemps  méconnu. 


HENRY   BECQUE 


PREMIERE  PARTIE 


CHAPITRE  PREMIER 
LA  VIE   D'HENRY  BECQUE 

Dans  une  misérable  maison  de  la  rue  de  Cha- 
brol, au  n°  20,  Henry-François  Becque  vint  au 
jour  le  18  avril  1837.  Il  est  né  pauvre  comme  il 
devait  vivre  pauvre. 

Son  grand-père,  Charles-Théodore- Joseph 
Becque,  né  le  19  décembre  1760,  était  Lillois.  Il 
avait  quitté,  toutjeune  homme,  sa  ville  natale  pour 
venir  chercher  fortune  a  Paris.  Il  s'était  installé 
dans  une  maison  du  faubourg  Saint-Denis,  et  avait 
épousé,  en  pleine  révolution,  le  J4  mars  1793, 
une  jeune  Parisienne,  Mlle  Jeanne-Marguerite 
Dusorget.  De  cette  union  sortit  un  fils,  Alexandre- 
Louis  Becque,  né  le  29  janvier  1801. 

Quittant  son  domicile  du  faubourg  Saint-Denis, 
Charles  Becque  était  ensuite  venu  habiter  au  14, 


14  HENRY    BECQUE 

rue  des  Fontaines.  Il  était  employé  a  cette  époque 
à  la  «  poste  aux  lettres  » ,  et  destinait  son  fils  à  la 
même  carrière.  Ce  fils  préféra  la  situation  de  teneur 
délivres.  Il  épousa,  le  45  mai  1830,  la  fille  d'un  de 
ses  collègues  en  tenue  de  livres,  M"e  Jenny  Martin. 
De  cette  union  naquirent  trois  enfants  :  Charles- 
Michel,  né  le  24  octobre  1834  ;  Henry-François,  né 
le  18  avril  1837  et  Aimée-Caroline,  née  le  14  sep- 
tembre 1841. 


La  famille  Becque  était  une  famille  très  unie. 
La  vie  ne  lui  était  pas  toujours  facile,  car  la  pro- 
fession de  teneur  de  livres  n'était  pas  très  lucra- 
tive. Mais  Mme  Becque  avait  un  soin  méticuleux  de 
sa  maison  et  de  ses  enfants. 

Elle  se  dévoua  entièrement  à  son  foyer,  ce  qui 
lui  valut  la  plus  douce  et  la  plus  grande  des  ré- 
compenses pour  une  mère  :  l'adoration  de  ses 
enfants.  De  ce  fait,  ils  allaient  moins  que  d'autres 
s'amuser  dans  la  rue  ;  ils  ressentaient  à  son  plus 
haut  degré  l'attirance  de  ce  grand  aimant  qu'est 
un  foyer  idéal.  Ils  faisaient  les  commissions  de 
leur  mère,  l'accompagnaient  au  marché,  heureux 
de  lui  épargner  quelque  fatigue.  C'est  dans  cette 
intimité  que  s'écoula  pendant  des  années  l'exis- 
tence de  la  famille  Becque. 

Sur  la  jeunesse  de  Henry  Ï3ecqùe,  nous  sommes 
peu  renseignés.  Pourtant  dès  l'âge  de  neuf  ans,  il 
sembla  montrer  des    inclinations  littéraires.  Un 


LA    VIE    D'HENRY    BECQUE  15 

poème  de  sa  main  écrit  à  cet  âge,  a  été  trouvé, 
paraît-il,  il  y  a  quelques  années.  Nous  le  donnons 
ici  à  titre  de  curiosité  et  sans  aucune  garantie  : 

Je  veux 

Que  pour  se  battre 
On  soit  bien  deux 
Mais  au  plus  quatre  ! 

Les  fleurs  se  fanent  ! 

Les  blés  se  glanent  ! 

Le  soieil  meurt  ! 

La  pâle  étoile 

Parle  à  sa  sœur, 

Et  puis  se  voile! 

Tout  disparaît  ! 

Rien  ne  renaît  ! 

Seule  que  rien  ne  leurre 

L'humanité  demeure!  (1) 

Becque,  qui  a  laissé  quelques  beaux. vers,  a  écrit 
un  poème  où  il  évoque  la  vie  de  son  enfance  heu- 
reuse : 

Je  me  souviens  de  ma  jeunesse 

Je  manquais  un  peu  de  raison 

Mais  j'étais  rempli  de  tendresse, 

J'étais  un  bon  petit  garçon. 

Je  n'avais  pas  besoin  de  fête; 
Mon  âme  était  pleine  de  chants  ; 
Je  vivais  avec  les  prophètes 
Loin  de  la  foule  et  des  méchant?. 

(1)  Ce  poème  fut  exposé  au  mois  d'août  1910.  chez  Mothes, 
7.  rue  Bonaparte. 


16  HENRY    BECQUE 

Et  dans  la  maison  paternelle 
Qui  m'a  si  longtemps  abrité, 
J 'étais  l'enfant  doux  et  fidèle, 
Je  la  remplissais  de  gaieté. 

Je  voulais  rendre  des  services 
Avec  de  généreux  travaux. 
J'avais  l'horreur  de  tous  les  vices 
Et  la  pitié  de  tous  les  maux. 

Perdu  dans  un  rêve  stoïque, 
J'étais  heureux,  j'avais  la  foi  ! 
Et  j'attendais  la  République 
Sans  en  attendre  rien  pour  moi  !  (1) 

Becque  a  trouvé  dans  sa  famille  un  éducateur  en 
matière  de  théâtre,  car  le  frère  de  sa  mère,  Pierre- 
Michel  Martin,  dit  Martin-Lubize  était  homme  de 
lettres,  auteur  de  nombreux  vaudevilles,  et  colla- 
borateur de  Labiche.  C'est  par  lui  que  Becque 
semble  avoir  été  initié  au  théâtre.  A  l'époque  du 
mariage  de  sa  sœur,  Pierre-Michel  Martin  tenait 
un  magasin  de  nouveautés,  12,  passage  des  Pano- 
ramas. Sept  ans  plus  tard  lorsqu'il  fut  témoin  à  la 
naissance  de  son  neveu,  il  était  devenu  homme  de 
lettres.  11  s'intéressait  beaucoup  au  petit  Henry, 
qui  fut  celui  de  ses  neveux  qu'il  préférait.  Martin 
était  un  admirateur  passionné  de  Molière.  Il  amena 
fréquemment  son  neveu  au  théâtre  et  lui  fit  con- 
naître de  bonne  heure  le  répertoire  molièresque.  Il 
est  possible  que  ces  visites  fréquentes  au  théâtre 

(1)  Poème  qu'il  donna  à  M.  Xavier  Roux  et  dont  M.  Ro- 
baglia  possède  le  manuscrit. 


LA     VIE    D'HENRY    BECQUE  17 

n'aient  pas  été  sans  donner  à  Henry  Becque  cette 
grande  admiration  pour  le  maître  de  la  comédie 
française,  qu'il  a  toujours  appelé  «  son  maître  ». 

Martin  Lubize  mourut  en  1863,  sans  cesser 
d'avoir  eu  avec  son  neveu  l'intimité  d'idées  la  plus 
étroite. 

A  l'âge  de  quinze  ans,  en  1852  (1),  Henry  Becque 
entra  au  lycée  Bonaparte,  devenu  depuis  lycée 
Gondorcet,  en  quatrième  dans  la  première  division, 
section  des  lettres.  Il  était  interne  à  l'institut  Bello- 
guet  et  suivait  les  cours  du  lycée  Bonaparte  en 
qualité  d'élève  externe.  Ses  adversaires  ont  insi- 
nué qu'il  avait  été  paresseux  dès  son  jeune  âge,  et 
qu'il  dut  redoubler  ses  classes.  Gela  est  inexact. 
Les  palmarès  du  lycée  montrent  que  Becque  fut 
un  élève  moyen.  «  J'ai  fait  mes  classes  au  lycée 
Bonaparte,  écrivait-l-il,  au  moment  de  l'accession 
au  pouvoir  du  président  Carnot,  avec  notre  nouveau 
Président  et  son  frère,  les  deux  Carnot  comme  on 
les  appelait.  Notre  promotion  du  reste,  il  faut  bien 
que  j'en  convienne,  n'a  pas  été  brillante.  Elle  a 
fourni  des  avocats,  des  professeurs,  des  maîtres  de 
forges,  tout  un  personnel  fort  estimable  ;  on  n'y 
trouve  pas  un  homme  extraordinaire.  Il  était 
temps  que  l'un  de  nous  devînt  Président  de  la 
République.  C'est  quelque  chose.  »  (2) 

(1)  Tous  ces  renseignements  sur  Becque  au  lycée  ont  été 
trouvés  aux  archives  du  lycée  Condorcet. 

(2)  Henry  Becque,  Querelles  littéraires,  p.  251. 

HENRY  BECQUE  2 


18  HENRY    BECQUE 

A  la  fin  de  ses  études  au  lycée,  son  père  lui 
trouva  un  emploi  dans  un  bureau  du  chemin  de 
fer  du  Nord.  Mais  le  caractère  de  Becque  ne  se 
prêtait  guère  aux  exigences  de  la  bureaucratie. 
Bientôt,  excédé  de  ces  travaux,  il  quitta  le  Chemin 
de  fer,  pour  s'enterrer  dans  un  bureau  à  la  Chan- 
cellerie de  la  Légion  d'honneur.  Il  ne  s'y  trouve  pas 
plus  à  son  aise.  Le  beau-frère  de  son  père,  Denis 
Ferrand  était  employé  a  la  Banque  de  France,  et 
il  lui  proposa  d'entrer  dans  la  finance.  Becque  fut 
placé  chez  un  coulissier,  mais  cette  nouvelle  car- 
rière ne  lui  plut  pas  davantage  que  les  précédentes. 
Son  oncle  continuait  de  l'emmener  au  théâtre  et 
chez  les  gens  de  lettres.  Il  se  prit  d'une  passion 
pour  la  lecture.  Alors  il  se  mit  à  donner  des  leçons 
de  littérature  ;  et  nous  le  retrouvons  un  peu  plus 
tard  commis  de  change  à  la  Bourse.  Il  y  était  assez 
assidu,  mais  cette  nouvelle  occupation  ne  pou- 
vait lui  convenir. 


A  ce  moment  arriva  à  Paris,  de  Petrograd,  le 
comte  Potocki  qui  devint  en  quelque  porte  le  pro- 
tecteur de  Becque.  Le  comte  Potocki  était  un 
homme  de  la  plus  haute  société.  Becque  devint 
son  secrétaire  ;  c'était  jusqu'à  présent  la  seule  de 
toutes  ses  occupations  qui  pouvait  lui  plaire.  Chez 
le  comte  il  était,  lui  aussi,  une  sorte  de  grand  sei- 
gneur en  miniature.  Ses  travaux  quotidiens  le 
laissaient  assez  libre.  Il  put  continuer  ses  lectures 


LA    VIE    D'HENRY    BECQÛË  19 

et  ses  leçons  de  littérature.  N'oubliant  pas  son  pre- 
mier amour  —  la  poe'sie  — ,  il  rimait  de  temps  en 
temps.  Puis  il  déclamait  ses  vers  au  comte  qui  les 
trouvait  valoir  beaucoup  d'autres. 

Le  comte  Potocki  avait  comme  ami  M.  Victo- 
rin  de  Joncières,  compositeur,  dont  la  musique  est 
aujourd'hui  bien  oubliée.  Ce  compositeur  cher- 
chait un  livret  pour  Sardanapale,  un  opéra  de  sa 
composition.  Le  comte  Potocki  le  mit  en  rela- 
tions avec  le  jeune  Parisien  et  celui-ci  entreprit 
d'écrire  le  livret.  Cela  ne  demanda  pas  long- 
temps, et  Becque  lui  livra  bientôt  son  Sardana- 
pale (1). 

Ces  relations  nouvelles  lui  offraient  l'occasion 
de  pénétrer  dans  le  monde.  Il  y  fit  la  connais- 
sance d'une  jeune  fille  riche  et  distinguée.  II 
l'aima  et  lui  fît  la  cour  assidûment.  Mais  Becque 
était  pauvre  et  ne  put  conserver  l'avantage  contre 
des  concurrents  plus  fortunés.  Bref,  un  autre 
épousa  la  charmante  jeune  fille.  Ce  fut  pour 
Becque  un  Ghagrin  profond  et  durable.  Il  en  par- 
lait encore  a  ses  amis  intimes  aux  derniers  jours 
de  sa  vie. 

A  l'âge  de  vingt-cinq  ans,  il  lui  advint  une 
aventure  d'un  genre  très...  parisien.  Becque  lui 

(i)  Représenté  pour  la  première  fois  à  Paris  sur  le  Théâtre 
Lyrique,  le  8  février  1867.  Il  y  eut  seize  représentations. 
Beaucoup  plus  tard,  Becque  devait  écrire  un  livret  pour 
M.  Charles-Marie  Widor.  M.  Boutray  avait  arrangé  un  ren- 
dez-vous; Becque  promit  d'écrire  le  livret,  mais  il  ne  tint 
pas  sa  parole.  Il  habitait  alors  rue  de  Médicis. 


20  HENRY    BECQUE 

même  racontait  volontiers  cette  histoire  :  «  Ah  ! 
les  coquines  !  J'avais  vingt-cinq  ans.  J'avais  fait 
la  connaissance  d'une  fort  jolie  femme,  dont  le 
mari,  un  architecte,  était  en  même  temps,  un 
imbécile,  qui  croyait  comme  Trelat  que  l'archi- 
tecture ne    doit    pas    être    soupçonnée Elle 

m'écrivait  des  lettres  très  tristes  et  très  tendres. 

—  «  Si  je  ne  me  décidais  pas  a  la  comprendre, 
elle  ferait  une  folie.  »  Devant  une  passion  aussi  sin- 
cère, je  m'emballai.  Je  changeai  ma  manière  de 
vivre,  et  ma  liberté  reconquise,  je  lui  demandai 
de  me  rejoindre  chez  moi.  Ce  fut  chose  convenue. 
Au  jour  indiqué,  j'achetai  des  fleurs,  je  mis 
tout  en  ordre.  Alors  j'arpentai  fiévreusement  ma 

chambre    comptant  les  minutes Une  heure, 

deux  heures  passent.  Personne...  Je  descends  chez 
ma  concierge  et  je  lui  dis  : 

—  Eh  bien  !  on  n'est  pas  venu  me  demander? 

—  Si,  Monsieur,  une  dame  est  venue,  m'a  de- 
mandé si  Monsieur  était  chez  lui.  Je  lui  ai  dit  que 
oui  et  qu'elle  n'avait  qu'a  sonner  au  quatrième  à 
droite.  Alors  elle  a  dit:  <c  C'est  trop  haut  »,  et  elle 
est  remontée  en  voiture. 

—  Hein,  quoi  !  quoi  !  C'est  trop  haut,  quoi?  Ah  ! 
les  coquines  !  »  (i) 

Henri  Becque  ne  fut  jamais  heureux  avec  les 
femmes.  A  la  manière  dont  il  en  parle,  sans  d'ail- 
leurs s'expliquer  beaucoup  sur  ses  aventures  per- 

(1)  Xavier  Roux,  Chronique  des  Livres,  10  juin  1904. 


LA    VIE    D'HENRY    BECQUE  21 

sonnelles,  on  comprend  qu'il  en  a  souffert,  et  qu'il 
n'en  a  jamais  été  compris.  De  la  cette  espèce  de 
misogynie  qui  le  caractérise  et  le  cynisme  avec 
lequel  il  parle  bien  souvent  de  la  femme. 

Jusqu'alors  la  politique  avait  intéressé  Henry 
Becque  ;  ses  sentiments  étaient  ceux  de  la  jeune 
génération  de  la  fin  de  l'Empire,  les  Floquet,  les 
Spuller,  les  Brisson,  les  Ranc,  avec  lesquels  il 
était  lié.  Mais  l'ambition  du  théâtre  le  saisit  de 
bonne  heure. 

Il  conçut  un  vaudeville  dans  le  goût  de  son 
époque  et  écrivit  son  Enfant  prodigue.  Malgré 
les  jugements  généralement  défavorables  qui 
accueillirent  sa  pièce,  les  débuts  de  Becque  furent 
une  révélation  dramatique  pour  un  petit  nombre 
de  critiques.  Il  utilisa  la  représentation  de  son 
premier  ouvrage  pour  postuler,  contre  M.  Louis 
Ganderax,  le  poste  de  critique  dramatique  du  Jour- 
nal du  Parlement  dont  M.  Alexandre  Ribot  était 
le  directeur.  M.  Ganderax  fut  choisi.  Becque 
se  fit  admettre  également  à  cette  époque  a  la  So- 
ciété de  la  critique  dramatique  et  musicale  qui 
se  réunissait  une  fois  par  mois  au  restaurant  Bré- 
bant. 

En  1870,  il  fît  jouer  son  Michel  Pauper  (1),  de 
ses  propres  deniers.  Par  malheur  pour  lui,  la 
guerre  éclata,  et  Becque  s'en  alla  faire  son  devoir 
de  soldat,  comme  tant  d'autres.  Il  s'engagea  dans 

(1)  Représenté  pour  la  première  fois-,  à  Paris,  à  la  Porte 
Saint-Martin,  le  17  juin  1870. 


22  HENRY  BECQUE 

un  bataillon  de  marche.  Il  connut  le  siège  de 
Paris,  les  longues  et  fatigantes  factions  sous  les 
murs  de  la  capitale,  durant  les  nuits  glacées  et 
monotones  de  garde.  Les  souffrances  de  la  guerre, 
la  douleur  de  la  défaite,  ne  calmèrent  point  ses 
ardeurs  et  ses  espérances. 

Becque,  nous  l'avons  dit,  avait  été  très  intime 
avec  Spuller,  Ranc  et  Floquet.  La  vie  publique 
l'attirait  ;  mais  des  raisons  de  famille  et  d'argent 
le  décidèrent  à  renoncer  à  cette  idée  (1)  ;  après  le 
4  Septembre,  il  eût  pu  se  faire  donner  une  situa- 
tion lucrative  ;  il  s'abstint. 

«  Gomment  !  tu  n'es  donc  rien  ?  »  lui  dit  un 
ami  plusieurs  jours  après  le  4  Septembre  en  regar- 
dant son  pantalon  de  simple  soldat. 

Ce  désastre  de  1870  surprit  Henry  Becque 
en  pleine  crise  d'affirmation  de  sa  personnalité. 
Lorsque  la  paix  fut  revenue,  le  malchanceux  auteur 
de  Michel  Pauper  ne  songea  qu'à  se  remettre  opi- 
niâtrement au  travail.  Ses  nouveaux  efforts  abou- 
tirent à  une  comédie  de  caractère  en  trois  actes  : 
L'Enlèvement  (2).  La  pièce  échoua  du  premier 
coup.  Le  découragement  le  prit.  U  fallait  vivre. 
Sa  famille  étant  dans  les  finances,  il  pouvait  tou- 
jours y  trouver  un  emploi.  Alors  ne  sachant  que 
devenir,  il  se  laissa  procurer  un  emploi  h  la  Bourse. 


(1)  Henry  Becque,  Souvenirs  d'un  auteur  dramatique, 
p.  291. 

(2)  Représenté  pour  la  première  fois,    à   Paris,    sur  le 
théâtre  du  Vaudeville,  le  18  novembre  J87.1. 


LA  vie  d'henry  becque  23 

Bien  que  cette  situation  ne  lui  plût  guère,  il 
s'y  maintint  plusieurs  années,  sans  cesser  de  son- 
ger à  se  libérer  du  commerce  et  des  affaires,  et 
d'aspirer  a  reprendre  son  métier  d'auteur  drama- 
tique. 

En  1874,  nous  le  trouvons  membre  très  assidu 
de  la  Société  des  auteurs  et  compositeurs  drama- 
tiques. En  1876,  il  est  journaliste,  critique  drama- 
tique au  Peuple,  journal  de  Floquet,  où  il  fait 
paraître  une  vingtaine  de  chroniques.  C'est  à  ee 
moment  qu'il  commença  d'écrire  les  Corbeaux, 
œuvre  qui  lui  coûta,  de  son  aveu  même,  une 
année  de  travail  : 

«  J'habitais  alors  rue  de  Matignon,  un  apparte- 
ment comme  je  les  aime,  bien  situé,  lumineux  et 
vide.  La  pièce  où  je  me  tenais  et  qui  était  fort  belle 
était  meublée  d'une  planchette  de  bois  retenue  au 
mur,  d'un  fauteuil  et  d'une  canne  ;  rien  de  plus. 
Je  l'arpentais  du  matin  au  soir  avec  une  légère 
excitation  qui  m'est  naturelle  et  dont  j'ai  besoin. 
Le  plus  souvent  je  travaillais  devant  ma  glace  ;  je 
cherchais  jusqu'aux  gestes  de  mes  personnages  et 
j'attendais  que  le  mot  juste,  la  phrase  exacte,  me 
vinssent  sur  les  lèvres.  Tout  ce  que  je  veux  en 
écrivant,  c'est  me  satisfaire  moi-même  ;  je  ne  con- 
nais plus  rien,  ni  personne  ;  je  ne  sais  seulement 
pas  s'il  y  a  un  public. 

Ma  famille  demeurait  à  deux  pas  dans  la  même 
rue.  Je  vivais  chez  elle  autant  que   chez   moi. 


24  HENRY    BECQUE 

J'allais  à  tout  moment  m'asseoir  près  de  ma  mère. 
Elle  m'écoutait  avec  bonté  et  inquiétude.  Elle  avait 

vu  de  près,  la  vie  des  auteurs   dramatiques 

Toutes  les  semaines,  ma  sœur,  son  mari  et  sa 
petite  fille  venaient  dîner  avec  nous.  C'était  le  jour 
attendu  et  plus  bruyant  que  les  autres.  Je  me  mul- 
tipliais. J'inventais  des  folies  et  je  découpais  la 
volaille.  On  n'entendait  plus  que  moi.  Et  comme 
je  triomphais,  quand  mon  père  qui  n'était  pas  com- 
mode à  dérider  éclatait  de  rire  tout  d'un  coup  en 
s'écriant  :  «  Qu'il  est  bête,  cet  animal-là  !  »  On  était 
quelquefois  soucieux  et  préoccupé  chez  moi,  mais 
nous  n'avions  pas  connu  les  grandes  douleurs,  les 
morts  qu'on  emporte  et  les  places  qui  restent 
vides.  »  (1) 

Après  la  représentation  de  Michel Pauper ,  Sarcey 
et  Barbey  d'Aurevilly  baptisèrent  Alfred  Touroude, 
Emile  Bergerat  et  Henry  Becque,  «  l'Ecole  bru- 
tale ».  (2)  Pourtant  ceux-ci  ne  s'étaient  jamais  vus 
ni  parlés.  Chacun  d'eux  travaillait  isolément  selon 
ses  propres  goûts.  Leur  brutalité  consistait  en  ceci, 
qu'étant  donnée  une  situation  scabreuse,  ils  se 
plaisaient  à  l'attaquer  en  face.  Ainsi  les  directeurs 
de  théâtre,  habitués  aune  autre  conception  drama- 
tique, leur  refusèrent  leurs  scènes  avec  ensemble. 
Ce  ne  fut  que  cinq  ans  plus  tard,  que  Becque  vit 
ses  Corbeaux  sur  la  scène.  Entre  temps,  il  avait 

(1)  Henry  Becque,  Souvenirs  d'un  auteur  dramatique, 
p.  21. 

(2)  Emile  Bergerat,  Le  Voltaire,  19  septembre  1882* 


LA    VIE    D' HENRY    BECQUE  25 

écrit  et  fait  jouer  La  Navette  (1)  et  Les  Honnêtes 
femmes.   (2) 

En  juin  1881,  il  entre  au  Henry  IV  comme 
chroniqueur.  Il  n'y  fait  qu'un  court  passage,  car 
dès  juillet  de  la  même  année,  nous  le  trouvons  à 
['Union  Républicaine .  Le  25  septembre  1882,  la 
brochure  des  Corbeaux  parut,  dédiée  à  la  Comédie 
Française.  Il  avait  changé  de  logement  pendant 
ce  temps-là.  Il  retrouve  une  chambre  6,  rue  Pas- 
quier,  mais  au  sixième  cette  fois.  Ses  meubles 
consistent  en  un  lit  de  fer,  une  table  en  bois  blanc 
et  trois  chaises  de  paille.  C'est  son  luxe  habituel. 
C'est  là  qu'il  commença  La  Parisienne.  Son  père 
ne  l'avait  pas  encouragé  dans  ses  débuts.  Il  esti- 
mait peu  la  carrière  littéraire.  Sa  mère,  au  con- 
traire, toute  dévouée  à  son  fils,  l'encourageait  dans 
toute  la  mesure  de  ses  forces. 

Au  commencement  de  1883,  son  père  mourut  à 
l'âge  de  quatre-vingt-deux  ans,  après  avoir  servi 
plus  de  quarante  ans  dans  la  même  maison  de 
Banque.  Vers  le  premier  avril  de  la  même  année, 
Becque  subit  la  plus  grande  de  toutes  les  pertes  — 
la  mort  de  sa  mère.  Ce  deuil  l'accabla  et  il  en  res- 
sentit la  douleur  pendant  de  longues  années.  Il 
écrivit  à  cette  occasion  à  M.  Henry  Bauër,  qui 
venait,  par  une  coïncidence  douloureuse,  de  faire 
la  même  perte  que  lui  : 

(1)  La  Navette,  jouée  au  Gymnase,  le  15  novembre  1878. 

(2)  Les  Honnêtes  Femmes,  jouées  au  Gymnase,  le  lor  jan- 
vier 1880» 


26  HENRY    BECQUE 

Mon  cher  ami, 

Pardonnez-moi  si  vous  ne  me  voyez  pas  aujourd'hui  ; 
mais  je  viens  de  faire  la  même  perte  que  vous,  et  j'en 
suis  accablé.  Je  vous  souhaite  bien  sincèrement  de 
supporter  une  pareille  douleur  avec  plus  de  fermeté, 
plus  de  force  et  plus  de  consolation  que  je  n'en  ai. 
Bien  à  vous. 

Henry  Becque. 

Les  obsèques  eurent  lieu  à  l'église  Saint-Augus- 
tin. Cinq  personnes  y  assistèrent:  Becque,  son 
frère,  MM.  Emile  Boutmy,  Louis  Ganderax  et  Per- 
rin.  En  sortant  de  l'église,  M.  Ganderax  fit  cette 
remarque  a  M.  Perrin  :  «  Ma  foi,  nous  ne  sommes 
pas  très  nombreux.  » 

Le  11  avril  1884,  Becque  entra  comme  chroni- 
queur au  Matin,  qui  venait  de  se  fonder.  Le  30  mai, 
il  publia  au  Gaulois,  Le  Frisson  «  fantaisie  rimée  », 
où  il  raillait  la  manie  d'alors  des  mots  grandilo- 
quents. Mais  en  proie  de  plus  en  plus  aux  diffi- 
cultés financières,  ayant  consommé  le  produit  des 
représentations  des  Corbeaux,  pourchassé  par  les 
huissiers,  Becque  dut  encore  déménager  et  vint 
demeurer  dans  une  très  modeste  chambre  d'un  hôtel 
situé  17,  rue  de  l'Arcade.  Ce  fut  là  qu'il  acheva 
La  Parisienne.  Il  convoqua  aussitôt  MM.  Got  et 
Ganderax,  pour  en  entendre  la  première  lecture. 

Becque  aurait  eu,  au  dire  de  tous  ses  amis,  un 
grand  succès  d'acteur.  Il  avait  un  débit  et  une 
élocution  remarquables.  La  Parisienne  ne  put  que 
faire  une  forte  impression  sur  MM.  Got  et  Gande- 


LA    VIE    FMIENRY    BECQUE  27 

rax.  Tous  deux  la  trouvèrent  très  remarquable,  sur- 
tout au  premier  acte,  «  Le  reste  est  intéressant  et 
fera  de  l'effet  »  lui  dit  M.  Ganderax.  Becque  fut 
encouragé,  et  grâce  aux  appuis  qu'il  rencontra, 
put  faire  représenter  La  Parisienne  sans  trop  de  dif- 
ficultés. On  la  joua,  le  7  février  1885,  sur  la  scène 
de  la  Renaissance.  Son  succès,  venant  après 
les  discussions  profondes  soulevées  par  Les  Cor- 
beaux, procura  enfin  a  Becque  la  plus  haute  répu- 
tation littéraire.  Il  ne  lui  procura  pas  la  fortune. 
Au  lendemain  de  La  Parisienne,  nous  trouvons 
Becque  installé  dans  un  appartement  de  trois 
pièces  au  8  de  la  rue  Pasquier,  mais  de  ces  trois 
pièces,  une  seule  était  meublée,  a  peine  (1). 

La  Revue  Illustrée  accueillit  Becque  en  188G.  Il 
y  écrivit  des  sonnets,  des  maximes  et  des  «  cau- 
series ».  Cette  môme  année  il  publia  une  confé- 
rence sur  :  Molière  et  l'Ecole  des  femmes,  dédiée  a 
M.  Louis  Ganderax.  Le  28  décembre,  il  fut  décoré 
de  la  Légion  d'Honneur.  Il  devint  alors  membre 
du  Comité  de  lecture  de  l'Odéon,  où  il  était  assidu 
aux  réunions.  Chaque  fois,  il  arrivait  avant  l'heure, 
plaisantant  dans  les  coulisses,  avec  les  jeunes 
comédiennes  de  la  maison,  parmi  lesquelles  il  était 
populaire.  Vers  la  même  époque,  la  maison 
Hachette  lui  demandait  une  édition  de  La  Roche- 
foucauld (2)  qui  ne  fut  jamais  réalisée. 

(1)  Adrien  Bernheim,  Trente  ans  de  théâtre. 

(2)  Henri  de  Chennevières.  La  Revue  Illustrée,  1888,  vol. 
V.  page  175, 


28  HENRY    BECQUE 

Il  débuta  au  Figaro,  le  2  juin  1888,  avec  un 
article  sur  les  droits  des  pauvres  et  le  17  novembre 
il  en  fournit  un  autre  sur  la  censure  et  ses  abus. 

En  1889,  nous  trouvons  Henry  Becque  au  113 
avenue  de  Villiers.  M.  Tissot,  qui  lui  rendit 
visite  à  ce  nouveau  domicile,  a  dépeint  son  entre- 
vue d'une  manière  bien  caractéristique  :  «  La 
maison  était  poussiéreuse,  banale.  Une  femme  de 
journée  a  tête  de  méduse  m'introduisit.  Faute 
d'avoir  été  prévenu,  le  mobilier  du  salon  m'in- 
terloqua. Vous  le  connaissez  ;  une  planchette  de 
bois  et  une  canne  de  jonc.  Je  suppose  que  deux 
ou  trois  chaises  le  complétaient  ce  jour  là.  Un 
monsieur  proche  de  la  cinquantaine  vint  à  moi, 
la  main  tendue.  Quoiqu'il  fut  hirsute,  les  vête- 
ments ponctués  de  taches,  je  sentis  dès  les  pre- 
miers mots  que  j'étais  en  face  d'un  homme  du 
monde.  En  somme,  il  avait  l'aspect  d'un  colonel 
en  retraite,  sans  fortune  ;  on  devinait  que  plus 
jeune,  en  redingote  ou  en  frac,  surtout  lorsque  sa 
barbe  était  rasée,  il  avait  dû  sans  grand  effort 
n'être  point  désagréable  aux  dames.  Pendant  que 
je  me  remettais,  Becque  m'accablait  de  préve- 
nances que  j'estimais  peu  sincères,  car  si  j'ai 
beaucoup  de  travers,  je  n'ai  pas,  Dieu  soit  loué  ! 
celui  de  m'illusionner  sur  mes  propres  mé- 
rites (1).  »  Quelques  jours  plus  tard,  M.  Tissot 
revenait  a  la  maison,  avenue  de  Villiers.  Le  maître 

(l)  Ernest  Tissot,  Revue  Bleue,  1903,  vol   XX. 


LA  vie   d'henry   becque  29 

était  en  train  de  donner  une  véritable  consulta- 
tion dramatique  à  un  jeune  auteur.  «  Un  autre 
matin,  la  femme  de  journée  à  la  tête  de  méduse, 
m'y  servit  un  déjeuner  dont  mon  estomac  n'a  pas 
conservé  la  reconnaissance.  Pour  s'en  excuser, 
Becque  me  disait  entre  la  poire  blette  et  le  fro- 
mage maigre.  —  Vous  êtes  chez  un  misérable. 
Afin  de  pouvoir  achever  ma  tournée  de  visites 
(Becque  se  présentait  alors  à  l'Académie  et  solli- 
citait les  suffrages  de  ceux  dont  il  souhaitait  deve- 
nir le  collègue),  j'ai  été  forcé  de  vendre  ma  biblio- 
thèque (1).  »  Cette  année  là,  il  fit  une  conférence 
sur  Victor  Hugo  à  l'Exposition  Universelle  qui 
eut  lieu  à  Paris  (2). 

Il  ne  s'arrêta  pas  longtemps  avenue  de  Villiers, 
car  nous  le  trouvons  l'année  suivante  avec  son 
frère,  47,  rue  de  l'Université  dans  un  apparte- 
ment au  deuxième  étage.  Son  frère  qui  avait  une 
situation  a  la  Légion  d'Honneur  avait  forcé  Becque 
a  venir  demeurer  chez  lui.  Henry  n'avait  pas  un 
sou,  et  son  frère  lui  donna  quelques  centaines  de 
francs  par  mois.  Avec  cette  somme,  Becque  était 
obligé  de  s'en  tirer.  Le  matin  il  se  promenait  de 
bonne  heure  par  les  rues  voisines,  en  pantoufles, 
toujours  mâchonnant  des  phrases  et  fumant  éter- 
nellement un  cigare.  Aux  passants  qui  ne  le  con- 
naissaient pas,  il  devait  paraître  un  original.  Déjà 

(1)  Ernest  Tissot,  Revue  Bleue,  1903  vol.  XX. 

(2)  Trouvée  parmi  les  manuscrits  de  Becque.  Elle  n'a  pas 
été  publiée, 


30  HENRY    BECQUE 

il  avait  commencé  à  écrire  ses  Polichinelles.  En 
1890,  parurent  les  Querelles  littéraires  recueil 
d'articles  de  critiques  dramatiques  parus  dans  Le 
Peuple,  dans  L'Union  Républicaine?  dans  Le 
Henri  IV,  Le  Figaro,  Le  Gaulois  et  Le  Matin. 

Le  11  novembre  de  la  même  année,  la  Pari- 
sienne fut  représentée  à  la  Comédie  Française.  Ce 
devait  être  pour  Becque  la  consécration  défini- 
tive. Malheureusement,  la  pièce,  mal  interprétée, 
non  seulement  ne  retrouva  pas  son  succès  de  la 
Renaissance,  mais  échoua  net.  Sarcey  souligna 
et  accentua  l'insuccès  dans  un  article  que  Becque 
ne  lui  pardonna  jamais,  et  pour  lequel  il  fut  à 
l'instant  de  lui  intenter  un  procès. 


Henry  Becque  qui  a  toujours  été  discuté  en 
France,  jouissait  en  Italie  d'une  réputation  in- 
discutée. Ses  œuvres  y  remportaient  le  plus 
incontesté  succès.  M.  Sabatino  Lopez,  le  grand 
écrivain  italien,  prit  l'initiative,  au  commen- 
cement de  1893,  d'inviter  Becque  à  une  tournée 
de  conférences  et  de  représentations  en  Italie. 
Becque  accepta  d'enthousiasme,  et  sa  tournée  en 
Italie  fut  triomphale  (1).  A  Milan,  La  Parisienne 
avait  eu  un  succès  merveilleux.  Les  Corbeaux 
suivirent  auxquels  Becque  put   assister.  On  lui 

(1)  Pour  les  renseignements  sur  sa  tournée  en  Italie  nous 
en  sommes  redevables  à  M.  Sabalino  Lopez. 


LA    VIE    D'HENRY    BECQUE  31 

offrit  un  banquet  à  l'issue  de  cette  représentation. 

Outre  les  interprètes  et  les  directeurs,  MM.  Sa- 
batino  Lopez,  Giannino  Antona  Jraversi  et  Marco 
Praga  y  assistaient.  M.  Giannino  Antona  Traversi, 
qui  débutait  alors  comme  auteur  dramatique, 
porta  en  excellent  français  un  toast  à  la  santé  de 
l'auteur  des  Corbeaux.  Après  le  banquet  on  joua 
aux  petits  jeux.  Une  amitié  durable  se  noua  entre 
Becque  et  M.  Marco  Praga,  alors  directeur  de  la 
Société  des  auteurs  dramatiques  italienne. 

De  Milan,  Becque  se  rendit  à  Venise,  à  Florence, 
et  à  Rome,  où  il  assista  à  la  première  représenta- 
tion des  Corbeaux  dans  cette  ville.  Partout  ce  fut 
une  ovation.  On  admirait  son  esprit  et  sa  franchise. 
On  l'acclamait.  Il  était  pour  l'Italie  le  plus  grand 
dramaturge  de  la  France  moderne.  Il  ne  pouvait 
accepter  toutes  les  invitations  dont  on  l'accablait. 
Il  vint  ensuite  à  Turin  où  il  trouva  le  même 
triomphe  et  la  même  réception.  Mais  hélas  !  il 
y  rencontra  aussi  son  mauvais  destin.  Il  s'apprê- 
tait à  prendre  le  train  de  Paris  quand  on  l'informa 
que  son  imprésario  était  parti  en  emportant  la 
recette  (1).  Becque  reprit  le  train  avec  treize  sous 
en  poche. 

Malgré  tous  ces  contretemps,  Becque  revint 
d'Italie,  enchanté  de  la  réception  qu'on  lui  fit.  Il 
garda  de  ce  Voyage  une  affection  particulièrement 
vive  pour  l'Italie,  et  particulièrement  pour  Milan. 

(1)  Adrien  Bernheim,  Le  JPiçfâfO,  1"  juin  IMiS. 


32  HENRY    BECQUE 

Milan  lui  sembla  une  ville  tellement  agréable  qu'il 
déclara  qu'il  avait  envie  de  s'y  installer.  Plus 
tard,  quand  un  monument  fut  élevé  à  la  mémoire 
de  Becque,  à  l'angle  de  l'avenue  de  Villiers,  les 
auteurs  italiens  qui  l'avaient  connu  et  admiré, 
contribuèrent  spontanément  à  parfaire  la  somme 
nécessaire  à  l'érection. 

Son  frère  étant  mort  le  47  mars  1894,  la  Légion 
d'Honneur  offrit  à  Henry  Becque  un  secours  qu'il 
repoussa.  Pourtant  un  ministre  lui  fit  accepter 
une  rente  de  douze  cents  francs  (1).  Au  mois  de 
décembre  4894,  on  lui  proposa  deux  conférences  a 
faire  en  Belgique,  l'une  à  Liège,  l'autre  a  Bruxelles. 
Une  lettre  de  lui  à  Henry  Bauër  en  fait  mention. 
«  Ça  me  va  très  bien,  mon  cher  ami,  ça  me  va  d'au- 
tant mieux  que  j'ai  deux  conférences  à  faire  la 
semaine  prochaine  en  Belgique  et  que  je  n'ai 
encore  trouvé  qu'un  titre  pour  les  deux.  Ce  n'est 
vraiment  pas  assez  et  nous  chercherons  le  reste 
ensemble.  A  demain  sept  heures  chez  vous.  » 
Sans  doute  on  trouva  un  autre  titre,  car  le  confé- 
rencier partit  six  jours  après.  Il  fut  invité  à  parler 
au  Cercle  artistique  de  Bruxelles.  Il  devait  parler 
sur  ses  souvenirs  de  théâtre.  Contrairement  à 
l'habitude  générale  du  temps,  il  parlait  sans  notes, 
se  fiant  à  sa  verve  et  a  son  étincelant  esprit.  Il 
arriva  de  Liège  où  il  avait  prononcé  sa  première 
conférence,  et  il  arriva  souffrant.  Il  parla  de  l'éter- 

(1)  M.  Georges  Leygues;  en  1894,  il  était  ministre  de  l'Ins- 
truction publique  et  des  Beaux-Arts.  . 


LA    VIE    D  HENRY     BECQUE 


33 


nelle  ingénuité  de  M11'  Reichenberg  et  dit  quelque 
chose  sur  Sarcey.  Puis  la  verve  du  causeur 
commençant  à  se  ralentir,  il  dut  solliciter  le 
public  de  lui  permettre  d'interrompre  sa  confé- 
rence (1). 

A  son  retour  il  écrivit  à  M.  Maurice  Guille- 
mot :  «  Je  vais  quitter  la  rue  de  l'Université  et 
je  vais  rester  quelque  temps  sans  domicile  régu- 
lier (2).  »  Il  quitta  en  effet  son  appartement  pour 
s'en  aller  loger  quelques  mois  dans  une  petite 
maison,  rue  Lepic.  Il  ne  donna  pas  cette  adresse  à 
ses  amis,  ne  voulant  pas  qu'ils  vinssent  le  voir 
dans  ce  quartier.  Bientôt  il  déménagea  encore 
pour  un  quartier  plus  chic  et  trouva  une  demeure 
47,  avenue  Victor  Hugo.  Un  de  nos  auteurs  con- 
temporains nous  a  raconté  la  vie  de  Becque  a 
l'époque  de  son  habitat  avenue  Victor  Hugo  (3)  : 

«  J'ai  en  effet  connu  Henry  Becque  qui  m'hono- 
rait de  son  amitié.  Il  habitait  à  cette  époque  trois 
petites  pièces  avenue  Victor  Hugo,  dans  un 
appartement  sommairement  meublé.  Dans  la 
première  chambre,  des  casiers  de  bois  blanc,  une 
humble  table  de  travail  ;  une  chaise  dans  la 
seconde,  un  lit  et  un  fauteuil  ;  la  troisième  était 
un  cabinet  de  toilette.  Ni  un  tableau,  ni  un  bibe- 
lot :  la  simplicité  nue. 

«  Ce  qu'il  faut  bien  dire,  c'est  que  Becque  ne 

(1)  Comœdia,  18  octobre  1910. 

(2J  Maurice  Guillemot,  l'Opinion,  30  mai  1908. 

(3)  Lettre  de  M.  Henri  Duvernois. 

HENRY  BECQUE  3 


34  HENRY    BECQUE 

se  plaignait  jamais  de  cette  pauvreté  si  dignement 
supportée.  Il  s'est  élevé  souvent  devant  moi 
contre  les  échos  de  journaux  dans  lesquels  on 
faisait  allusion  à  la  modicité  de  ses  ressources. 
Il  s'indignait  parce  que  l'administration  lui  avait 
offert  un  secours  après  la  mort  de  son  frère... 
«  Qu'on  me  laisse  tranquille  1  »  répétait-il,  et  il 
ajoutait  :  «  Si  je  voulais  de  l'argent,  rien  ne  me 
serait  plus  facile  que  d'en  palper.  Je  n'aurais,  par 
exemple,  qu'a  faire  des  chroniques  pour  Le  Figaro 
qui  m'en  demande.  Mais  même  une  chronique,  je 
ne  peux  l'écrire  que  quand  je  suis  poussé. 

«  Il  me  parlait  aussi  de  sa  pièce,  qui  devait  rester 
posthume,  écrite  avant  l'affaire  de  Panama  :  «  Je 
ne  pourrai  jamais  la  terminer,  me  répliquait-il, 
j'aurais  l'air  de  spéculer  sur  l'actualité  ou  d'avoir 
travaillé  d'après  des  documents....  » 

«  Un  jeune  reporter  lui  avait  apporté  une  pièce, 
erreur  de  jeunesse  d'un  critique  qui  avait  malmené 
l'auteur  de  La  Parisienne  et  des  Corbeaux. 

—  A  votre  tour,  dit  le  reporter,  faites-moi  la 
critique  de  cette  pièce. 

«  Becque  secoua  la  tête  avec  son  sourire  si  fin. 

—  Trop  facile  !  Je  refuse  ! 

«  Il  m'avait  invité  a  assister  à  une  conférence 
qu'il  donnait  à  l'Odéon.  Sa  dernière  conférence 
avait  été  huée  (1).  Il  se  présenta  devant  le  public 
et  déclara  : 

(1)  Une  conférence  sur  Aristophane. 


LA  vie  d'henry  becque  35 

—  On  m'a  empêché  de  parler  jeudi  dernier. 
Je  vais  donc  recommencer 

«  Et  il  recommença  cette  fois  dans  un  silence 
complet,  car  nous  étions  quelques-uns  dans  la 
salle  bien  décidés  à  faire  respecter  notre  maître.  » 

En  1895,  il  fit  publier  ses  Souvenirs  d'un  auteur 
dramatique.  La  même  année,  M.  Emile  Fabre  lui 
envoya  de  Marseille  sa  deuxième  pièce  L'Argent  (1) 
Becque  en  fut  enchanté,  la  lut,  la  relut  et  la  pré- 
senta ensuite  à  M.  Antoine  qui  l'accepta  pour  son 
Théâtre-Libre.  M.  Fabre  vint  à  Paris  pour  la  der- 
nière répétition  et  alla  voir  Becque,  avenue  Vic- 
tor Hugo.  Becque  l'invita  à  déjeuner  et  il  man- 
gèrent sur  une  table  sans  nappe. 

Becque  eut  successivement  l'idée  de  composer 
une  comédie  sur  les  gens  de  lettres  et  de  faire  une 
traduction  de  Shakespeare.  Il  avait  même  com- 
mencé, paraît-il,  le  Songe  d'une  Nuit  d'été  (2). 

Il  avait  écrit  quelques  scènes  d'un  acte  en  vers 
resté  inachevé.  M.  François  de  Gurel  ayant  fait 
jouer  sa  pièce  L'Amour  Brode,  et  n'ayant  pas  en- 
voyé a  Becque  de  billet  pour  la  première,  Becque 
se  vengea  en  insérant  dans  sa  pièce  ces  vers, 
allusion  a  l'échec  de  L'Amour  Brode  : 

L'amour  a  bien  changé  depuis  quelques  dix  ans, 

Et  quand  il  brode  encore,  ce  n'est  plus  pour  longtemps. 

(i)  Représentée  pour  la  première  fois  à  Paris  au  Théâtre- 
Libre,  le  7  mai  1895.  On  y  trouve  cette  dédicace  :  «  A  Henry 
Becque,  témoignage  de  reconnaissance  et  de  déférente  ad- 
miration d'un  disciple.  » 

{ï)  Patrice  Contamine  de  Latour,  Le  Gaulois,  27  août  1901, 


36  HENRY   BECQUE 

Il  déclamait  souvent  au  café  des  vers  de  cet  acte 
a  ses  amis  (1).  Bientôt  il  n'en  parla  plus  et  la 
pièce  fut  oubliée. 

Une  fois,  rencontrant  des  amis,  il  s'exclama  : 
«  J'ai  fait  une  satire  »  et  il  récita  un  morceau 
agressif,  énergique,  bien  frappé.  Cette  pièce  de- 
meura inachevée  et  le  fragment  se  perdit  (2).  Un 
autre  jour,  il  affirma  :  «  Voyez-vous,  le  beau 
théâtre,  le  vrai  théâtre,  c'est  le  théâtre  de  biblio- 
thèque »  (3).  Il  disait  également  :  «  Attendez,  et 
dans  quelques  années  vous  verrez  un  théâtre  en 
vers.  » 

Souvent  M.  Xavier  Roux,  un  de  ses  plus  intimes 
amis  le  trouvait  chez  lui  à  l'heure  du  déjeuner 
avec,  sur  la  table  huit  ou  dix  feuillets.  Il  priait 
son  visiteur  de  l'attendre.  Trois  quarts  d'heure, 
une  heure  passaient.  Becque  relisait  le  travail  de 
la  matinée,  puis  sans  dire  un  mot,  sans  qu'une 
émotion  vint  pâlir  ses  traits,  il  déchirait  les  feuil- 
lets.  «  Allons  maintenant  déjeuner,  »  disait-il. 

Il  adorait  les  poètes.  Hugo  et  Vigny  étaient  ses 
auteurs  préférés.  A  l'approche  du  soir,  quand 
l'obscurité  commençait  à  envahir  sa  chambre,  il 
demandait  souvent  à  M.  Roux  de  lui  dire  des  vers. 
Par  la  fenêtre  ouverte  entraient  les  parfums  de  la 
nuit  d'été. 


(1)  Voir  les  Souvenirs  sur    le   Théâtre-Libre,    d'André 
Antoine, 

(2)  Henry  Bauër,  Le  Journal,  13  mai  1899. 

(3)  Georges  Leeomte,  Les  Lettres  au  service  de  la  p$.tti&~. 


LA  vie  d'henry  becque  37 

Un  soir,  M.  Roux  lui  récitait  sa  pièce  favorite, 
tirée  de  Toute  la' lyre  de  Hugo.  Il  l'interrompait 
de  temps  à  autre  de  son  habituel  : 

—  Quoi,  quoi,  heirL,  mon  petit,  est-ce  admi- 
rable ?  —  Puis  il  redisait  un  vers  : 

L'Océan  disparaît  derrière  une  chaumière. 

—  Hein,  est-ce  peint?  Est-  ce  assez  vu?  Il  n'y.  a 
rien  de  plus  beau  qu'un  beau  vers. 

«  L'obscurité  était  maintenant  complète.  Becque 
s'était  assoupi.  Une  dernière  lueur  de  la  bougie 
éclairait  son  visage  calme,  viril  et  bon.  Un  imper- 
ceptible sourire  ironique  demeurait  au  coin  de  sa 
lèvre  (1).  » 

En  février  1896,  il  alla  à  Copenhague,  faire  une 
conférence  sur  le  théâtre"".  A  cause  de  la  mort  de 
son  neveu,  il  dut  renoncer  dans  cette  ville  a  toutes 
les  invitations  dont  il  était  l'objet.  Il  rentra  à 
Paris,  où  son  premier  soin  fut  de  s'occuper  de  la 
situation  de  ses  deux  petits-neveux  Jean  et  Guy 
Robaglia  qui  étaient  désormais  toute  sa  famille. 
Il  se  rendait,  aussi  souvent  qu'il  le  pouvait  les 
visiter  à  la  Rochelle  où  ils  étaient  élevés. 

Lorsque  M.  Fabre  fit  jouer  La  Parisienne,  à 
Marseille  en  1895,  Becque  y  alla  et  fit  une  confé- 
rence aux  Variétés.  M.  Fabre  lui  offrit  un  banquet 
auquel  assista  tout  ce  que  Marseille  se  vantait  de 
posséder  de  notabilités. 

(1)  Xavier  Roux,  Le  Figaro  (supplément),  30  mai  1908. 


38  HENRY    BECQUE 

Entre  temps,  Becque  était  venu  habiter  au 
404  de  l'avenue  de  Villiers.  Déjà  il  était  malade, 
souffrant  de  troubles  internes  provenant  de  sa  vie 
miséreuse,  et  aggravée  par  un  eczéma  incurable. 
Le  6  novembre  4897,  il  fut  témoin  avec  M.  Alfred 
Capus  de  M.  Henry  Bauër  dans  une  rencontre  à 
l'épée  avec  M.  Armand  Silvestre,  a  la  suite  d'une 
polémique  engagée  entre  eux  sur  un  article  de 
M.  Silvestre. 

L'appartement  de  Becque,  avenue  de  Villiers 
se  composait  de  quatre  chambres.  Ces  chambres 
ne  différaient  guère  de  celles  qu'il  avait  eues 
précédemment.  Il  n'avait  que  quatre  draps,  juste 
assez  pour  en  changer  une  fois.  Il  avait  sur  sa  che- 
minée un  buste  de  lui,  en  terre  cuite,  par  Rodin 
dont  il  se  plaisait  a  dire  :  «  Profil  à  gauche, 
Dumas  père  ;  profil  à  droite  Dumas  fils  ;  face 
c'est  moi  !  »  Le  loyer  lui  coûtait  mille  francs  par 
an  et  il  était  toujours  le  premier  des  locataires  h 
payer.  Quoique  pauvre,  il  trouvait  de  l'argent 
pour  payer  ses  dettes  courantes  au  jour  même  de 
l'échéance.  A  chaque  jour  de  l'an,  il  offrait  à  sa 
concierge  vingt  francs  d'étrennes.  Il  les  donnait 
en  général  45  jours  en  avance  de  crainte  de  ne 
pas  les  avoir  au  jour  traditionnel.  Becque  était 
devenu  le  locataire  favori.  Il  ne  faisait  jamais  le 
moindre  reproche  pour  les  négligences  et  les 
oublis  des  commissions  qu'il  confiait  à  sa  con- 
cierge ;  il  était  avec  elle  d'une  politesse  absolue. 
Il  ne  fréquentait  guère  les  autres  habitants  de  la 


LA  vie  d'henry  becque  39 

maison.  Il  préférait  la  solitude  chez  lui.  S'il  ne 
dînait  pas  en  ville,  il  rentrait  généralement  de 
bonne  heure,  sauf  en  hiver,  où  il  allait  se  réchauf- 
fer au  cercle,  car  il  n'avait  guère  chez  lui  de  quoi 
se  chauffer.  En  général  Becque  faisait  sa  cuisine 
lui-même.  Il  avait  une  femme  de  ménage  qui 
venait  tous  les  jours,  et  qui  n'arrivait  pas  à  tenir 
propre  son  appartement.  Becque  était  assez  désor- 
donné. Il' fumait  sans  arrêt  de  gros  cigares  qu'il 
jetait  autour  de  lui  h  moitié  consumés,  et  dont  la 
cendre  traînait  partout.  Sa  chambre  fut  toujours 
mal  tenue,  mais,  conscient  de  ses  défauts,  il  ne 
s'en  plaignait  pas.  Il  se  levait  assez  tard,  et  déjeu- 
nait quelquefois  chez  lui,  mais  plus  souvent  encore, 
dehors.  Quand  il  avait  assez  d'argent,  il  se  rendait 
au  restaurant,  Au  Roche?'  au  carrefour  de  Villiers,  là 
où  se  trouve  aujourd'hui  sa  statue.  Il  se  rencontrait 
avec  des  amis.  Il  ne  recevait  guère  chez  lui  que  ses 
amis  intimes.  Pour  son  usage  personnel  il  achetait 
peu,  mais  toujours  ce  qu'il  y  avait  de  meilleur.  Il 
était  fier  dans  sa  misère  et,  n'ayant  qu'un  complet 
démodé,  il  y  faisait  de  temps  en  temps  quelques 
reprises  pour  en  rendre  l'aspect  plus  présentable. 
Mme  Lacour,  sa  concierge  du  104,  lui  prêtait  sou- 
vent de  petites  sommes  ;  quelquefois  dix  francs, 
quelquefois  vingt  francs.  Becque  les  rendait 
toujours  scrupuleusement  au  jour  dit.  Sardou, 
Dumas,  Bauër,  Muhfeld  tous  ses  amis  lui  prê- 
taient de  petites  sommes,  et  il  leur  rendait  tou- 
jours jusqu'au  dernier  sou. 


40  HENRY    BECQUE 

Les  jours  de  pluie,  Becque  gardait  la  loge  de 
la  concierge  pendant  que  celle-ci  allait  faire  ses 
achats  et  ses  commissions.  A  sa  rentrée  :  «  Eh 
bien  !  M.  Becque,  disait-elle,  voilà  mon  parapluie. 
C'est  à  vous  maintenant.  »  Et  au  bout  d'un  cer- 
tain temps,  Becque  l'appelait  «  notre  parapluie  ». 

Il  se  promenait  souvent  avec  M.  Maurice  Guille- 
mot qui  nous  raconte  quelques  détails  de  leurs  pro- 
menades. «  C'est  le  matin  qu'il  travaille  ;  dès  l'au- 
rore, avant  que  les  boutiques  ne  soient  ouvertes, 
à  l'heure  où  les  laitiers  sonnaillent  par  les  rues, 
un  passant  qui  semble  un  noctambule  attardé, 
mal  vêtu,  en  pantoufles  lâches,  un  chapeau  mou 
enfoncé  sur  les  yeux,  se  promène,  fumeur  éternel 
de  cigares  ;  il  gesticule  en  marchant,  mâchonne 
des  phrases,  combine  des  mots,  part  de  fous  rires  : 
pour  qui  ne  le  connaît,  la  rencontre  est  étrange. 
«  Je  marche,  et  je  fais  marcher  mes  personnages.  » 
Nous  allions  ainsi,  aux  premières  heures  du  jour, 
par  les  petites  rues  Guillaume  Tell,  Descombes, 
jusqu'au  boulevard  de  ronde,  et  cet  ironiste  était 
gai,  jovial  même,  un  conteur  exquis,  un  anecdo- 
tier  merveilleux.  » 

Le  27  juillet  4847,  Becque  fut  promu  officier  de  la 
Légion  d'honneur. 


Parmi  les  hommes  qui  avaient  été  amenés  à 
Becque  par  la  communauté  de  leurs  concep- 
tions dramatiques,  se  trouvait  au  premier  rang 


LA    VIE    D'HENRY   BECQUE  41 

André  Antoine.  Le  fondateur  du  Théâtre-Libre 
avait  tout  de  suite  salué  l'auteur  des  Corbeaux 
comme  un  maître.  Il  avait  repris  le  répertoire  et  les 
auteurs  qui  se  réclamaient  directement  de  Becque  : 
Ancey,  Emile  Fabre,  Jean  Jullien,  et  d'autres.  Les 
liens  d'amitié  les  plus  étroits  se  nouèrent  entre 
M.  Antoine  et  Becque. 

M.  Antoine,  se  rendant  compte  des  difficultés 
matérielles  où  Becque  se  débattait,  l'emmenait  tous 
les  étés  à  sa  propriété  de  Gamaret,  en  Bretagne. 
C'est  la  que  Becque  essaya  de  terminer  les  Poli- 
chinelles. Il  s'y  trouvait  dans  les  meilleures  con- 
ditions, avec  la  famille  de  Georges  Ancey,  a 
laquelle  l'unissaient  les  liens  d'une  amitié  pro- 
fonde, et  avec  le  peintre  Richon-Brunet.  Cepen- 
dant la  veine  de  Becque  semblait  tarie.  Il  passait  son 
temps  à  jouer  avec  les  enfants  de  Georges  Ancey, 
et  il  n'acheva  pas  les  Polichinelles. 

La  maison  où  il  habitait  en  avait  pris  le  nom  de 
«  Maison  de  Becque  ».  C'est  là  que  postérieure- 
ment, M.  Antoine  amena  Henry  Berstein,  qui  y 
écrivit  sa  première  pièce,  Le  Détour. 


Au  mois  de  mars  1898,  le  docteur  Pozzi  fit  à 
Becque  une  opération  à  la  cuisse,  qui  l'obligea  à 
garder  la  chambre  pendant  longtemps.  Il  sortait 
rarement  et  sa  maladie  devenait  de  plus  en  plus 
grave.  Il  fit  apporter  ses  repas  chez  lui,  mais  il  avait 


42  HENRY    BECQUE 

perdu  l'appétit.  En  avril,  il  écrivit  à  M.  Muhlfeld  : 
«  Je  suis  souffrant  et  dans  mon  lit.  »  Au  mois  de 
juin  :  «  Je  suis  dans  mon  lit  après  une  opération 
sans  gravité.  »  Il  écrivit  également  à  M.  Fabre 
«  que  son  eczéma  l'avait  pris  pour  six  semaines  et 
qu'il  venait  de  subir  une  opération  sans  gravité 
mais  très  douloureuse  et  couronnée  de  succès  ». 

Mais  son  état  était  plus  grave  qu'il  ne  pensait. 
Il  se  traînait  de  jour  en  jour,  sortait  peu,  mangeait 
moins  encore.  Sa  bourse  était  vide  et  il  était  trop 
fier  pour  accepter  de  l'argent  de  ses  amis  sans 
pouvoir  être  sûr  de  le  leur  rendre.  On  voyait  que  cet 
état  ne  se  prolongerait  pas  longtemps.  En  jan- 
vier 1899,  il  écrivit  à  M.  Adrien  Bernheim.  «  Je  ne 
déjeune  plus  !  Il  m'est  interdit  de  manger  quoi 
que  ce  soit.  J'ai  toutes  les  peines  du  monde  à 
obtenir  de  mon  médecin  un  croissant,  un  pauvre 
petit  croissant  d'un  sou.  J'avale  trois  litres  de  lait 
par  jour,  et  ce  n'est  rien  de  les  avaler.  Cette  mala- 
die —  qui  n'en  est  pas  une,  on  le  croit  du  moins 
—  est  un  embarras,  une  privation,  une  souffrance 
de  tous  les  instants  (1).  »  Ses  amis  l'avaient 
prié  de  suivre  les  ordonnances  du   docteur. 

—  Quoi  !  quoi  !  vous  en  avez  de  bonnes  !  un 
régime  ?  J'aime  le  vin,  l'eau-de-vie  de  marc,  et  la 
vie  sans  cigare  me  serait  odieuse.  Du  lait, 
alors  mettez-moi  au  lait  et  enterrez-moi  tout  de 
suite  (2). 

(1)  Adrien  Bernheim,  Le  Figaro,  1"  juin  1908# 

(2)  Idem. 


LA  VIE    n'iIENRY  BECQUE  43 

M.  Sardou  cherchait  à  lui  faire  obtenir  un 
emploi,  mais  il  ne  voulait  rien  entendre.  Polé- 
miste jusqu'au  bout,  il  s'était  résolu  à  intenter 
un  procès  contre  la  Société  des  auteurs  drama- 
tiques ;  mais,  parce  que  M.  Sardou  en  était  le 
président,  ses  amis  réussirent  à  l'y  faire  renoncer. 

Le  4  avril  1899,  plus  souffrant  que  de  coutume, 
il  s'était  mis  au  lit,  son  maigre  dîner  achevé,  pro- 
jetant de  passer  la  soirée  a  lire  et  à  fumer.  Un 
sommeil  de  faiblesse  le  gagna  ;  il  laissa  tomber 
son  cigare  sur  les  couvertures.  Une  épaisse  fumée 
le  fit  revenir  à  lui  vers  quatre  heures  du  matin.  Pour 
échapper  à  l'asphyxie,  le  malade  n'eut  que  le 
temps  de  gagner  l'escalier  (1).  Le  bruit  que  faisait 
Becque  en  descendant  réveilla  la  concierge,  La 
vision  de  Becque  en  chemise  de  nuit  l'effraya  un 
peu.  Becque  expliqua  que  sa  chambre  avait  pris 
feu.  Le  concierge  monta.  Becque  lui-même  dut 
courir  à  quatre  heures  du  matin  avertir  les  pom- 
piers, vêtu  seulement  d'une  vieille  redingote  râpée, 
et  ce  fut  en  cet  accoutrement  singulier  qu'il  arriva 
au  poste  de  police  avenue  Niel.  «  Pour  un  peu, 
ajoutait  Becque  en  racontant  l'incident,  on  m'eût 
arrêté.  Dame  !  ma  pauvre  redingote  n'était  pas 
séduisante  et  le  gardien  de  service  la  contempla 
d'un  drôle  d'œil.  »  (2)  On  éteignit  le  feu,  et  la  bonne 
Mm"  Lacour  et  son  mari  recueillirent  le  premier 
auteur  dramatique  de  France  dans  leur  loge.  On 

(1)  Ernest  Tissot,  La  Revue  Bleue,  1903,  vol.  XX. 
2)  Adrien  Bernheim,  Le  Fi'jaro,  i"  juin  1908, 


44  HENRY    BECQUE 

avertit  les  amis  de  Becque,  toujours  inquiets  de  sa 
santé',  et  vers  dix  heures,  MM.  Lucien  Muhlfeld  et 
Edmond  Rostand  l'emmenèrent  à  la  maison  Du- 
bois (1).  Quoiqu'il  y  fut  bien  soigné,  il  ne  voulait 
pas  rester  a  l'hôpital.  Mais  la  grippe  se  joignit  a 
l'eczéma.  Ses  amis  allaient  le  voir  tous  les  jours,  et 
peu  à  peu,  il  se  rétablit.  Mais  sa  convalescence  ne 
pouvait  s'éterniser  à  la  maison  Dubois.  A  la  lettre, 
Becque  ne  savait  que  devenir.  Il  n'avait  plus  de 
domicile  depuis  l'incendie,  plus  d'économies,  et 
sa  famille  était  éteinte  sauf  deux  jeunes  enfants. 
Des  disciples  et  des  confrères  qu'il  avait  aidés  dans 
leurs  débuts  et  qui  lui  en  gardaient  de  la  recon- 
naissance, s'empressèrent  autour  de  lui  et  l'ai- 
dèrent à  subvenir  a  ses  plus  pressants  besoins. 

Le  17  avril,  il  quitta  l'hôpital  pour  se  rendre  à  la 
campagne,  au  château  de  Ghaîges,  propriété  de 
M.  et  Mm<  Paul  Adam  à  Juvisy.  Là,  Becque  avait 
une  belle  chambre  au  premier,  qui  donnait  sur  la 
cour  d'honneur  en  face  d'une  tour  tapissée  de 
vigne.  Le  docteur  lui  avait  ordonné  le  régime 
lacté,  et  Mme  Adam  veillait  à  l'exécution  de  cette 
prescription.  Becque  se  plaignait  et  demandait 
une  nourriture  plus  solide.  Très  affaibli,  il  restait 
couché  dans  sa  chambre  jusqu'à  midi  tous  les 
jours.  Le  déjeuner  fini,  il  entassait  tous  les  jour- 
naux de  Paris  à  côté  de  lui,  parcourant  le  Courrier 
des  théâtres.  C'était  ce  qui  l'intéressait  le   plus. 

(1)  Hôpital  municipal,  200,  rue   du  Faubourg  St-Denis. 


LA  vie  d'henry  becque  45 

M.  Paul  Adam,  aimable  et  prévenant,  essayait  de 
l'entraîner  dans  la  conversation,  mais  Becque, 
haussant  les  épaules,  répondait  :  «  Eh  !  mais  vous 
parlez  de  choses  trop  profondes.  Il  n'y  a  que  le 
théâtre  qui  m'intéresse  »,  et  ensuite  il  sortait  se 
promener  au  jardin,  admirer  les  fleurs,  et  entendre 
chanter  les  oiseaux.  Le  soir,  fatigué,  énervé,  et 
toujours  souffrant,  il  se  couchait  de  bonne  heure. 
Tous  les  soins  et  le  confort  que  demandait  sa 
santé  lui  étaient  prodigués  par  Mme  Paul  Adam, 
mais  Becque  n'était  pas  en  état  de  supporter  ie 
calme  de  la  campagne  et  la  privation  de  la  vie  pari- 
sienne. Il  lui  manquait  la  foule  et  les  incidents  de 
la  ville.  Au  bout  de  huit  jours,  il  dit  à  M""  Adam 
qu'il  allait  faire  une  petite  promenade  jusqu'au 
village  voisin.  Mme  Adam  ne  le  revit  plus.  Il  prit 
le  train  pour  Paris.  A  peine  arrivé,  en  sortant  de 
la  gare,  il  eut  un  étourdissement.  Il  ne  se  sou- 
vint plus  de  rien.  Le  cocher  à  qui  il  venait  de 
s'adresser  se  chargea  de  lui,  sans  savoir  son  nom, 
ni  son  adresse,  et  se  borna  à  porter  son  voyageur 
chez  un  de  ses  compatriotes  qui  était  garçon  à  l'Hô- 
tel du  Périgordl,  rue  de  Grammont.  Becque  passa 
la  nuit  dans  cet  hôtel.  Le  lendemain  il  allait  un 
peu  mieux  et  écrivit  cette  lettre  à  M.  Muhlfeld  : 

Mon  cher  Ami, 

Je  vous  serais  obligé  de  venir  me  voir  ici  le  plus  tôt 
que  vous  pourrez.  Bien  à  vous. 

Henry  Becque. 


46  HENRY   BECQUE 

M.  Muhifeld  alla  le  chercher  immédiatement  et 
lui  loua  une  chambre  à  l'Hôtel  de  la  Trëmoïlle  (1) 
14,  rue  de  la  Trémoïlle.  Il  y  était  mieux  installé  et 
au  moins  plus  près  de  ses  amis  qui  allèrent  le  voir 
tous  les  jours.  M.  Muhifeld  mit  à  sa  disposition 
son  coupé  et  ses  deux  chevaux,  et  Becque  put 
aller  se  promener  en  voiture  par  les  rues  où  aupa- 
ravant il  se  traînait  à  pied.  Tous  les  jours,  il  allait 
104,  avenue  de  Villiers  chercher  son  courrier.  La 
dernière  fois  qu'il  y  alla  il  emprunta  dix  francs  à 
Mme  Lacour,  qu'Edmond  Rostand  remboursa  après 
la  mort  de  Becque.  Pendant  deux  de  ces  visites, 
il  demanda  à  son  ancienne  concierge  un  peu  de 
lait.  Elle  lui  en  donna,  mais  le  pauvre  malade  ne 
put  le  conserver.  Pour  remercier  Mrae  Lacour  de 
ses  bons  soins,  il  lui  offrit  une  loge  pour  La  Pari- 
sienne que  l'on  venait  de  reprendre  au  théâtre 
Antoine. 

La  fin  n'était  plus  loin.  Le  grand  dramaturge 
souffrait  de  plus  en  plus.  Il  n'avait  plus  de  force.  Il 
maigrissait  presque  à  vue  d'œil.  Un  jour,  vers  le 
premier  mai,  il  écrivit  à  M.  Muhifeld  :  «  Je  ne 
vais  pas  très  bien.  Je  voudrais  être  sûr  que  le 
médecin  viendra  aujourd'hui.  »  Mais  il  était  trop 
tard,  les  soins  qu'exigeait  l'état  de  plus  en  plus 
précaire  de  Henry  Becque  nécessitèrent  bientôt 
son  retour  dans  une  maison  de  santé.  M.  Muhifeld 
chercha  un  sanatorium  qui  convint  à  son  maître 

(1)  Aujourd'hui  Ministère  des  régions  libérées. 


LA  VIE  d'jïenry  becque  47 

et  trouva  la  maison  Défaut  50,  avenue  du  Roule, 
à  Neuilly.  Le  7  mai,  Becque  lui  écrivait  de  son 
hôtel  de  la  Trémoïlle  : 

Mon  cher  Ami, 

Je  vous  attends  le  plus  tôt  possible.  Si  vous  ne  pou- 
vez pas  me  conduire,  envoyez-moi  le  nom  et  l'adresse 
de  la  maison.  Je  prendrai  un  fiacre. 

J'ai  passé  une  nuit  atroce. 

Henry  Becque. 

Le  lendemain,  M.  Muhlfeld  alla  le  chercher  et 
l'amena  à  Neuilly.  Becque  était  triste  et  démo- 
ralisé. Installé  au  rez  de  chaussée,  dans  un  pavil- 
lon donnant  sur  le  jardin,  ayant  sous  les  yeux  de 
grands  arbres  et  de  jolies  fleurs,  il  se  reprit  un  peu 
à  la  ioie  de  vivre.  «  Je  suis  très  bien  ici,  dit-il 
au  docteur  Défaut  ;  de  la  verdure  !  des  arbres  !  Il 
me  semble  être  a  la  campagne.  »  Devant  sa 
fenêtre  fleurissait  un  lilas  :  il  en  fut   enehanté. 

M'ne  Muhlfeld  remplissait  sa  ehambre  de  fleurs 
tous  les  jours.  La  comtesse  de  Martel  et  la  belle 
M™  Gauthereau  que  Becque  admirait  beaucoup, 
lui  faisaient  des  visites  journalières.  Le  docteur  ne 
lui  permit  que  du  lait  comme  nourriture.  M™  Muhl- 
feld se  préoccupa  de  lui  procurer  de  l'excellent 
lait  du  Jardin  d'Acclimatation.  Le  lendemain  pen- 
dant sa  visite  elle  lui  demanda  : 

—  Eh  bien  !  M.  Becque,  votre  lait  est  bon  ? 

—  Non,  non,  ma  chère  enfant,  il  est  horrible, 
horrible.  Il  y  a  trop  de  crème.  J'aime  le  plâtre  et 


4»  HENRY    BECQUE 

l'eau.  J'aime  mon  lait  de  Paris.  Allez  à  la  créme- 
rie en  face  de  chez  moi  et  apportez-moi  un  litre 
de  ce  lait-la. 

A  Neuilly,  il  avait  terriblement  changé.  Ses 
joues  s'étaient  creusées,  et  son  regard  commen- 
çait à  se  voiler.  Mais  son  humeur  était  demeurée 
la  même.  Il  plaisantait  comme  à  l'ordinaire  et  sur- 
tout il  riait  de  la  mort,  mais  il  avait  une  telle 
horreur  de  la  crémation  qu'il  suppliait  ses  amis 
de  lui  épargner  à  tout  prix  cette  opération.  Il 
trouvait  encore  un  peu  de  gaieté  et  d'espoir,  mais 
restait  souvent  préoccupé.  Il  parlait  volontiers 
et  s'exprimait  avec  toute  son  intelligence.  Mais 
le  sentiment  de  son  mal  le  poursuivait. 

—  Mon  pauvre  docteur,  je  suis  bien  malade,  je 
crois  que  je  suis  perdu...  ! 

—  Quelle  idée,  vous  allez  de  mieux  en  mieux  ; 
vous  vous  relèverez  tout  à  fait. 

—  Vous  croyez?  Merci  docteur,  merci!  et  il 
prenait  les  mains  du  docteur,  de'  Henry  Bauër  et 
d'Edmond  Rostand  (1). 

Une  autre  fois,  entouré  de  ses  amis,  il  déclara  : 
«  Cet  été  je  vais  écrire  une  pièce  sur  les  maisons 
de  santé  ;  une  pièce  gaie  :  ce  sera  drôle.  »  Ses 
amis,  quoique  sachant  qu'il  n'écrirait  jamais  plus 
de  pièces,  l'assurèrent  qu'il  ferait  certainement 
cette  pièce  et  encore  beaucoup  d'autres  (2).   Le 

(1)  La  plupart  des  renseignements  sur  ses  derniers  jours 
ont  été  tirés  de  La  Liberté  du  ,13  mai  1899. 

(2)  Lucien  Muhlfcld,  Echo  de  Paris,  14  mai  1899. 


LA  vie  d'henry  becque  49 

même  jour  lorsque  le  docteur  essaya  de  ranimer 
son  organisme  par  une  injection  sous-cutanée,  en 
s'excusant  auprès  du  malade  de  la  peine  qu'il  lui 
causait,  celui-ci  lui  répondit  avec  ironie  :  «  Faites 
donc,  docteur,  je  vous  assure  que  c'est  délicieux.  » 

Le  jeudi  soir  11  mai,  M.  Octave  Mirbeau  alla  le 
voir.  Plusieurs  fois  il  se  leva  pour  sortir  et  le 
malade  le  retint.  A  la  fin,  Becque  saisit  son  ara 
par  le  cou  et  l'embrassa  longuement  comme  s'il 
avait  eu  la  conscience  que  ses  heures  étaient 
comptées.  Ni  le  docteur  Défaut,  ni  le  docteur 
Robin  ne  pensaient  que  sa  fin  fût  si  proche.  Pen- 
dant la  nuit,  le  docteur  Défaut  fut  informé  que  le 
malade  était  dans  un  état  de  surexcitation  très 
grande,  qu'il  s'agitait  beaucoup,  voulait  absolu- 
ment se  lever,  et  que  le  gardien  avait  toutes  les 
peines  du  monde  à  le  retenir. 

Il  se  rendit  auprès  de  lui,  essaya  de  le  récon- 
forter, en  lui  disant  que  le  sommeil  lui  ferait  du 
bien. 

—  Oui,  docteur,  répondit  Becque,  je  ferai  tout 
ce  que  vous  voudrez. 

A  la  surexcitation  succéda  un  état  de  pros- 
tration. 

Quand  le  malade  eut  recouvré  le  calme,  le  doc- 
teur Défaut  se  retira.  Vers  sept  heures  du  matin  la 
surveillante  accourut  le  prévenir  que  Becque  sem- 
blait être  au  plus  mal.  Lorsqu'il  arriva,  l'auteur  des 
Corbeaux  était  mort. 

Il  avait  succombé  doucement  et  sans  agonie.  Le 

HENRY   BECQUE  4 


50  HENRY    BECQUE 

docteur  avertit  M.  Muhlfeld  qui  a  son  tour  avertit 
ses  autres  amis.  La  Société  des  auteurs  dramatiques 
tint  à  se  charger  des  obsèques.  MM.  Muhlfeld 
et  Rostand  sollicitèrent  une  concession  gratuite 
auprès  du  Préfet  de  la  Seine,  pour  un  terrain  au 
Père-Lachaisu.  Elle  fut  accordée. 

Les  obsèques  eurent  lieu  le  15  mai  1899,  à  onze 
heures,  à  l'église  Saint-François  de  Sajes,  rue 
Brémontier.  Son  corps  y  fut  apporté  et  exposé 
une  demi-heure  avant  la  cérémonie  religieuse. 
Tous  les  grands  littérateurs,  acteurs  et  actrices 
qui  avaient  créé  ses  rôles  y  assistèrent.  Les  cou- 
ronnes de  ses  amis,  de  la  Société  des  auteurs  et 
compositeurs,  de  l'Odéon,  de  la  Comédie  Fran- 
çaise, du  Théâtre  Antoine,  du  cercle  de  la  Critique, 
étaient  si  nombreuses  qu'on  dut  téléphoner  pour 
obtenir  un  char  supplémentaire.  MM.  Henry 
Roujon,  Sardou,  Henry  Bauër,  de  Joncières,  et 
Georges  Ancey,  tenaient  les  cordons  du  poêle.  Un 
bataillon  du  36*  régiment  d'infanterie  rendit  les 
honneurs  militaires,  à  la  sortie  de  l'église,  à  l'offi- 
cier de  la  Légion  d'honneur.  Les  discours  furent 
prononces  par  MM.  Roujon,  Bauër,  Ancey  et  Le 
Senne. 

Quand  tout  fut  consommé,  MM.  Muhlfeld  et 
Rostand  retournèrent  dans  le  logis  abandonné. 
Depuis  l'incendie,  personne  n'y  avait  pénétré.  Ils 
virent  les  couvertures  roussies,  les  meubles  car- 
bonisés, un  tas  de  livres  blancs  de  poussière,  et 
sur  un  coin  de  table  les  restes  du  dernier  repas, 


LA    VIE   D'HENRY    BECQUE  51 

avec  la  note  du  marchand  de  vin  qui  l'avait 
fourni  ;  elle  était  de  deux  francs  soixante  quinze 
centimes.  Enfin,  au  bas  d'un  placard,  ils  décou- 
vrirent à  demi-moisi  par  l'humidité,  rongé  par 
les  souris,  le  manuscrit  des  Polichinelles,  cette 
pièce  qui  devait  être  son  chef-d'œuvre.  Ils  trou- 
vèrent aussi  les  talons  de  mandats  qui  prouvaient 
la  générosité  de  son  cœur  qui,  dans  la  pauvreté, 
trouvait  encore  les  moyens  de  secourir  sa  famille 
et  ses  amis. 

L'inventaire  révèle  le  peu  que  l'on  trouva  chez 
lui.  Dans  la  cuisine  il  y  avait  une  malle,  un 
flambeau,  quatre  ustensiles  de  cuisine,  le  tout 
prisé  par  l'inventaire  a  cinquante  centimes  !  Il  y 
avait  aussi  deux  bustes  de  Rodin,  un  pot-au-feu, 
un  matelas,  et  quelques  dessins  par  Roll,  Bib  et 
Thos.  Il  laissait  derrière  lui  des  dettes  qui  totali- 
saient 53.300  francs  30  centimes.  La  société  des 
auteurs  dramatiques  fît  le  premier  paiement,  de 
9.539  francs  35  centimes,  le  20  décembre  1899, 
et  le  dernier,  de  1.600  francs,  le  18  octobre  1910. 

Beaucoup  de  gens  furent  surpris  que  des  ob- 
sèques religieuses  aient  été  faites  à  Henry  Becque, 
dont  les  sentiments  de  scepticisme  religieux 
étaient  connus.  D'autres  répandirent  le  bruit  que, 
pendant  sa  maladie,  Becque  se  reconcilia  avec 
l'Eglise.  Un  de  ses  amis  a  fait  cette  objection  (J)  : 
«  Henry  Becque  par  ses  mots,  comme  par  ses  écrits, 

(1)  Le  Figaro,  18  mai  1899. 


52  HENRY    BECQUE 

fut  un  libre-penseur  dans  toute  la  force  du  terme. 
Pas  plus  a  sa  dernière  heure  qu'aux  autres,  il  n'a 
changé  de  doctrine.  Il  n'aurait  pas  accepté  les 
secours  suprêmes  de  la  religion. 

Mais  il  s'attache  aux  obsèques  civiles,  dans  l'opi- 
nion vulgaire,  un  caractère  de  manifestation  toute 
spéciale  et,  a  défaut  d'une  volonté  expresse  et  écrite 
de  l'écrivain,  qui  est  mort  intestat,  ses  amis  n'ont 
pas  cru  devoir  interdire  la  cérémonie  religieuse.  » 

Voici  l'épitaphe  qu'il  composa  pour  lui-même  : 

Je  n'ai  jamais  songé  qu'aux  autres 
On  souffre  un  peu  moins  que  pour  soi. 

Par  un  décret  du  2  août  1899,  la  rue  qui  por- 
tait le  nom  de  la  rue  Mauny  changea  son  nom  en 
celui  de  Henry  Becque.  Cette  rue  se  trouve  au 
treizième  arrondissement. 

Becque  fut  d'abord  enterré  dans  une  tombe 
provisoire.  Il  ne  laissait  même  pas  l'argent  de  ses 
obsèques,  et  pendant  plusieurs  années  on  put  croire 
que  les  ossements  de  Becque,  les  cinq  années  légales 
écoulées  seraient  jetés  à  l'ossuaire.  Ses  amis 
s'émurent.  Antoine  qui  avait  été  si  fidèle  à  Becque, 
prit  l'initiative  de  lui  faire  obtenir  au  moins  une 
sépulture  durable.  Le  terme  allait  échoir.  An- 
toine s'entendit  avec  Emile  Fabre,  Xavier  Roux 
et  convoqua  les  amis  de  Becque,  par  la  lettre  sui- 
vante (1)  : 

(1)  Communiquée  par  M.  Paul  Ginisty, 


LA    VIE    D  HENRY    BECQUE  .).j 

Vous  êtes  prié  d'assister  à  une  réunion  que  les 
amis  de  Becque  tiendront  lundi,  41  janvier  1904,  à 
quatre  heures,  au  Théâtre  Antoine.  Dans  cette  réunion 
on  cherchera  les  moyens  d'assurer  une  sépulture  con- 
venable à  l'auteur  des  Corbeaux  et  de  La  Parisienne. 

Les  Convocateurs  : 
Antoine,  Emile  Fabre,  Xavier  Roux. 

A  la  suite  de  cette  réunion,  une  souscription 
ouverte  par  la  Société  des  auteurs  réunit  enfin  la 
somme  nécessaire  pour  assurer  à  Henry  Becque  la 
possession  à  perpétuité  d'une  modeste  pierre 
tombale  au  Père  Lachaise.  Elle  porte  simplemen 
ces  mots  : 

HENRY  BECQUE 

Auteur  dramatique 

1837-1899 

Et  puis  on  pensa  a  un  monument  1  Déjà,  en  1903, 
M.  Gustave  Roger  avait  entrepris  pour  cela  des 
démarches  avec  la  Société  des  auteurs  drama- 
tiques. Il  alla  d'abord  chez  MM.  Sardou  et  Henry 
Bauër,  puis  chez  MM.  Mirbeau  et  Antoine.  Cette 
même  année  M.  Paul  Mounet  voulut  lancer  la  sous- 
cription par  une  seule  représentation  de  gala  de 
Michel  Pauper.  Tous  les  amis  de  Becque  s'y  inté- 
ressèrent. C'était  M.  Antoine  qui  fondait  un  comité 
pour  la  statue  et  M.  Sardou  qui  en  acceptait  la 
présidence.  M.  Claretie  contre  qui  Becque  avait 
écrit  ses  chroniques  les  plus  caustiques  envoya  au 
comité  cent  francs  et  de  bon  cœur.  Il  y  eut  plu- 


54  HENRY    BECQUE 

sieurs  galas  dont  le  plus  brillant  fut  celui  de  l'Odéon 
où  La  Parisienne  fut  jouée  par  Réjane,  Grand, 
Antoine  et  de  Féraudy  (1). 

Enfin  le  monument  élevé  à  Henry  Becque,  à 
l'angle  de  l'avenue  de  Villiers  et  du  boulevard  de 
Courcelles,  fut  inauguré  le  1er  juin  1908.  Une  grande 
tente  carrée,  ornée  de  drapeaux  tricolores  et  de 
velours  rouge  avait  été  dressée  sur  la  chaussée 
face  à  la  station  du  métropolitain.  M.  Clemenceau, 
alors  président  du  Conseil,  qui  fut  toujours  un 
admirateur  de  Becque,  fit  au  comité  la  surprise  de 
venir  présider  la  cérémonie. 

Le  monument  très  simple,  est  placé  au  centre 
du  refuge,  qui  se  trouve  au  carrefour.  Le  piédestal 
en  pierre  est  de  M.  Netat.  Le  buste  de  Henry  Becque 
est  l'œuvre  de  Rodin.  Il  émerge  d'un  de  ces  blocs 
de  marbre  chers  au  grand  artiste  ;  la  tête  où  se  lit 
la  mordante  ironie  du  spirituel  écrivain  est  légère- 
ment rejetée  en  arrière  ;  la  moustache  est  vigou- 
reuse et  courte.  Le  piédestal  porte  cette  simple 
inscription  :  Henry  Becque  (1837-1899).  M.  Victo- 
rien Sardou  fit  précéder  d'une  étincelante  allocu- 
tion la  remise  du  monument  à  la  Ville  de  Paris  et 
M.  de  Selves,  préfet  de  la  Seine,  remercia  au  nom 
de  la  Ville  après  avoir  dit  toute  son  admiration 
pour  le  satirique  auteur  des  Corbeaux. 

Dès  lors  les  discours  se  succédèrent.  MM.  Du- 
jardin-Beaumetz,  Alfred  Capus,  Georges  Le  Comte, 

(1)  Le  1"  juin  1908. 


LA  vie  d'henry  becque  55 

Camille  Le  Senne  et  Henry  Bauër,  l'ami  de  tou- 
jours d'Henry  Becque  parlèrent.  La  cérémonie 
terminée,  les  amis  de  Becque  s'en  allèrent  par 
petits  groupes  en  se  contant  quelques-uns  des 
mots  ou  des  anecdotes  qui  montraient  l'homme  de 
génie  heureux  d'avoir  fustigé  d'un  mot  vengeur,  la 
bêtise,  la  laideur,  ou  le  mensonge.  (1) 

Sans  doute,  il  ne  pensait  pas,  en  traversant  ce 
carrefour  où  il  prenait  ses  repas,  qu'un  jour  sa 
statue  s'y  dresserait.  Cette  supposition,  sans  doute 
l'aurait  fait  rire. 

Lors  des  émeutes  que  causa  l'exécution  de  Fer- 
rer (2)  son  buste  reçut  une  balle  perdue.  Des 
provinciaux  en  voyage  à  Paris,  s'arrêtant  devant  la 
statue  de  Becque  se  demandaient  entre  eux  qui 
était  le  célèbre  personnage  dont  il  était  l'image. 

—  Henry  Becque  ?  Qui  est-ce  ?  Qu'a-t-il  fait  ? 

Léon  Dierx  qui  se  trouvait  près  d'eux  se  retourna 
et  leur  dit  : 

— ■  Ne  cherchez  pas.  C'est  celui  dont  on  refusait 
les  pièces.  (3) 

(1)  Le  Gaulois,  2  juin  1908. 

(2)  Anarchiste  espagnol  dont  l'exécution  excita  des  émeutes 
parmi  les  socialistes  dans  tous  les  pays. 

(3)  Emile    Bergerat,  Souvenirs    d'un  enfant   de  Paris, 
vol.  IV. 


CHAPITRE  II 
SON  ŒUVRE  THÉÂTRALE 


«  Lorsque  nous  étions  jeunes,  mes  amis  et  moi, 
artistes  éblouis  et  passionnés,  nous  rêvions  tout 
naturellement  de  faire  quelque  chose.  La  poésie, 
je  dois  le  dire,  était  notre  première  tentation,  et 
sans  doute  la  plus  raisonnable.  Après  la  poésie 
venait  le  roman,  l'analyse  de  ce  pauvre  cœur 
humain  que  nous  ne  connaissons  guère.  Nous  pen- 
sions aussi  au  théâtre,  quoique  le  théâtre  avec 
ses  barrières  et  ses  servitudes,  nous  effrayât  un 
peu  (1).   » 

Voilà  une  confession  de  Becque,  faite  à  la  sor- 
tie du  lycée,  au  moment  où  le  peu  de  fortune  de 
sa  famille  le  forçait  à  chercher  un  emploi. 

Sis  préoccupations  de  jeunesse  furent  d'abord 
dirigées  du  côté  politique  et  social.  Il  voulut  à  un 
moment  se  faire  diplomate  et  pensait  sérieusement 
à  entrer  dans  la  carrière,  lorsqu'il  fit  la  connais- 

(1)  Henry  Becque,  Souvenirs  d'un  auteur  dramatique, 
p.  149. 


SON   ŒUVRE    THEATRALE  57 

sance  du  comte  russe  Potocki.  Le  comte  Potocki 
fut  intéressé  par  les  vers  que  le  jeune  Parisien 
composait  et  le  présenta  au  compositeur  de  Jon- 
cières.  Les  deux  hommes  se  plurent  tout  de  suite, 
et  une  grande  amitié  naquit  entre  eux.  La  maison 
de  M.  de  Joncières  devint  pour  Becque  un  second 
chez  soi.  De  Joncières  proposa  à  Becque  une  col- 
laboration pour  un  opéra  dont  Becque  écrirait  le 
livret  et  de  Joncières  la  musique. 

La  littérature  romantique  anglaise  était  encore 
à  la  mode  à  cette  époque,  Becque  chercha  son 
inspiration  chezByron.  Il  écrivit  un  Sardanapale, 
opéra  en  trois  actes  et  cinq  tableaux,  imité  du 
grand  poète  britannique  (1). 

Représenté  pour  la  première  fois  a  Paris,  au 
Théâtre-lyrique,  le  8  février  1867,  il  ne  rencontra 
pas  un  éclatant  succès.  Ce  qui  fît  le  principal  inté- 
rêt de  la  pièce,  fut  que  M1Ie  Christine  Nilsson,  la 
célèbre  cantatrice  suédoise,  chanta  le  rôle  de  Myr- 
rha.  Néanmoins,  le  jeune  poète  avait  réussi  à  com- 
poser un  poème  d'opéra  dont  les  vers  étaient 
vraiment  agréables  et  lyriques.  Mais  il  laissa 
échapper  l'occasion  de  faire  pour  le  drame  lyrique 
ce  qu'il  devait  faire  plus  tard  pour  le  drame  réa- 
liste. Becque  ne  se  vantait  pas  lui-même  de  son 
premier  essai.  «  Sardanapale  ne  compte  pas  »  écri- 
vit-il (2),  et  il  disait  ailleurs  :  «  Les  compositeurs 

(1^    Lord    Byron.    Sardana palus,    a    tragedy,    London, 
J.  Murray,  1821. 
(2)  Henry  Becque,  Souvenirs  d'un  auteur  dramatique. 


58  HENRY    BECQUE 

sont  à  plaindre  ;  ils  manquent  de  poèmes  ;  ils  n'en 
trouvent  plus  que  de  bien  médiocres  :  La  fiancée 
d'Abydos,  Sardanapale  et  tant  d'autres  (1).  »  Mais 
ce  livret  compte  dans  la  destinée  de  Becque,  car 
il  lui  fournit  la  joie  d'entendre  applaudir  ses  vers 
sur  une  scène,  et  de  ce  jour  il  jura  de  ne  plus  vivre 
que  pour  le  théâtre. 

Sardanapale,  œuvre  de  jeunesse  ne  présente 
aucune  trace  de  misanthropie.  On  n'y  remarque 
rien  non  plus  de  ce  réalisme  que  son  auteur  mon- 
tra plus  tard  dans  ses  grands  chefs-d'œuvre. 

Captivé  par  le  théâtre,  désireux  de  s'y  faire  une 
place  importante,  il  se  remit  au  travail  et  écrivit 
un  vaudeville  en  cinq  actes  qu'il  réduisit  ensuite  à 
quatre.  Ce  fut  V Enfant  Prodigue  (2).  Ce  vaudeville 
ne  se  distingue  guère  des  autres  vaudevilles  du 
temps.  Cependant  Becque  y  déploie  une  verve 
et  une  gaieté  extraordinaire,  et  par-ci  par-là  se 
montre  déjà  ce  don  d'observation  qui  atteignit 
son  apogée  avec  ses  dernières  pièces. 

M.  Bernardin,  de  Montélimar,  a  décidé  d'envoyer 
son  fils  Théodore  à  Paris  pour  achever  ses  études. 
A  l'occasion  de  son  départ,  il  rassemble  tous  les 
amis  et  sa  famille.  Il  veut  faire  un  discours.  Parmi 
ses  invités,  M.  Delaunay,  notaire,  qui  a  fait  ses 
études  de  droitàParis  surles  genoux  de  M lle  Amanda. 

'1)  Henry  Becque,   Souvenirs   d'un  auteur  dramatique , 

(2)  Représenté  pour  la  première  fois  à  Paris,  sur  le  Théâtre 

du  Vaudeville,  le  6  novembre  1868.  La  brochure  est  dédiée 

à«  Antontne  sans  rancune  ».  M"c  Antonine  jouait  le  rôle  de 

Clotilde. 


SON    ŒUVRE   THÉÂTRALE  59 

Celui-ci  charge  le  jeune  homme  de  porter  une 
lettre  et  un  paquet  a  M.  Chevillard  demeurant  à 
P^ris. 

Théodore,  arrivé  dans  la  capitale,  cherche  Che- 
villard à  son  adresse.  11  trouve,  dans  la  loge  du 
concierge,  Clarisse,  qui  n'est  autre  que  l'ancienne 
Amanda  du  notaire.  Théodore  se  laisse  prendre  a 
ses  appâts  et  demande  un  rendez-vous.  Clarisse 
devient  sa  maîtresse  et  le  jeune  homme,  naturel- 
lement, néglige  sa  famille.  Delaunay  se  souvenant 
de  ses  beaux  jours  à  Paris,  a  l'idée  d'y  retourner, 
et  descend  a  l'hôtel  où  se  trouvent  Théodore  et  sa 
Clarisse.  Alors  se  succèdent  une  série  de  farces  où 
sont  mises  a  jour  les  infidélités  de  Clarisse  ;  mais 
Théodore,  qui  l'aime,  veut  l'épouser  quand  même. 
Elle  doit  partir  en  voyage  pendant  quelques  jours. 
En  revenant,  elle  a  eu  comme  compagnon  de 
voyage,  le  père  Bernardin,  comme  par  hasard,  qui 
venait  a  Paris  chercher  son  fils  prodigue.  Elle  a  ou- 
blié dans  le  wagon  une  cage  à  oiseau.  Bernardin  la 
lui  rapporte.  Tout  Montélimar  se  rencontre  chez 
Clarisse.  Celle-ci  présente  tout  le  monde  sous  des 
noms  de  noblesse  et  prétend  même  faire  passer 
Bernardin  pour  son  père.  Une  autre  série  de  qui- 
proquos, et  le  père  à  la  fin  ramène  son  fils  à  Mon- 
télimar. 

Tel  est  le  canevas  de  sa  première  pièce.  Rien 
de  plus  naïf  que  l'intrigue  de  ce  vaudeville  de 
quatre  actes.  On  se  rend  bien  compte  que  le  jeune 
auteur  manque  de  métier. 


60  HENRY    BECQUE 

Cependant  cette  pièce  a  laissé  derrière  elle  une 
réplique  devenue  célèbre  :  les  femmes,  dit  un  per- 
sonnage, sont  comme  les  photographies  ;  il  y  a 
un  imbécile  qui  garde  précieusement  le  cliché, 
pendant  que  les  gens  d'esprit  se  partagent  les 
épreuves. 

Nous  sommes  arrivés  à  l'année  1870.  Becque, 
encouragé  par  le  très  réel  succès  de  L'Enfant  Pro- 
digue, s'essaie  à  un  nouvel  ouvrage.  Il  écrit  cette 
fois,  Michel  Pauper,  où  il  étale  des  revendications 
sociales  qui  étaient  les  siennes  à  cette  époque.  Dans 
ce  drame  en  quatre  actes,  Becque  essaya,  non  sans 
succès  de  mettre  à  la  scène  des  caractères,  à  rem- 
placer le  conflit  des  faits  par  celui  des  idées.  L'aven- 
ture de  Michel  Pauper  est  un  écho  de  la  lutte  des 
classes,  qui,  après  avoir  englouti  la  noblesse  sous 
la  victoire  de  la  démocratie  bourgeoise,  menace 
de  submerger  à  son  tour  cette  bourgeoisie,  sous  la 
poussée  du  socialisme.  C'est  l'étude  d'un  ouvrier 
qui  deviendrait  un  grand  inventeur,  si  son  amour 
pour  une  jeune  fdle  ne  désolait  pas  sa  vie  et,  si,- 
de  désespoir  il  ne  se  mettait  à  boire.  C'est  aussi 
l'étude  d'un  caractère  de  jeune  fille  fière  et  pas- 
sionnée qui  se  laisse  entraîner  par  des  idées  ro- 
manesques. La  langue  de  Michel  Pauper  laisse 
encore  à  désirer.  Il  est  souvent  emphatique  et 
déclamatoire.  Mais  déjà  les  caractères  y  sont  vi- 
goureusement tracés,  et  la  pièce  avec  tous  ses 
défauts,  est  pleine  d'intérêt. 

Voici  l'intrigue.  M.  de  la  Roseraye,  industriel  et 


SON    ŒUVRE    THEATRALE  61 

financier,  exploite  les  découvertes  de  Michel  Pau- 
per,  simple  ouvrier  illettré.  Michel  vient  chez  le 
financier  demander  ses  comptes,  car  il  sait  que  sa 
situation  est  obérée.  Au  milieu  de  la  controverse, 
paraît  Hélène,  fille  de  la  Roseraye,  et  Michel  Pauper 
se  sent  pris  d'amour  soudainement,  comme  un 
impulsif  qu'il  est.  Sans  préliminaire,  il  demande  à 
de  la  Roseraye,  la  main  de  sa  fille.  De  la  Roseraye 
s'étonne,  raille,  mais,  ne  voulant  pas  briser  avec 
Michel,  l'autorise  du  moins  à  lui  faire  la  cour. 

La  romanesque  Hélène,  pourtant,  a  choisi  un 
autre  prétendant,  le  comte  de  Rivailles,  grand  sei- 
gneur pourri  de  vices  qui  ne  veut  pas  l'épouser.  Il 
cherche  à  la  séduire  et  vainement  lui  demande  de 
s'enfuir  avec  lui.  C'est  au  milieu  de  cet  entretien 
que  de  la  Roseraye,  ruiné,  entre  et  demande  au 
comte  de  lui  prêter  de  l'argent  pour  se  sauver,  mais 
le  misérable  refuse  et  lui  conseille  cyniquement  de 
se  brûler  la  cervelle.  La  Roseraye  va  alors  trou- 
ver sa  femme  et  lui  pose  la  question  :  «  Sauver  la 
fortune  ou  l'honneur  ?  »  celle-ci  répond  en  pleu- 
rant :  «  l'honneur  »  et  il  se  tue,  en  proférant  : 
«  Crève,  gredin  !  » 

Hélène,  plus  agitée  et  plus  romanesque  que 
jamais,  s'est  donnée  au  comte  de  Rivailles.  Michel, 
amoureux  d'elle,  a  changé  complètement  à  la 
suite  de  cet  amour.  Il  parle  mieux,  s'habille  mieux, 
travaille  davantage,  et  ne  boit  plus.  Il  dirige  une 
fabrique.  Hélène  raconte  a  l'oncle  du  comte  de 
Rivailles,  le  baron  von  der  Holmeck,  la  faiblesse 


62  HENRY    BECQUE 

qu'elle  a  eue,  et  le  baron  pour  réparer  l'honneur 
de  la  famille,  lui  offre  de  l'épouser  lui-même.  Mais> 
Mrae  de  le  Roseraye,  à  l'insu  d'Hélène,  l'a  déjà  pro- 
mise à  Michel  Pauper. 

Hélène  se  laisse  faire.  Le  mariage  a  lieu,  la  jeune 
femme,  la  conscience  bourrelée  de  remords  ne  peut 
plus  garder  son  secret.  Dans  une  scène  émouvante, 
avant  que  d'entrer  dans  la  chambre  nuptiale,  elle 
avoue  qu'elle  a  appartenu  a  un  autre.  Michel,  fou 
d'amour  et  de  colère  veut  la  poignarder,  mais  il  se 
domine  et  s'enfuit  dans  la  nuit.  Hélène  envoie  cher- 
cher son  comte  de  Rivailles,  et  tous  deux  se 
sauvent  dans  la  rue,  trébuchant  sur  un  ivrogne, 
qui  est  tombé  dans  le  ruisseau  :  Michel  Pauper. 

Michel  s'adonne  maintenant  à  la  boisson,  mais 
continue  ses  recherches  sur  la  cristallisation  du 
carbone.  A  force  de  surmenage,  et  par  ses  excès  de 
boisson,  il  perd  le  sens.  Mme  de  la  Roseraye  le 
recueille  et  le  soigne,  comme  son  fils.  Au  bout  de 
quelques  mois,  Hélène  brisée  par  le  remords, 
revient  a  sa  mère  et  a  son  mari.  Elle  fait  tout  son 
possible  pour  réveiller  dans  le  cerveau  de  son  mari 
le  souvenir  du  passé.  Il  est  trop  tard.  Il  ne  la 
reconnaît  plus.  Il  s'imagine  qu'elle  est  venue  lui 
voler  son  invention  ;  il  se  précipite  vers  ses  appa- 
reils, les  ouvre,  et  tombe  mort,  entouré  de  dia- 
mants. 

Hanté  par  des  arrières  pensées  politiques,  Becquej 
déclara  lui-même  «  avoir  ramassé,  autour  d'une 
intrigue  romanesque,  tout  ce  que  le  socialisme 


SON    ŒUVRE    THEATRALE  63 

- 

d'alors  comportait  de  revendications  (4).  »  Déjà, 
nous  voyons  posé  le  problème  de  la  vie  difficile, 
la  question  d'argent  et  l'exploitation  de  l'homme 
par  l'homme.  Malgré  ses  défauts  et  sa  grandilo- 
quence, la  pièce  manifeste  un  très  réel  progrès 
sur  Y  Enfant  Prodigue.  Elle  nous  fait  connaître 
le  Becque  de  1870,  préoccupé  de  politique  et  de 
socialisme.  Becque,  là  encore,  a  été  un  initiateur. 
C'est  sans  doute  la  première  fois  que  l'ouvrier 
apparaît  sur  la  scène  et  que  la  question  sociale  a 
été  traitée  au  théâtre.  «  On  y  constate,  dit  Becque 
lui-même,  des  préoccupations  de  réforme  et  de 
justice  sociale  qui  ont  été  jusqu'ici  étrangères  a 
noire  théâtre  (2).  » 

A  cette  époque,  on  discutait  beaucoup  la  ques- 
tion du  divorce.  Dumas  fils  en  était  le  défenseur. 
Il  a  consacré  une  grande  partie  de  son  théâtre  à 
cette  thèse.  Il  était  fort  à  la  mode.  Beaucoup  d'in- 
tellectuels se  réunissaient  chez  lui  certains  jours. 
Dumas  leur  faisait  des  discours  sur  eette  question 
du  divorce.  Le  jeune  Becque,  qui  y  assistait  dévo- 
rait les  mots  et  les  idées  du  conférencier.  Et  il  en 
conçut  le  sujet  de  sa  troisième  pièce  :  L'Enlève- 
ment. 

Vaudeville,  drame,  comédie  de  caractère,  tel 
est  le  processus  du  développement  de  l'art  de 
Becque.  L'Enlèvement  est  l'histoire  d'une  femme 
mariée  à  un  homme  débauché  et  qui,  après  avoir 

(i)  Henry  Becque,  Souvenirs  d'un  auteur  dramatique. 
(2)  Idem, 


1)4  HENRY    BECQUE 

lutté  en  vain  pour  sauvegarder  les  apparences 
envers  le  monde  et  la  société,  devant  l'indignité 
démontrée  de  son  mari  et  l'impossibilité  de  rompre 
un  mariage  perpétuel,  s'enfuit  avec  un  amant. 
Becque,  qui  n'aimait  pas  les  pièces  à  thèse,  a  écrit 
la  une  thèse  en  faveur  du  divorce.  Si  l'idée  lui  en 
est  venue  de  Dumas,  il  lui  en  a  gardé  rancune. 
Becque  écrivait  plus  tard  sur  le  divorce  :  «  Il  y  a 
dans  la  galanterie  quelque  chose  de  léger  et  de 
passager  auquel  nos  femmes  mariées  ne  renonce- 
ront pas.  Bien  des  femmes  d'ailleurs  qui  trompent 
leur  mari  avec  un  entrain  véritable,  hésiteraient 
a  épouser  leur  amant.  Lorsqu'un  homme  ou  une 
femme  auront  une  raison  cruelle  pour  se  désunir, 
ils  n'y  arriveront  que  lentement,  avec  effroi,  après 
bien  des  combats.  La  famille  et  les  conseillers 
interviendront.  Le  monde  se  fera  entendre  de  loin. 
Si  la  raison  cruelle  l'emporte  et  les  détermine,  ils 

seront  liés  encore  par  le  passé Et  cette  réforme, 

demandée  surtout  pour  les  femmes,  tournera 
bien  souvent  contre  elles.  Les  martyres  paieront 
pour  les  autres.  On  n'attendra  pas  la  mort  de  sa 
femme,  pour  en  épouser  une  autre  (1).  » 

Le  sujet  de  U  Enlèvement  est  le  suivant  :  A  la  suite 
des  infidélités  répétées  de  son  mari,  Emma  de 
Sainte-Croix  s'est  retirée  à  la  campagne  où  sa 
belle-mère  est  venue  la  rejoindre.  Un  voisin  affable, 
Antonin  de  la  Rouvre,  séparé  de  sa  femme,  fait  à 

(1)  Le  Matin,  14  septembre  1884. 


bon  œuvre  iiii.aïi\ale  <T?v  *^ 

Emma  une  cour  assidue.  La  belle-mère,  soucieuse  m 
de  l'opinion  du  monde,  voudrait  une  réconciliation 
entre  son  fils  et  sa  femme.  Elle  convoque  Haoul  à 
la  maison  de  campagne.  Mais  Raoul  n'est  pas  un 
homme  sérieux.  II  consent  à  voir  sa  femme,  mais 
refuse  de  renoncer  à  la  vie  dissipée  de  Paris.  Et 
voici  que  sa  maîtresse,  Antoinette,  le  suit  jusque 
dans  la  maison  d'Emma.  Imprudemment,  elle  I»' 
relance  jusqu'au  salon  de  sa  femme.  De  la  Rouvre 
arrive  et  découvre  qu'Antoinette  est  son  ancienne 
épouse. 

Emma  se  réfugie  dans  sa  chambre.  Sa  belle- 
mère  essaie  encore  une  fois  la  réconciliation.  Sa 
belle-fille  persiste  dans  son  refus,  surtout  après 
L'attitude  cynique  que  prend  Raoul  entre  sa  femme 
el  sa  maîtresse.  Raoul,  furieux,  gifle  sa  femme, 
puis,  sans  plus  s'en  soucier,  s'en  retourne  à  Paris 
avec  Antoinette.  Emma,  comprenant  enfin  que 
tout  est  perdu  du  côté  de  son  mari,  cède  à  son 
inclination,  et  s'enfuit  avec  de  la  Rouvre. 

L'Enlèvement  tomba.  Faute  d'argent,  Becque  se 
vit  obligé  de  gagner  sa  vie,  et  entra  à  la  Bourse. 
Certains  journaux,  Le  Peuple,  L'Union  Républi- 
caine, Le  Henri  IV,  s'empressèrent  de  L'associer  h 
leur  rédaction.  Il  y  faisait  des  chroniques  et  de 
la  critique  dramatique.  Il  ne  restait  jamais  long- 
temps dans  le  même  journal.  Mais  il  avait  accès 
;i  tous  les  théâtres,  comme  critique.  Il  assistait 
ainsi  aux  premières,  et  c'est  ce  qu'il  désirait  le 
plus. 

HENRY   BECQUE  i 


66  HENRY    BECQUE 

«  Après  le  brillant  échec  de  L' Enlèvement  qui 
m'avait  demandé  plusieurs  mois  de  travail  — 
nous  déclare  Becquo  —  et  rapporté  cent  cinquante 
francs,  je  croyais  bien  que  la  scène  française  et 
moi  nous  ne  nous  reverrions  plus.  »  (1).  Mais  le 
théâtre  redevint  vite  son  va-tout.  Il  n'avait  jamais 
eu  de  fonds  de  magasin.  Il  ne  savait  pas  ce  que 
c'était  que  de  prendre  des  notes  ou  d'écrire  des 
scénarios.  L'Enlèvement  avait  été  bâclé  à  la  hâte, 
dans  le  deuil  de  l'invasion  et  les  préoccupations 
d'argent.  Il  était  bien  décidé  cette  fois,  en  entrepre- 
nantun  nouvel  ouvrage,  aie  défendre  contre  tout,  le 
reste,  a  l'exécuter  sans  défaillance  et  à  l'écrire 
rigoureusement.  Et  il  écrivit  son  grand  chef- 
d'œuvre  :  Les  Corbeaux. 

«  Pourquoi,  des  quelques  sujets  qui  me  trottaient 
alors  dans  la  cervelle,  ai-je  choisi  Les  Corbeaux  ?... 
J'ai  passé  comme  voulait  Boileau,  du  plaisant  au 
sévère.  Mais  c'est  le  sévère,  —  qu'il  y  ait  de  ma 
part,  erreur  ou   prétention  —  qui    m'a  toujours 

tenté J'avais  été  frappé  bien  des  fois,  lorsqu'une 

famille  a  perdu  son  chef,  de  tous  les  dangers 
qu'elle  court  et  de  la  ruine  où  elle  tombe  bien 
souvent.  (2)  » 

«  Il  y  a  chez  moi  du  révolutionnaire  sentimen- 
tal. Je  n'ai  jamais  eu  beaucoup  de  goût  pour  les 
assassins,  les  hystériques,  les  alcooliques,  pour  les 
martyrs  de  l'hérédité  et  les  victimes  de  l'évolution... 

(1)  Henry  Becque,  Souvenirs  d'un  auteur  dramatique, 

(2)  Idem. 


SON    ŒUVRE    THÉÂTRALE  67 

Les  scélérats  scientifiques  ont  bien  de  la  peine  a 
m'intéresser.  Mais  j'aime  les  innocents,  les  dépour- 
vus, les  accablés,  ceux  qui  se  débattent  contre  la 
force  et  toutes  les  tyrannies  (1)  ». 

C'est  dans  cet  état  d'esprit  qu'il  composa  sa 
nouvelle  pièce. 

En  s'associant  avec  un  riche  fabricant,  Teissier, 
M.  Vigneron  a  réussi  a  amasser  une  certaine  for- 
tune qu'il  a  mise  dans  une  fabrique  et  dans  des 
terrains.  Il  a  une  femme,  un  fils  et  trois  filles, 
Judith,  Marie  et  Blanche.  La  famille  vit  unie  dans 
l'aisance  et  le  bonheur.  Blanche,  la  plus  jeune  des 
filles,  est  fiancée  à  un  jeune  efféminé,  Georges  de 
Saint-Genis.  On  célèbre  les  fiançailles.  Les  invités 
arrivent.  Tout  le  monde  est  gai.  Mais  hélas  !  en 
pleine  joie,  un  visiteur  inattendu  vient  annoncer 
la  mort  de  M.  Vigneron,  foudroyé  par  une  attaque 
d'apoplexie. 

Alors  accourent  les  corbeaux.  Le  fils  Vigneron 
s'est  engagé.  On  n'entendra  plus  parler  de  lui.  Les 
quatre  femmes  restent  seules  eri  face  de  l'associé 
Teissier,  du  notaire  Bourdon,  de  l'architecte 
Lefort,  des  fournisseurs  qui  se  jettent  sur  la 
pauvre  succession,  abusent  de  l'ignorance  des 
femmes  pour  les  dépouiller  de  leur  héritage.  Les 
femmes  se  consultent  pour  en  sauver  au  moins 
les  débris.  Elles  se  débattent  sand  savoir.  Chacune 
a  son  idée.  Personne  ne  les  aide.  Leurs  cunseils 

(1)  Souvenirs  d'un&uteur  dinmrdique. 


68  HENRY   BECQUE 

naturels  s'entendent  pour  les  berner.  M™  de  Saint- 
Genis  s'inquiète.  Son  fils  lui  a  avoué  qu'il  avait 
anticipé  sur  le  mariage.  Peu  importe  a  la  mère, 
qui,  se  doutant  bien  que  la  dot  de  Blanche  ne  sera 
plus  ce  qu'elle  aurait  été,  impose  à  son  fils  la  rup- 
ture. C'est  elle-même  qui  vient  annoncer  la  nou- 
velle à  la  jeune  fiancée.  Blanche  est  épouvantée  du 
coup  qui  la  frappe.  Perdant  la  tête,  ne  voyant 
d'autre  ressource,  elle  avoue  sa  faute,  elle  déclare 
que  le  mariage  ne  peut  être  différé,  qu'il  y  va  de 
son  honneur.  Mme  de  Saint-Genis  n'en  prend  occa- 
sion que  pour  l'insulter  et  la  traiter  de  «  fille  per- 
due !  ».  Devant  l'irréparable  malheur,  Blanche 
s'évanouit.  Elle  perdra  la  raison.  Mme  Vigneron 
lasse  de  lutter  contre  des  adversaires  trop  armés, 
consent  à  tout  signer,  à  tout  abandonner  :  «  qu'on 
me  laisse  au  moins  mes  enfants,  dit-elle.  » 

Voilà  la  famille  ruinée.  Mais  Teissier  s'est 
laissé  prendre  aux  charmes  de  Marie.  Il  est  pris 
pour  elle  d'une  passion  sénile,  et  lui  propose 
cyniquement  de  devenir  sa  «  gouvernante  »,  avec 
espérance  de  mariage.  Marie  repousse  ses  propo- 
sitions avec  horreur.  Teissier  alors  se  décide  au 
mariage.  Il  propose  à  Marie  de  lui  constituer  un 
douaire  et  Marie,  malgré  l'opposition  de  sa  mère, 
se  dévoue  et  accepte,  enfin  de  pouvoir  assurer  à 
la  pauvre  Blanche  les  soins  nécessaires  à  son 
état. 

La  langue  des  Corbeaux  est  admirable,  puissante 
et  sobre.  Pour  le  théâtre  français  cette  pièce  était 


SON   ŒUVRE   THÉÂTRALE  B9 

un  apport  nouveau,  quelque  peu  révolutionnaire, 
pour  ainsi  dire.  En  montrant  au  premier  acte, 
le  bonheur  d'une  famille  bourgeoise  vivant  à  son 
aise,  Becque  nous  expose  la  ruine  complète  de 
cette  famille  par  la  mort  de  son  chef,  et  les  mal- 
versations des  hommes  qui  l'entourent.  En  quit- 
tant les  chemins  battus  de  l'adultère  et  des  péri- 
péties d'amour  qui  constituaient  le  ressort  de  pres- 
que toutes  les  pièces  d'alors,  Henry  Becque 
changea  l'axe  du  théâtre,  et  lui  imprima  des  con- 
ceptions et  une  mentalité  nouvelle. 

«  Les  Corbeaux,  dit  Becque,  me  demandèrent  une 
année  de  travail.  Cet  instant  de  ma  vie  est  le  plus 

heureux  dont  je  me  souvienne En  montrant 

une  famille  dépouillée  par  des  hommes  d'affaires, 
j'ai  appelé  l'attention  sur  un  malheur  très  fréquent, 
très  général,  et  sur  des  véritables  crimes  commis 
juridiquement.  J'aurais  sans  doute  produit  d'autres 
ouvrages  du  même  genre,  si  les  gouvernements, 
les  directions  de  théâtre,  la  critique  et  le  public 
n'étaient  pas  tous  d'accord  pour  maintenir  la  scène 
française  dans  la  frivolité  et  la  gaudriole  !...  (1)  » 
Et  il  nous  dit  ses  projets  avortés:  «  Si  Les  Cor- 
beaux avaient  été  joués  à  leur  heure,  c'est-à-dire 
lorsqu'ils  ont  été  terminés,  je  n'aurais  jamais  écrit 
La  Navette.  Et  plus  tard  après  la  représentation 
des  Corbeaux,  si  Perrin  avait  été  un  autre  homme, 
j'aurais  donné    Le  Monde  d'Argent  au    Théâtre 

(1)  Souvenirs  d'un  auteur  dramatique. 


70  HENRY    BECQUE 

Français   et  je    n'aurais    jamais  écrit   La   Pari- 
sienne. (1)  » 

Pendant  une  des  visites  que  M.  Tissot  lui  fai- 
sait, Becque  avoua  :  «  Dans  mon  premier  projet, 
Mme  Vigneron  n'avait  que  deux  filles.  Après 
réflexion  je  leur  ai  donné  une  troisième  sœur. 
li  fallait  éviter  l'antithèse  de  la  brune  et  de  la 
blonde  !  »  (2)  Becque  n'a  pas  dit  laquelle  de  ces 
sœurs  il  avait  ajouté.  Il  est  vraisemblable  que  ce 
fut  Judith. 

Nous  avons  vu  que  la  pièce  fut  écrite  vers  4877. 
Lorsqu'on  s'avise  de  la  comparer  aux  pièces  à  suc- 
cès (3)  de  cette  époque,  on  demeure  stupéfait  de 
l'audace  qu'il  fallut  à  Becque  pour  oser  présenter 
Les  Corbeaux  et  l'on  s'étonne  moins  que  pendant 
cinq  ans  le  malheureux  auteur,  le  manuscrit  sous 
le  bras,  s'en  fut  frapper  à  la  porte  de  tous  les 
théâtres  qui  refusèrent  de  s'ouvrir  a  lui.  Becque 
voulait  des  réponses  immédiates.  Il  lui  était  insup- 
portable d'attendre.  Il  avait  besoin  d'être  encou- 
ragé, on  lui  demandait  des  concessions  au  goût  du 
jour.  Becque  n'en  fit  aucune  et  préféra  voir  refu- 
ser partout  sa  pièce. 

En  attendant  que  l'on  jouât  ses  Corbeaux,  il  écri- 
vit d'abord  La  Navette,  pièce  en  un  acte  qui  nous 
révèle  une  première    esquisse  de  La  Parisienne. 

(1)  Souvenirs  d'un  auteur  dramatique. 

(2)  Ernest  Tissot,  La  Revue  Générale,  décembre  1904. 

(31  La  Fille  de  Roland,  de  Henri  de  Bornier,  L'Etran<)èie, 
de  Dumas  fils  et  Les  Fourchambault ,  d'Augier,  entre  autres. 


SON    ŒUVRE    THEATRALE  71 

Antonia  fait  la  navette  entre  trois  amants.  L'un  se 
lasse  ;  un  deuxième  arrive  et  se  lasse  ;  un  troisième 
survient,  mais  le  premier  revient,  et  le  plus  en 
vogue  est  toujours  celui  qui  paie. 

On  ne  jouait  toujours  pas  Les  Corbeaux  et 
Becque  deux  ans  plus  tard,  en  1880,  fit  une  autre 
pièce  en  un  acte  :  Les  Honnêtes  Femmes,  Après 
avoir  ruminé  dans  sa  tète,  pendant  des  semaines, 
les  personnages,  leurs  caractères,  leurs  répliques, 
Becque  écrivit  cette  pièce  ujn  soir,  entre  huit  et 
onze  heures.  C'est  l'histoire  d'un  jeune  homme  qui 
vient  faire  la  cour  à  une  jeune  femme  mariée  et 
raisonnable.  Elle  le  met  bien  vite  à  sa  place  et  lui 
fait  épouser  la  fille  d'une  de  ses  meilleures  amies. 
Becque  a  peut-être  mis  dans  cette  pièce  sa  théorie 
du  mariage,  et  ce  qu'il  doit  être  :  un  bonheur 
tranquille. 

Les  Corbeaux  enfin  joués  en  1882,  Becque  se 
remit  au  travail.  Il  va  montrer  l'apogée  de  son  art 
d'observateur  dans  La  Parisienne.  Plus  fine  que 
Les  Corbeaux,  elle  est  moins  puissante.  Il  a  mis  sur 
la  scène  deux  personnages  dans  une  situation 
immorale,  mais  ces  deux  personnes  conservent 
leurs  sentiments  de  moralité.  L'intrigue  commence 
après  que  le  ménage  à  trois  s'est  établi.  Un 
cherche  vainement  une  intrigue,  un  sujet  de  comé- 
die, une  action  quelconque  en  cette  succession  de 
scènes.  Chaque  scène  en  soi  est  curieuse,  d'une 
remarquable  vérité,  pleine  de  mots  d'un  comique 
profond,  de  mots  de  situations  el  de  caractères.  Et 


72  HENRY    BECQUE 

toutes  ces  scènes  n'aboutissent  à  aucun  incident, 
à  aucun  dénouement.  II  n'y  a  pas  de  lutte  ni  inté- 
rieure ni  extérieure.  Tout  se  passe  dans  le  dialogue. 

Sur  la  cheminée  de  Becque,  imprimée  en  gros 
caractères  et  encadrée  d'un  filet  d'or  se  trouvait 
la  phrase  du  monologue  de  Figaro  :  «  Femme  ! 
Femme  !  créature  faible  et  décevante...  !  nul  ani- 
mal créé  ne  peut  manquer  à  son  instinct:  le  tien 
est-il  donc  de  tromper?  (1)  » 

—  Mon  petit,  dit  Becque  à  M.  Roux,  retiens 
bien  cette  phrase...  Tu  n'auras  plus  besoin  de  lire 
les  romans  contemporains  et  tu  n'auras  jamais 
d'embêtements.  (2) 

De  cette  phrase,  il  voulait  faire  l'épigraphe  de 
La  Parisienne.  Le  fond  de  la  pièce  est  là.  Becque 
ne  crut  jamais  beaucoup  à  la  femme  honnête.  Il 
n'était  point  indifférent  aux  qualités  de  la  Pari- 
sienne Clotilde.  Il  goûtait  en  connaisseur  sa  grâce 
et  sa  perverse  gentillesse.  Il  savait  tout  le  charme 
d'une  robe  qui  passe  et  n'était  point  économe  de  sa 
tendresse.  Mais  bien  vite,  il  s'ingéniait  à  découvrir 
dans  la  femme,  l'être  perfide  et  cruel  (3). 

<(  Eh,  mon  Dieu,  a-t-il  écrit,  La  Parisienne, 
c'est  une  fantaisie  qu'il  est  très  agréable  d'avoir 
faite  pour  montrer  aux  gens  d'esprit  qu'on  n'est 
pas  plus  bête  qu'eux.  (4)  » 

(1)  Le  Mariage  de  Figaro,  Acte  V,  scène  III. 

(2)  Xavier  Roux.  Le  Figaro  (Supplément),  30  mai  1908. 
(Z)  (Idem)  (Idem)  (Idem) 

(4)  Souvenirs  d'un  auteur  dramatique. 


SON    ŒUVRE    THEATRALE  73 

Sa  Parisienne  à  peine  terminée,  l'auteur  com- 
mençait une  autre  pièce,  —  mais  qu'il  n'acheva 
jamais.  Elle  traîna  pendant  des  années  et  démé- 
nagea de  quartier  en  quartier  avec  le  malheureux 
écrivain. 

Il  semblait  impuissant  à  terminer  Les  Polichi- 
nelles. Il  cherchait  vainement  un  dénouement  et 
s'est  contenté  d'annoncer  sa  pièce,  d'en  déclamer 
des  fragments,  et  d'exciter  une  curiosité  qu'il  ne 
pouvait  pas  satisfaire. 

Au  mois  d'août  1887,  un  rédacteur  du  Matin  alla 
trouver  Becque  chez  lui,  avenue  de  Voiliers. 
Becque  le  reçut  dans  son  «  cabinet  de  travail  », 
grande  pièce  très  claire  et  à  peu  près  vide.  Becque 
y  travaillait  debout  et  en  marchant.  «  J'ai  besoin 
de  mouvement  pour  en  donner  à  mes  person- 
nages. » 

—  Le  titre  de  votre  pièce,  est  bien  Les  Polichi- 
nelles ? 

—  Oui.  J'avais  pensé  d'abord  à  appeler  la  pièce 
L'affaire.  C'est  une  affaire  qui  en  est  le -sujet 
et  qui  sert  de  point  de  ralliement  à  tous  mes  person- 
nages. Mais  j'ai  craint  que  ce  titre  ne  fût  obscur 
pour  une  pièce  qui  ne  l'est  pas,  et  je  me  suis  décidé 
pour  Les  Polichinelles . 

J'ai  entrepris  deux  comédies  sur  la  finance, 
toutes  deux  très  gaies,  bien  que  le  milieu  et  le  ton 
en  soient  différents.  La  première  s'appelle  Le 
Monde  d'Argent  et  je  la  lirai  a  la  Comédie  Française. 
C'est  dans  celle  là  que  j'ai  cherché  a  peindre  la 


74  JTENRY    BECQUE 

Finance,  la  grande  Finance  ;  des  hommes  intelli- 
gents, supérieurs,  des  créatures  véritables,  saint- 
simoniens  et  d'autres  qui  ont,  comme  M.  Renan 
l'a  finement  observé,  mis  du  mysticisme  dans  les 
affaires.  Les  Polichinelles  c'est  autre  chose.  Ce 
sont  des  bohèmes,  des  déclassés  de  tout  rang  qui 
vivent  autour  d'un  aventurier  de  la  Bourse. 

Il  y  a  une  convention  au  théâtre  pour  les  gens 
d'affaires.  On  en  fait  des  hommes-chiffres,  à  cheval 
sur  leur  caisse.  La  Vérité  est  bien  différente.  Les 
hommes  d'affaires  sont  aussi  des  hommes  de  plai- 
sir ;  ils  s'amusent,  vivent  librement,  ont  plusieurs 
ménages.  C'est  la  caisse  bien  souvent  qui  leur 
manque. 

Les  Polichinelles  est  une  pièce  fort  légère  avec 
des  parties  de  vaudeville,  une  satire  inoffensive 
qui  ne  peut  blesser  personne.  Je  craindrais- plutôt 
du  côté  de  la  censure.  Mais  les  Athéniens  du  Gou- 
vernement se  souviendront,] 'espère,  d'Aristophane, 
et  me  laisseront  la  même  liberté  sans  me  demander 

la  même   réputation J'ai  fait  Les  Polichinelles 

comme  j'ai  fait  mes  autres  ouvrages,  avec  de 
l'observation  et  avec  de  l'imagination  aussi.  Un 
auteur  imagine  toujours  quelque  chose.  C'est  forcé. 
L'importance  est  que  ce  qu'il  invente,  s'harmonise 
avec  le  reste  et  donne  la  même  illusion.  Bien  plus, 
ou  peut  avoir  l'imagination  du  réel,  comme  d'autres 
ont  l'imagination  de  l'idéal. 

On  a  dit  que  je  mettais  sur  la  scène  des  histoires 
et  des  personnages  que  je  connaissais.  C'est  une 


SON    ŒUVRE    TIIl-ATRALi:  75 

méchanceté,  une  sottise.  Je  ne  copie  pas.  Je  n'ai 
jamais  pris  une  note.  Je  me  sers  de  l'observation 
accumulée,  prise  partout,  sans  ordre,  sans  dessins 
malgré  moi. 

—  Les  Polichinelles  sont-ils  faits  sur  le  modèle 
de  La  Parisienne  ? 

—  Non,  sur  un  tout  autre  modèle.  Un  seul  mot 
vous  fera  comprendre.  La  Parisienne  n'avait  que 
cinq  personnages,  Les  Polichinellles  en  auront 
trente.  Je  n'ai  pas  plus  de  procédés  que  de  théorie. 
Je  recommence  chaque  fois  une  forme  nouvelle 
appropriée  à  mon  nouveau  sujet.  Quand  un  artiste 
a  un  procédé  dont  il  est  sûr  et  que  le  public  l'a 
adopté,  alors  il  devient  un  maître  et  il  ne  fait  plus 
que  de  mauvaises  choses.  » 

En  1889,  M.  Tissot  lui  fit,  une  autre  visite. 
«  Six  mois,  Monsieur,  dit  Becque,  du  matin  au  soir 
porte  condamnée,  sans  me  permettre  une  sortie 
je  me  suis  astreint  a  relire  à  voix  haute,  La  Pari- 
sienne, en  rabotant  tout  ce  qui  ne  me  paraissait 
pas  indispensable  au  parfait  équilibre  de  ma  pièce. 
C'est  ce  que  je  vais  faire  pour  Les  Polichinelles. 
J'achève  de  les  écrire,  cet  été,  et  ensuite,  toute 
une  année,  vous  m'entendez,  j'irai  me  terrer  dans 
quelque  quartier  perdu,  afin  de  pouvoir,  vingt 
heures  par  jour,  corriger  et  recorriger  à  l'aise 
mon  manuscrit  (1).  » 

M.  de  Joncières  raconte  également  que  Becque 

(1)  Ernest  Tissot,  La  Revue  Générale,  décembre  1904. 


76  HENRY  BECQUE 

avait  lu  Les  Polichinelles  complets  devant  sa 
famille,  un  soir,  dans  son  appartement  rue  de 
Castiglione.  Tout  était  arrangé  pour  les  jouer. 
Tous  les  interprètes  sauf  deux  avaient  été  choisis. 
M"e  Antonine  qui  avait  créé  La  Parisienne  devait 
jouer  le  grand  rôle  féminin.  La  date  n'était  pas 
fixée  (1).  Si  Becque  avait  achevé  la  pièce,  il  ne 
la  conserva  pas,  car  le  manuscrit  qu'il  nous  a 
légué,  est  loin  d'être  une  pièce  complète.  Il  est 
composé  de  six  cahiers  ;  la  liste  des  personnages 
n'est  pas  établie  par  l'auteur,  et  le  dernier  acte 
manque  tout  a  fait.  La  scène  II  du  quatrième  acte 
a  paru  dans  le  supplément  du  Figaro,  le  49  dé- 
cembre 1890.  Becque  a  tiré  la  scène  XV  du  troi- 
sième acte  et  après  quelques  remaniements  l'a 
publiée,  le  27  juin  1896,  dans  La  Vie  parisienne 
sous  le  titre  Madeleine.  On  dirait  que,  dans  Les 
Polichinelles,  Becque  avait  prévu  le  Panama  (2)... 
Becque  fut  surpris  de  voir  ses  imaginations  et  ses 
inventions  réalisées  et  même  dépassées  dans  la 
réalité.  Si  on  l'a  accusé,  à  propos  des  Corbeaux, 
de  voir  la  vie  exagérément  en  noir,  on  ne  pourrait 
lui  faire  le  même  reproche  pour  Les  Polichinelles. 
Des  affaires  retentissantes  ont  montré  depuis  que 
Becque  avait  bien  jugé  les  loups-cerviers  de  la 
finance.  Au  moment  même  où  on  publiait  le 
manuscrit  des  Polichinelles  éclatait  l'affaire  Ro- 
chette. 

(1)  Comœdia,  2  septembre  1910. 

(2)  La  Presse,  13  mai  1899. 


SON    ŒUVRE    THÉÂTRALE  77 

Becque  souffrait  déjà  de  la  maladie  qui  devait  l'en- 
lever. Toujours  observateur,  il  mettait  sur  le  papier 
ses  réflexions  sous  forme  d'épigrammes  ou  de 
maximes,  qu'il  envoyait  de  temps  en  temps  aux 
revues.  Il  avait  écrit  aussi  quelques  saynètes  qu'il 
fit  publier:  Veuve, dansLa  Vie  parisienne,  le  23  jan- 
vier 1897.  C'est  un  épilogue  de  La  Parisienne  ; 
le  veuvage  de  Clotilde.  Elle  est  en  rapport  logique 
avec  les  trois  actes  représentés.  Voici  l'ultime 
pensée  de  Clotilde  envers  son  mari  :  «  A  choisir... 
entre  mon  mari  et  lui...  C'est  peut-être  lui  que 
j'aurais  préféré  perdre.  »  Le  Domino  à  quatre  fut 
publié  le  20  mars  1897  dans  La  Vie  parisienne. 
Dans  La  Revue  de  Paris  parut  Le  Départ,  le  1"  mai 

1897.  Dans  ce  lever  de  rideau,  Becque  nous  a  mis 
sous  les  yeux  la  vie  d'un  atelier  parisien,  montrant 
les  dangers  et  les  tentations  auxquelles  sont  expo- 
sées les  ouvrières  de  ces  ateliers.  Il  met  en  scène 
un  couturier  dont  le  fils  voudrait  épouser  une 
ouvrière.  Pour  rompre  ce  projet,  il  envoie  son  fils 
en  Angleterre  et  tente  de  séduire  la  jeune  fille  ;  elle 
résiste,  il  la  chasse  et  de  désespoir  elle  se  laisse 
entretenir  par  un  riche  soupirant. 

Une  Exécution  a  paru  dans  La  Vie  parisienne  le 
24  juillet  de  la  même  année.  C'est  l'histoire  d'un 
maire  qui  envoie  à  Paris  un  de  ses  administrés  qui 
s'est  mal  conduit  dans  son  village.  Ce  maire  profite 
du  départ  pour  faire  un  beau  discours  a  la  gare.  En 

1898,  la  Bibliothèque  artistique  et  littéraire  pu- 
blia le  théâtre  complet  de  Becque  en  trois  volumes. 


78  HENRY    BECQUE 


Becque  fut-il  un  auteur  infécond?  on  l'a  soutenu 
non  sans  vraisemblance. 

Certes,  la  fécondité  n'est  pas  a  elle  seule  le  génie, 
mais  celui-ci  va  rarement  sans  celle-là.  On  peut  se 
demander  ce  qui  serait  arrivé  -,  si  les  directeurs 
avaient  joué  avec  plus  d'empressement  les  pièces 
de  Becque.  Aurait-il  été  plus  fécond  ?  Becque 
répond  que  oui,  et  cela  est  bien  possible.  Si  Becque 
n'avait  pas  perdu  tant  d'années  en  refus  et  en  rebuf- 
fades, il  aurait  certes  eu  l'esprit  plus  libre  pour  pro- 
duire. Au  reste,  son  bagage  littéraire  est  suffisant 
pour  lui  assurer  une  !des  premières  places  dans  le 
théâtre  français.  Derrière  Molière  la  réputation  de 
Beaumarchais  ne  s'est-elle  pas  établie  avec  deux 
pièces  ?  Becque  lui-même  regrettait  son  peu  de  fé- 
condité. Un  jour  dans  une  promenade  avecLacour, 
il  déclara  que  «  la  fécondité  est  une  des  marques 
du  génie.  Je  regrette  beaucoup  de  n'avoir  pas  pu 
écrire  un  grand  drame  de  passion  comme  Amants.  » 
A  la  première  des  Mauvais  Bergers  de  M.  Octave 
Mirbeau,  Becque  se  trouvait  dans  une  loge. 
M.  Laeour  l'aborda  pendant  l'entracte. 

—  Eh  bien  !  Becque,  qu'est-ce  que  vous  faites 
maintenant  ? 

— -  Ah  !  répondit  Becque,  je  ne  fais  plus  rien. 
Je  suis  dépassé.  Voyez  la  pièce  de  Mirbeau.  C'est 
beau.  Je  suis  républicain  de  l'ancien  régime.  Les 
jenines  m'ont  dépassé,  je  ne  peux  plus  rien  faire. 


SOx\    ŒUVRE    THEATRALE  "[» 

D'ailleurs,  dès  le  jour  qu'il  se  voua  au  théâtre, 
il  perdit  beaucoup  de  son  temps  dans  les  foyers  du 
théâtre,  les  loges  d'acteurs,  les  salons  et  cabarets 
littéraires.  Becque  s'y  plaisait,  comme  en  cela 
beaucoup  d'autres  auteurs.  Il  y  défendait  avec 
esprit  son  œuvre  méconnue,  et  s'usait  dans  une 
défensive  contre  ses  adversaires  qui  absorba  son 
temps  et  ses  forces. 

Mais  ce  ne  fut  pas,  comme  on  l'en  a  accusé,  un 
paresseux.  Ses  pièces  portent  la  marque  d'un 
labeur  obstiné.  Cette  précision  du  verbe,  cette  con- 
densation de  la  pensée,  cette  force  d'expression 
n'ont  pas  été  obtenues  sans  que  Becque  ait  mis  et 
remis  nombre  de  fois  ses  ouvrages  sur  le  métier. 
Homme  de  talent  et  de  puissance,  le  théâtre  et 
le  journalisme  auraient  dû  lui  offrir  les  moyens 
de  subsister  ;  mais  il  n'y  parvint  presque  jamais. 
Il  ne  fut  jamais  favorisé  de  la  fortune  et  il  mourut 
dans  une  vraie  misère.  Qu'il  soit  mort  si  pauvre, 
cela  est  aussi  plein  d'enseignement.  Le  rénovateur 
du  théâtre  moderne  a  subi  le  sort  de  tant  d'esprits 
nouveaux,  restés  obstinément  incompris  de  leurs 
contemporains.  Le  dégoût  de  ces  luttes,  le  besoin 
de  s'en  défaire  qui  le  tenait  vers  la  fin  de  ses  jours 
avaient  atteint  un  degré  extrême. 

Il  a  exprimé  ses  sentiments   de  lassitude  dans 
un  court  poème  que  voici  : 

Si  pétais  seul  et  libre  et  sage, 
Si  j'étais  maître  de  mes  pus. 
Je  m'en  irai  dans  un  village 
Où  l'on  ne  me  connaîtrait  pas.  ' 


80  HENRY    BliCQUE 

Oui,  je  cherche  encore  la  demeure, 
Le  toit  paisible  où  je  pourrais 
Me  reposer  une  heure,  une  heure 
Je  ne  la  trouverai  jamais  (1). 

(1)  M.  Paul  Ginisty.    Les  Annales,  9  octobre  1910. 


CHAPITRE  III 
LES  LUTTES 


Lorsque  Becque  présenta  au  théâtre  L'Enfant 
Prodigue,  sa  véritable  première  pièce  (Sardana- 
pale,  comme  il  le  dit  lui-même,  ne  compte  pas),  il 
était  évidemment  sans  relations.  Il  avait  eu  toute- 
fois l'occasion  de  se  faire  présentera  M.  Peragallo, 
agent  général  de  la  Société  des  auteurs.  Becque, 
qui  avait  quitté  le  toit  paternel,  et  qui  était  fort 
désargenté,  lui  porta,  a  tout  hasard,  L'Enfant  Pro- 
digue. M.  Peragallo,  intéressé  par  la  gaieté  de  la 
pièce,  lui  offrit  de  l'inviter  à  dîner  avec  le  direc- 
teur du  Vaudeville,  et,  dans  l'intimité  du  dessert, 
de  lui  lire  sa  pièce.  Becque  attendit  plusieurs  jours 
un  mot  de  M.  Peragallo,  mais,  la  promesse  de 
l'agent  ne  se  réalisant  pas,  Becque  estima  qu'il 
valait  mieux  prendre  lui-même  l'affaire  en  mains. 

A  cette  époque,  Francisque  Sarcey,  surnommé 
«  le  prince  des  critiques  »,  était  l'homme  qui  avait 
le  plus  d'influence  non  seulement  sur  les  scènes, 
mais  aussi  auprès  des  directeurs.  Becque  réfléchit 

HENRY   BECQUE  6 


82  HENRY    BECQUE 

un  moment  et  un  beau  matin,  la  pièce  sous  le  bras, 
il  s'en  fut  à  la  maison  de  «  l'oncle.  »  Il  s'y  pré- 
senta, il  expliqua  son  affaire,  mais  Sarcey,  très 
occupé,  disait-il,  l'évinça  en  lui  affirmant  qu'il  avait 
pris  le  parti  de  ne  plus  lire  de  pièce  nouvelle.  Avec 
beaucoup  de  congratulations  il  s'en  excusa  auprès 
du  jeune  auteur.  Celui-ci  n'eut  plus  qu'à  rentrer 
chez  lui  avec  son  manuscrit.  Ce  premier  insuccès, 
qui  en  précédait  bien  d'autres,  affecta  beaucoup 
Becque.  Que  faire  ?  Pas  d'amis  parmi  les  auteurs 
pour  lui  donner  un  appui  auprès  des  directeurs. 
Cependant,  quelques  jours  après  sa  visite  chez 
M.  Sarcey,  il  apprit  que  M.  Peragallo  avait  enfin 
réussi  dans  ses  démarches  de  le  faire  se  rencon- 
trer avec  le  directeur  du  Vaudeville.  Non  seule- 
ment M.  Harmant  vint  au  dîner,  mais  il  amena 
avec  lui  un  de  ses  associés.  Avant  de  se  rendre 
dans  la  salle  à  manger,  les  deux  invités  entendirent 
la  lecture  que  fit  Becque  de  son  Enfant  Prodigue. 
La  pièce  était  amusante.  On  la  trouva  bonne  et 
capable  d'affronter  la  rampe.  Au  dessert,  M.  Har- 
mant leva  son  verre  et  but  a  la  santé  de  L'Enfant 
Prodigue  qu'il  allait  faire  jouer  à  son  théâtre  sous 
quelques  semaines. 

Le  surlendemain,  Becque  alla  revoirie  directeur 
du  Vaudeville  pour  causer  avec  lui  de  sa  pièce. 
Au  lieu  d'en  refaire  les  éloges  du  jour  précédent, 
Harmant  se  plaignit  de  la  longueur  de  la  pièce  et 
demanda  a  Becque  qu'il  réduisît  L'Enfant  Pro- 
digue de  cinq  à  quatre  actes.  Becque>  désireux  sur- 


LES  LUTTES  83 

tout  d'être  joué,  supprima  les  deux  derniers  actes 
et  en  fit  un  quatrième  nouveau.  Cela  n'évita  pas  a 
Becque  d'interminables  désagréments. 

Malgré  les  concessions,  pénibles  pour  un  auteur, 
qu'il  avait  consenties,  les  répétitions  ne  commen- 
cèrent pas.  M.  Harmant  montrait  la  pièce  aux  uns 
et  aux  autres.  L'opinion  sur  elle  était  très  variée. 
Le  directeur,  indécis,  ne  savait  que  faire.  Becque 
s'impatientait.  Enfin,  exaspéré,  il  demanda  à 
M.  Harmant  de  soumettre  la  pièce  à  la  décision 
d'une  troisième  personne.  M.  Harmant  choisit 
M.  Sarcey  quoique  Becque  lui  eût  raconté  l'in- 
succès de  sa  visite  chez  le  critique.  On  écrivit  a 
Sarcey,  qui  cette  fois,  accepta  delà  lire.  Et  notre 
débutant,  muni  d'une  lettre  d'introduction  et  de  sa 
pièce,  partit  chez  le  plus  grand  critique  de  son 
temps.  Sarcey  le  reçut,  du  reste,  très  cordialement. 

Au  bout  de  quinze  jours,  Becque,  nerveux  et 
anxieux  pour  le  sort  de  son  manuscrit,  retourna 
chez  Sarcey  afin  de  connaître  son  verdict.  Celui-ci 
n'avait  eu  le  temps  que  de  lire  trois  des  quatre 
actes.  Il  donna  à  Becque  un  avis  mitigé  et  im- 
précis, et  Becque,  voyant  qu'il  ne  l'avait  pas  lue 
dans  son  entier,  reprit  son  manuscrit  et  sortit 
éclairé.  De  ce  jour,  il  garda  à  Sarcey  une  rancune 
qui  alla  s'amplifiant  avec  les  an  né*  .-s.  Il  n'osa  pas 
se  présenter  au  Vaudeville  après  cette  décision 
contre  sa  pièce.  Encore  une  fois  il  se  trouva  fort 
embarrassé.  Il  n'avait  plus  rien  à  faire  qu'à  at- 
tendre, et  il  dut  s'y  résigner. 


84  HENRY    BECQUE 

Bientôt  une  occasion  nouvelle  se  présenta.  Une 
pièce  que  M.  Harmant  venait  de  monter  en  place 
de  la  sienne  échoua  net.  Becque  courut  chez  le 
directeur  et,  le  prenant  impromptu,  lui  dit.  «  Et 
mon  Enfant  Prodigue  ?  »  M.  Harmant  répondit  qu'il 
n'avait  pas  d'actrice  pour  jouer  le  rôle  principal. 
Becque  en  trouva  une.  Alors  M.  Harmant  chercha 
d'autres  esquives.  En  définitive,  il  consentit  à  sou- 
mettre la  pièce  à  l'arbitrage  de  M.  Sardou.  Sardou 
homme  célèbre,  et,  de  plus,  affable,  accepta  sa 
mission.  Il  reçut  Becque  et  sa  pièce,  lui  en  parla 
longuement,  lui  donna  l'assurance  qu'elle  était 
parfaitement  jouable,  lui  donna  des  conseils  sur 
les  choses  du  théâtre,  et  promit  de  porter  la  pièce 
au  Palais-Royal,  si  Harmant  ne  la  montait  pas  tout 
de  suite.  Mais  celui-ci  ne  put  se  dérober  a  l'arbi- 
trage que  lui-même  avait  accepté,  et,  après  tant 
de  déboires,  Henry  Becque  débuta  comme  auteur 
dramatique  sur  la  scène  du  Vaudeville. 


En  1870,  il  écrivit  Michel  Pauper  :  Il  le  pré- 
senta d'abord  a  la  Comédie-Française  où  Becque 
fut  refusé,  une  première  fois.  A  l'Odéon,  la  récep- 
tion fut  moins  mauvaise,  mais  M.  Ghilly  n'accepta 
la  pièce  qu'avec  l'intention  bien  arrêtée  de  ne  pas 
la  faire  jouer  (1).  Becque,  qui  avait  la  plus  grande 

(1)  Léopold  Lacour,  La  Nouvelle  Revue,  1888  vol.  XLII. 


r.ES    LUTTES  83 

confiance  en  lui-même  et  en  son  œuvre,  joua  le 
tout  pour  le  tout,  loua  le  théâtre  de  la  Porte-Saint- 
Martin,  engagea  à  ses  frais  une  troupe  de  comé- 
diens et  monta  lui-même  sa  pièce.  La  tentative 
suivie  avec  curiosité  par  la  presse,  ne  réussit  qu'à 
moitié.  La  déclaration  de  guerre  empêcha  de  con- 
naître le  résultat  définitif. 

L'Enlèvement,  qui  coûta  plusieurs  mois  de  tra- 
vail à  Becque,  reçut  un  sérieux  échec  et  rapporta 
à  son  auteur  cent  cinquante  francs.  La  pièce 
véhémente  et  grandiloquente,  d'ailleurs  médio- 
crement interprétée,  choqua  le  public  et  fut  très 
mal  accueillie. 

Venons-en  maintenant  aux  Corbeaux  qui,  après 
lui  avoir  pris  toute  une  année  de  travail,  lui  deman- 
dèrent cinq  ans  de  pérégrinations  à  travers  tous  les 
théâtres  de  Paris  avant  de  pouvoir  être  casés.  Ecrits 
en  1876,  ils  furent  présentés,  d'abord  au  Vaudeville, 
trois  fois  au  Gymnase,  deux  fois  à  l'Odéon  ;  offerts 
à  Gluny,  ils  étaient  tombés  à  l'Ambigu,  puis  à  la 
Porte-Saint-Martin  et  à  la  Gaîté.  Alexandre  Dumas 
fils  devait  les  refaire  en  huit  jours,  mais  il  les  garda 
un  an  sans  y  toucher.  Victorien  Sardou,  toujours 
bienveillant,  conseilla  à  Becque  de  les  laisser  tels 
quels,  et  d'attendre  une  occasion  favorable.  Ed- 
mond Gondinet  conseilla  la  mêmn  chose  et  n'eut 
pas  plus  de  chance  que  Sardou.  Partout,  la  nou- 
veauté,  qu'on  prenait  pour  de  l'étrangeté,  de  la 
nouvelle    pièce    faisait    reculer    les     directeurs. 
Becque  découragé,  laissa  son  manuscrit  chez  lui! 


86  HENRY    BECQUE 

Il  ne  savait  plus  où  se  tourner.  Il  le  dit  lui-  même, 
il  n'était  pas  en  train  de  recommencer  un  grand 
ouvrage.  Il  fit  La  Navette.  Il  la  présenta  au 
directeur  du  Palais-Royal  qui  la  lai  renvoya  avec 
politesse  en  lui  demandant  autre  chose.  Un  jour, 
après  une  séance  de  la  Commission  des  auteurs 
dramatiques,  Becque  confia  le  manuscrit  de  La 
Navette  à  Gondinet  qui  devait  le  porter  à 
M.  Montigny,  directeur  du  Gymnase.  Quelques 
jours  après,  Gondinet  annonça  à  Becque  que  sa 
pièce  était  acceptée. 

Mais  M.  Montigny,  déjà  âgé,  avait  deux  seconds, 
MM.  Derval  et  Landrol,  qui,  après  avoir  lu 
La  Navette,  la  trouvèrent  révoltante.  Leur  seule 
pensée,  dès  lors,  fut  d'empêcher  sa  représentation. 
Landrol  n'hésita  pas  a  dire  aux  interprètes  ce  qu'il 
en  pensait.  L'acteur  Achard,  chargé  de  l'emploi 
du  personnage  principal,  rendit  son  rôle.  Les  autres 
voulurent  en  faire  autant,  jugeant  qu'il  serait 
inutile  de  répéter  la  pièce.  M"e  Dinelli  rendit  le 
sien,  mais  revint  sur  sa  décision  bien  vite  quand 
Becque,  se  servant  d'une  ruse  bien  éventée,  lui  dit 
qu'il  y  avait  une  autre  actrice  qui  attendait  impa- 
tiemment une  occasion  de  jouer  le  rôle.  Avec 
Mlle  Dinelli  revinrent  tous  les  autres  et  les  répéti- 
tions recommencèrent,  et  même  avec  entrain,  car 
on  voulait  en  finir.  Lorsque  la  pièce  fut  à  peu  près 
montée,  il  y  eut  une  représentation  devant  les  trois 
directeurs.  Tout  alla  bien  jusqu'à  la  sixième  scène, 
lorsque  Landrol  se  mit  tout  à  coup  à  se  plaindre 


LES  LUTTES  87 

amèrement  de  la  pièce.  Montigny  le  mit  cependant 
à  sa  place  et  la  représentation  se  poursuivit  jusqu'à 
la  fin.  Alors  les  deux  seconds  ameutèrent  tous  les 
amis  de  la  maison  contre  la  pièce.  Tout  le  monde 
demanda  à  Becque  «de  porter  sa  pièce  au  Palais- 
Royal  «  où  elle  serait  à  sa  place.  »  Mais  M.  Mon- 
tigny fut  aussi  obstine'  que  Becque.  Il  ne  céda  pas 
une  pouce.  La  pièce  fut  jouée,  mais  le  jour  même, 
de  la  première,  il  y  avait  une  générale  aux  Variétés, 
La  Navette  passa  à  peu  près  inaperçue. 

Après  les  avoir  laissé  inutilisés  pendant  cinq 
ans,  Becque  voulut  utiliser  Les  Corbeaux.  Il  re- 
prit ses  courses  à  travers  Paris,  de  théâtre  en 
théâtre,  avec  le  même  insuccès.  A  l'Ambigu 
M.  Ballande  dit  à  son  secrétaire  :  «  Donnez  un  nu- 
méro d'ordre  à  la  pièce  de  M.  Becque.  Je  la  lirai 
en  son  temps.  »  (1)  Becque  déclina  les  offres  de 
M.  Ballande  et  remporta  son  manuscrit.  Il  était 
devenu,  sur  ces  entrefaites,  l'ami  de  M.  Emile  Ber- 
gerat,  rédacteur  au  Voltaire.  Par  l'intermédiaire 
de  M.  Bergerat,  il  fut  sur  le  point  de  faire  paraître 
sa  pièce  dans  ce  journal  lorsqu'il  déeida  qu'il  était 
peut-être  préférable  de  la  faire  paraître  en  bro- 
chure. Il  adopta  cette  résolution  (2).  Tresse  se 
chargea  de  l'édition.  Un  jour  que  Becque  corri- 
geait les  épreuves  de  ses  Corbeaux,  M.  Lavoix, 
lecteur  à  la  Comédie-Française,  entra  dans  son 
bureau  de  travail  et  prit  connaissance  de  plusieurs 

(1J  Le  Gaulois,  Echo  des  Théâtres,  13  septembre  1882. 
(2)  Emile  Bergerat,  Le  Voltaire,  19  septembre  1882. 


88  HENRY    BECQUE 

passages  de  la  comédie.  —  Et  mais  elle  est  très 
bien,  votre  pièce,  mon  cher.  Pourquoi  ne  présen- 
tez-vous pas   cela  au  Théâtre-Français  ?  —  J'ai 
eu  si  peu  de   chance,  la  et  ailleurs.  —  Du  tout  ; 
il    n'est  pas  possible  que   le    comité  de    lecture 
et  M.   Perrin    ne    soient  pas    frappés    des   qua- 
lités sérieuses  des  Corbeaux.  —  J'essaierai  donc, 
fit  Becque   sans  conviction,  mais   il  ne   les  pré- 
senta pas.  (1)  Plusieurs  jours  plus  tard,  il  se  sou- 
vint qu'il  avait  connu  Edouard  Thierry,  le  critique 
obligeant    et    lettré,    ancien    administrateur    du 
Théâtre  Français  qui,  connaissant  mieux  que  per- 
sonne le  vieux  théâtre,    n'avait  jamais   tremblé 
devant  les  innovations.  Becque  porta  le  manuscrit 
à    l'Arsenal,    dont    Thierry    était  bibliothécaire. 
Thitrry  était  malade.  Becque  laissa  son  ouvrage  ; 
huit  jours  après  il  y  retourna.  Les  employés  de  la 
Bibliothèque  étaient  scandalisés  de  la  lecture  des 
Corbeaux.  —  «  Cela  ne  vous  regarde  pas  ;  quand 
Edouard    Thierry    sera    guéri,    remettez-lui    ma 
pièce.  »  Plusieurs  jours  après  il  y  retourna,  il  fut 
reçu  :  comme  il  commençait  des  phrases  de  condo- 
léances sur  l'état  de  sa  santé,  M.  Thierry  l'inter- 
rompit : 

—  C'est  très  bien,  Monsieur,  c'est  très  bien  ! 
Becque  en  avait  les  larmes  aux  yeux.  M.  Thierry 
l'engagea  à  porter  son  œuvre  à  la  Comédie-Fran- 
çaise (2).  Heureux  conseil.  Perrin  sur  la  recom- 

(1)  Le  Gaulois,  13  septembre  1882. 

(2)  Maurice  Guillemot,  La  Grande  Revue,  1904,  vol.   I, 


LES    LUTTES  '    89 

mandation  de  son  prédécesseur  accepta  la  pièce  et 
les  répétitions  ne  tardèrent  pas  à  commencer.  On 
se  dévoua  même  à  la  pièce.  On  travailla  avec  zèle, 
mais  quelques  jours  avant  la  première  une  assigna- 
tion tomba  sur  Les  Corbeaux  :  elle  émanait  des 
héritiers  de  Peragallo,  a  qui  Becque,  autrefois,  avait 
cédé,  en  gage  d'un  emprunt,  les  droits  d'auteur 
éventuels  de  trois  pièces  :  Les  Corbeaux,  (mélo- 
drame) Justin  dit  des  Roseaux  et  la  Mère  de 
famille  ;  les  amis  de  Becque  intervinrent  :  une 
transaction  fut  conclue  avec  les  héritiers  Pera- 
gallo, et  Becque  put  enfin  donner  sa  pièce  sans 
nouvel  obstacle  (1). 

La  première  des  Corbeaux  fut  un  événement.  La 

presse  se  lança  a  leur    propros    dans   les    plus 

ardentes  polémiques.  On  en  publia  force  extraits. 

M.  Louis  Ganderax  était  à  cette  époque  critique 

à  la  Revue  des  Deux-Mondes . 

Son  opinion  était  d'un  poids  considérable  dans 
la  presse.  Les  Corbeaux  l'enthousiasmèrent. 
Cependant  il  reçut  de  M.  Buloz,  son  directeur, 
l'ordre  de  démolir  la  pièce  de  Becque.  Il  lui  dit  : 
«  Soyez  très  sévère  pour  Les  Corbeaux  dans  votre 
prochain  feuilleton.  Il  n'y  a  dans  cette  pièce  ni 
observation  ni  style.  »  M.  Ganderax  répondit  avec 
vivacité  qu'on  ne  lui  imposerait  pas  sa  critique  et 
qu'il  donnerait  son  avis  sur  Les  Corbeaux. 
Quelques  jours  après  M.   Ganderax  s'entretenait 

(1)  Jules  Claretie,  Le  Temps,  15  septembre  188? 


90  HENRY    BECQUE 

des  Corbeaux  avec  M.  Brunetière.  Celui-ci  avait 
la  même  opinion  que  Buloz.  Il  jugeait  mal  la 
pièce.  «  Elle  manque  de  fond,  disait-il,  elle  ne 
vaut  pas  une  bonne  presse.  »  Le  25  septembre 
1882,  la  brochure  des  Corbeaux  parut  chez  Tresse. 
Dans  sa  villa,  à  la  campagne,  M.  Buloz  lut  la  pièce 
à  tête  reposée.  Puis  il  relut  l'épreuve  de  M.  Gan- 
derax.  «  Il  a  raison  Ganderax  »  se  dit  le  direc- 
teur de  la  Revue  des  Deux-Mo?ides .  Et  Beeque 
eut  cette  revue  pour  lui.  Beeque  fit  peu  après 
la  connaissance  de  M.  Ganderax  et  une  amitié 
solide  se  noua  entre  eux. 

Les  admirateurs  vinrent  alors  à  Beeque  de  tous 
les  côtés.  Le  premier  qui  défendit  ses  pièces  fut 
un  jeune  et  ardent  critique,  M.  Léopold  Lacour. 
De  sa  plume  parut  en  4886  dans  La  Nouvelle 
Revue  le  premier  article  d'ensemble,  une  étude 
érudite,  franche  et  profonde  sur  l'œuvre  complète 
de  Beeque.  L'article  n'échappa  pas  aux  yeux  scru- 
tateurs de  M1"8  Adam,  la  directrice,  qui  tint  à  sou- 
ligner l'article  de  M.  Lacour  de  la  restriction 
suivante  : 

La  Nouvelle  ftevue  publie  l'article  de  M.  Léopold 
Lacour,  parce  qu'elle  tient  à  honneur  de  garder  sa  porte 
ouverte  aux  théories  nouvelles,  justifiant  par  là  son 
titre.  Mais  sa  direction  tient  ici  à  faire  des  réserves  ; 
elle  croit  que  l'artiste  doit  peindre  et  décrire  dans 
la  nature  et  dans  l'homme,  ce  qui  vaut  la  peine  d'être 
décrit  ou  peint.  L'observation,  si  elle  se  fait  au  choix, 
est  certainement  d'un  ordre  plus  élevé  que  si  elle  se 
fait  au  petit  bonheur. 


LES    LUTTES  91 

Ge  fut  sans  doute  l'origine  de  la  violente  op- 
position d'idées  qui  exista  entre  Becque  et 
MB*  Adam,  et  qui  survécut,  chez  Mme  Adam,  à  la 
mort  de  Becque. 

Bientôt,  après  le  succès  de  La  Parisienne  a  la 
Renaissance  en  1885,  M.  Kaempfen,  directeur,  et 
Je  Comité  de  la  Comédie-Française  prirent  l'initia- 
tive de  demander  à  Becque  Les  Honnêtes  Femmes. 
Il  fut  convenu  que  cette  pièce  passerait  la  qua- 
trième. Mais  M."  Kaempfen  fut  remplacé  par 
M.  Jules  Claretie,  qui  était  à  ce  moment  un  des 
meilleurs  amis  de  Becque.  Aussitôt  installé,  il  reçut 
de  Becque  une  lettre  demandant  de  régulariser  son 
service  de  première.  Claretie  le  refusa  à  Becque  et 
ce  fut  le  premier  de  leurs  interminables  dissenti- 
ments. 

Becque  eut  l'occasion,  quelques  jours  après, 
d'écrire  à  M.  Claretie  et  il  en  profita  pour  lui  parler 
de  ses  Honnêtes  Femmes.  En  réponse  M.  Claretie 
fit  publier  dans  Le  Te?nps  du  lendemain,  une  liste 
des  douze  prochaines  pièces  qu'il  allait  faire  pas- 
ser à  la  Comédie.  L'œuvre  de  Becque  venait  la 
douzième.  Becque  en  conçut  un  vif  ressentiment. 
Il  eut  envers  Claretie  des  mots  cruels,  et  celui-ci 
n'était  pas  homme  à  lui  pardonner. 

Tout  s'arrangea  cependant  par  l'obligeante  in- 
tervention •  de  M.  Ganderax.  Ami  de  l'un  et  de 
l'autre,  il  montra  à  Claretie  que  la  parole  du 
Théâtre-Français  était  engagée,  et  à  Becque  qu'il 
lui  fallait  un  peu  de  conciliation.  Le  résultat  en 


92  HENRY    BECQUE 

fut  que  les  Les  Honnêtes   Femmes  furent  enfin 
jouées  à  la  Comédie. 

Le  succès  en  fut  incontestable.  Les  premières 
représentations  procurèrent  à  l'auteur  six  mille 
francs,  somme  que  son  théâtre  ne  lui  avait  jamais 
rapporté  ;  mais  M.  Claretie  après  la  vingt-troisième, 
retira  Les  Honnêtes  Femmes  de  l'affiche.  Becque  fut 
obligé  de  demander  l'appui  du  Ministre  de  l'Ins- 
truction Publique.  Claretie,  à  son  corps  défen- 
dant, dut  effectuer  par  ordre  plusieurs  remises,  à 
la  scène. 

Pendant  une  de  ses  visites  au  Ministre,  qui 
était  alors  M.  Léon  Bourgeois,  celui-ci  lui  sug- 
géra de  faire  mieux  que  de  faire  jouer  Les  Honnêtes 
Femmes,  et  de  présenter  La  Parisienne  à  la 
Comédie-Française,  lui  affirmant  que  le  Ministre  y 
donnerait  son  plein  assentiment. 

Becque  fut  tout  étonné  et  heureux  de  cette 
nouvelle.  Avec  son  sens  dramatique,  il  eut  pré- 
féré voir  Les  Corbeaux  au  Français,  et  La  Pari- 
sienne aux  mains  de  Réjane,  mais  il  n'eut  garde 
de  décliner  la  proposition.  D'ailleurs,  dès  que  l'on 
apprit  que  La  Parisienne  allait  être  jouée  au 
Français,  M.  Porel,  alors  directeur  de  l'Odéon, 
écrivit  à  Becque,  lui  demandant  la  pièce  pour 
Réjane.  Mais  M.  Porel  ne  voulut  prendre  aucun 
engagement,  ce  qui  amena  Becque,  ne  voulant  pas 
lâcher  la  proie  pour  l'ombre,  à  refuser  sa  proposi- 
tion. 

A  In  Comédie,  les  ennuis  recommencèrent.  Got 


LES    LUTTES  93 

et  Febvre  soulevèrent  insidieusement  une  diffi- 
culté'. Il  était  d'usage,  paraît-il,  au  Théâtre-Fran- 
çais, qu'une  pièce  qui  y  avait  été  refusée  ne  pou- 
vait plus  jamais  y  être  jouée.  La  Parisienne  avait 
été  refusée. 

L'objection  fit  une  grosse  impression  sur  certains 
sociétaires.  Cependant  Becque,  par  l'intermédiaire 
de  M.  Prudhon,  négociait  avec  le  comité,  et,  au 
bout  d'un  mois,  obtenait  une  décision  favorable. 
Le  lendemain  il  allait  voir  M.  Glaretie,  et  pour  la 
forme  le  remercia.  Celui-ci  répondit  avec  aménité 
qu'il  jouerait  la  pièce  et  qu'il  la  jouerait  dans  un 
an  à  cause  d'engagements  antérieurs.  Huit  jours 
après,  l'administrateur  fit  publier  dans  Le  Temps 
qu'il  allait  reprendre  Frou-Frou  avec  M!le  Reichem- 
berg  dans  le  rùle  principal.  Tout  de  suite  Becque 
écrivit  a  M.  Larroumet,  directeur  des  Beaux-Arts, 
et  protesta  disant  que  Claretie  ne  pouvait  monter 
des  reprises  avant  les  pièces  nouvelles.  Comme 
suite  à  cette  protestation,  Becque  reçut  une  lettre 
de  M.  Claretie  lui  disant  qu'il  avait  vu  le  Ministre 
le  vendredi  et  que  celui-ci  avait  approuvé  ses 
engagements.  Un  post-scriptum  ajoutait  que  la 
pièce  ne  serait  jouée  que  si  Becque  acceptait 
M11*  Samary  pour  le  rôle  de  Ciotilde.  A  bout  de 
patience,  Becque  accepta  cette  attribution.  Il  alla 
voir  M.  Larroumet  qui  lui  apprit  que  M.  Glaretie 
n'avait  pas  vu  le  Ministre  le  vendredi,  mais  au 
contraire,  que  M.  Claretie  avait  été  invité  a  dîner 
le    samedi,    et  que  M.  Bourgeois    avait  insisté, 


94  HENRY    BECQUE 

pour  que  Becque  profitât  des  avantages  qu'il 
avait  voulu  lui  faire.  Par  un  autre  contre  temps 
MIle  Samary  tomba  malade  et  ne  se  releva  plus. 
Dès  le  début  M11*  Bartet  refusa  le  rôle.  Il  ne  resta 
que  la  candidature  de  MIIc  Reichemberg.  Jus- 
qu'alors celle-ci  n'avait  joué  que  les  rôles  d'ingé- 
nue et  de  demoiselle  à  marier.  Elle  se  rendit  bien 
compte  que  ce  n'était  pas  son  emploi.  Mais  son 
immense  succès  dans  le  rôle  de  Blanche  des  Cor- 
beaux l'avait  attachée  à  Becque  ;  pour  lui  com- 
plaire et  afin  qu'on  pût  jouer  la  pièce  le  plus  tôt 
possible,  elle  accepta  le  rôle  de  Glotilde. 

Les  répétitions  n'allaient  pas  toutes  seules.  Il 
faut  dire  que  Becque  était  impitoyable.  M.  Le  Bargy 
venait  toujours  en  retard  ou  ne  venait  pas  du  tout. 
M.  Worms  qui  devait  monter  la  pièce  avec  Becque 
s'absentait.  Les  acteurs  n'apprenaient  pas  leurs 
rôles.  Personne  ne  s'intéressait  au  succès  de  la 
pièce.  Elle  fut  très  mal  défendue.  Quand  enfin  elle 
fut  jouée,  le  chaleureux  accueil  d'autrefois  à  la 
Renaissance  ne  se  répéta  pas  et  la  pièce  tomba. 
Becque,  qui  perdait  à  ce  moment  même  sa  sœur 
Aimée,  y  lit  à  peine  attention. 

Il  habitait  alors  un  modeste  petit  appartement 
avec  son  frère  Charles,  rue  de  l'Université.  Il  fut 
très,  profondément  affecté  par  son  deuil.  Tout, 
hors  cela,  lui  devint  indifférent.  Il  écrivit  à  M.  Gla- 
retie  :  «  Je  ne  reviendrai  pas  au  théâtre.  Ne  vous 
préoccupez  pas  de  moi,  et  faites  passer  les  intérêts 
de  la  Comédie  avant  les  miens.  »  Vers  le  soir,  sog 


LES    LUTTES  95 

frère  lui  apporta  Le  Temps  contenant  le  feuilleton 
de  Sarcey  sur  La  Parisienne. 

—  Sarcey  n'a  pas  été  bien  aimable  pour  toi. 

—  Qu'est-ce  que  cela  peut  bien  me  faire, 
répondit-il.  J'ai  écrit  à  Glaretie.  Qu'on  fasse  pour 
le  mieux,  je  suis  brisé  et  ne  suis  point  dans  un 
état  à  m'occuper  de  choses  de  théâtre. 

A  la  suite  de  cet  article  de  Sarcey  naquit  ce 
qu'on  appela  a  l'époque  Y  Assignation  Sarcey. 
Me  Tézenas,  avocat  alors  bien  connu,  écrivit  a 
Becque  :  «  Il  y  a  un  procès  dans  l'article  de  Sar- 
cey ;  le  faites-vous  ?  le  faisons-nous  ?  »  Becque  ne 
demanda  pas  mieux.  Il  adorait  les  polémiques  et 
ne  tarda  pas  à  se  rendre  au  cabinet  de  Me  Tézenas. 
Là  ils  relurent  ensemble  le  feuilleton,  le  discu- 
tèrent et  quand  Becque  prit  congé  de  l'avocat,  il 
fut  convenu  que  l'on  attaquerait  Sarcey.  Tézenas 
voulut  annoncer  l'attaque  tout  de  suite,  mais 
Becque  à  qui  la  menace  faisait  plus  de  plaisir  que 
l'exécution,  voulait  attendre  son  moment.  Becque 
se  donnait  le  plaisir  d'écrire  a  Glaretie  très  fré- 
quemment et  toujours  avec  un  post-scriptum  par- 
lant d'un  procès  contre  Sarcey,  Glaretie,  craignant 
peut-être  d'y  être  mêlé  fit  rejouer  La  Parisienne  et 
les  recettes  de  la  pièce  augmentèrent  à  chaque 
représentation.  Pendant  près  d'un  mois  le  procès 
ne  fut  connu  que  de  Sarcey,  Glaretie,  Tézenas  et 
Becque.  En  somme,  Becque  voulait  s'amuser. 

Tout    d'un   coup  les  journaux  s'emparèrent  de 
l'incident. 


96  HENRY    BECQUE 

Becque  constatait  que  M.  Sarcey  avait  loué  La 
Parisienne,  lors  de  sa  première  en  1885  à  la 
Renaissance.  A  vrai  dire,  M.  Sarcey  traitait  alors 
Becque  plutôt  en  élève  insoumis  qu'en  maître 
indépendant.  Celui-ci,  dans  une  préface  aux  Pre- 
mières Illustrées,  riposta  avec  le  plus  profond 
dédain  pour  Sarcey.  Les  administrateurs  de 
Becque  prétendaient  que  Sarcey  avait  employé 
toute  son  influence  pour  faire  accepter  la  pièce  de 
Becque  à  la  Maison  de  Molière,  et  une  fois  acceptée, 
qu'il  avait  fait  tout  son  possible  pour  la  faire  tom- 
ber. Bien  entendu,  M.  Sarcey,  champion  de  la 
vieille  école,  n'était  pas  un  partisan  de  ce  novateur 
qu'était  Becque,  mais  il  n'est  pas  probable  qu'il 
laissât  aller  son  hostilité  à  ce  degré.  Il  avait  dit, 
il  est  vrai,  que  la  pièce  ne  ferait  pas  d'argent. 
BeGque  protesta,  déclarant  avec  raison  que  ce  n'est 
pas  le  rôle  d'un  critique  de  prédire  si  une  pièce 
fera  ou  ne  fera  pas  d'argent.  Il  maintint  aussi  que 
le  critique  n'a  pas  davantage  le  droit  de  louanger 
une  pièce  un  jour  et  de  revenir  sur  son  opinion, 
quelques  années  après.  Ce  n'était  pas  d'ailleurs  la 
première  fois  que  M.  Sarcey  avait  maille  a  partir 
avec  des  écrivains.  M.  Léon  Hennique,  à  cause  d'un 
article  sur  son  Amour  et  M.  Jean  Aicard,  à  cause 
de  la  critique  de  son  Père  Lebonnard,  avaient  voulu 
assigner  le  «  Prince  de  critique  »  devant  les  tribu- 
naux ;  la  encore  l'affaire  s'était  arrangée.  (1) 

(t)Le  Figaro,  11  novembre  1890. 


LES    LUTTES  97 

Tous  les  jours,  les  rédacteurs  de  journaux  riva- 
lisaient de  subtilité  sur  l'Assignation  Sarcey.  On 
publiait  des  interviews  de  la  plupart  des  critiques 
dramatiques.  Tous  étaient  d'accord  pour  affirmer 
que  Becque  avait  tort.  Beaucoup  qui  connaissaient 
bien  l'auteur  de  La  Parisienne  se  doutaient  qu'il 
s'amusait  aux  dépens  de  M.  Sarcey.  Celui-ci  lui- 
même  y  voyait  clair,  car  dans  une  conversation 
qu'il  avait  eue  avec  M.  Chincholle  du  Figaro,  il  lui 
déclara  que  Becque  cherchait  a  faire  de  la  publi- 
cité autour  de  sa  pièce.  Pour  avoir  l'air  de  prendre 
la  chose  au  sérieux,  Becque  alla  voir  M.  Hébrard, 
rédacteur  au  Temps  et  lui  demanda  une  collection 
des  articles  de  M.  Sarcey.  «  Je  ne  voudrais  pas  la 
payer  au  poids,  dit-il,  ce  serait  trop  cher  (4).  »  Fri- 
mouse,  du  Gaulois,  le  16  décembre  1890,  fit  im- 
primer un  poème  humoristique,  la  complainte  de 
Becque,  dans  lequel  il  raille  l'affaire  Becque-Sarcey . 

L'auteur  de  La  Parisienne  se  croyant  enfin  suffi- 
samment vengé  de  Sarcey,  laissa  tomber  la  con- 
troverse, et  l'affaire,  rapidement,  sombra  dans 
l'oubli. 

La  mort  de  Becque  n'empêcha  pas  des  diffi- 
cultés nouvelles  de  naître  autour  de  ses  œuvres. 
Sa  pièce  inachevée,  les  fameux  Polichinelles  dont 
on  parlait  tant  dans  les  dernières  années  de  sa 
vie,  dont  Becque  avait  communiqué  des  frag- 
ments   et   des   passages  à  ses  amis,  et  dont   il 


Cl)  Le  Figaro,  le  il  novembre  1890. 
HENRY  BECQUE 


98  HENRY    BECQUE 

avait  même  publié  une  scène  entière  dans  le  sup- 
plément   du   Figaro  eut-elle  aussi  ses    avatars. 

Pendant  dix  ans,  Les  Polichinelles,  par  le  mystère 
épaissi  autour  d'eux  à  la  suite  de  la  mort  de  Becque, 
intriguaient  les  milieux  littéraires.  Personne  ne  les 
connaissait,  hormis  quelques  amis  à  qui  Becque  en 
avait  donné  lecture,  et  qui  en  avaient  retiré  surtout 
l'impression  que  la  pièce,  avec  de  grandes  quali- 
tés, était  bien  loin  d'être  achevée. 

Pendant  dix  ans,  le  silence  se  fît  sur  cette  œuvre 
mystérieuse  et  l'oubli  commença  à  l'ensevelir. 

Soudainement,  on  apprit,  en  novembre  1908, 
que  M.  Barthélémy  Bobaglia,  tuteur  des  héritiers 
de  Becque,  avait  remis  à  M.  Claretie  un  manuscrit 
«  achevé  »  des  Polichinelles  (1).  M.  B.  Bobaglia 
refusait  de  donner  le  nom  du  collaborateur  qui 
avait  complété  et  terminé  la  pièce  de  Becque  avant 
que  le  moment  lui  parût  propice.  Immédiatement, 
la  curiosité  mal  éteinte  se  réveilla,  d'autant  plus 
piquée  qu'une  inconnue  nouvelle  se  mêlait  au 
problème.  Quel  était  le  collaborateur  inconnu  ? 
Qui  s'était  permis  de  porter  les  mains  sur  l'œuvre 
de  Becque?  Que  valait  l'adaptation?  Le  mystère, 
après  lequel  tous  les  journaux  déchaînèrent  leurs 
plus  fins  reporters,  était  d'autant  plus  impénétrable 
qu'aucun  des  auteurs  dramatiques  connus  ne  se 
reconnaissait  l'auteur  de  l'adaptation.  Le  comité 
de  lecture  du  Théâtre-Français  se  refusa  à  se  pro- 

(1)  Ces  renseignements  sont  tirés  du  Temps  du  28  sep- 
tembre 1910  et  du  Journal  des  Débats  du  30  septembre  1910. 


LES    LUTTES  99 

noncer  sur  la  réceptibilité  de  la  pièce,  tant  qu'il  ne 
connaîtrait  pas  le  nom  du  collaborateur.  Mais  des 
contestations  s'étant  élevées  entre  celui-ci  et  le 
tuteur  des  héritiers  de  Becque,  l'inconnu  se  dévoila 
de  lui-même  en  interdisant  à  M.  Claretie,  en  sep- 
tembre 1910,  de  soumettre  le  manuscrit  des  Poli- 
chinelles au  comité  sans  son  autorisation  ;  c'est 
ainsi  que  l'on  connut  le  nom  de  de  Noussane,  de  son 
nom  Rossignol,  ami  personnel  de  M.  Robaglia,  et 
directeur  du  GilBlas  a  cette  époque.  Le  bagage 
littéraire  de  M.  de  Noussane  était  un  peu  bien 
maigre  pour  qu'il  osât  assumer  une  telle  responsabi- 
lité. Son  adaptation  de  Becque  fut  immédiatement 
réprouvée.  Pour  faire  cesser  ce  qu'ils  considéraient 
comme  un  scandale  véritable,  MM.  André  Antoine 
et  Emile  Fabre  intervinrent  et  imposèrent  une 
transaction.  On  renonça  à  jouer  l'adaptation  de 
de  Noussane,  qui  déformait  excessivement  la  pensée 
de  Becque,  et  on  décida  de  publier  intégralement 
le  manuscrit  inachevé  d'Henry  Becque  et  séparé- 
ment la"  version  de  Noussane  (1). 


Henry  Becque  avait,  dans  la  valeur  originale  de 
son  œuvre,  la  confiance  la  plus  assurée.  Sans 
s'illusionner  sur  les  idées  académiques,  qu'il  a 
parfois  sévèrement  jugées,  il  estimait  quel'Àcadé- 

(1)  Celle  de  Becque  le  8  octobre  1010  et  celle  de  M.  de 
Noussane  le  15  octobre  1910,  dans  l'Illustration  TkcâtraLle. 


100  HENRY    BECQUE 

mie  avait  un  rôle  nécessaire,  et  qu'il  était  lui-même 
digne  d'en  faire  partie  : 

—  Oui,  répétait-il  volontiers,  j'entrerai  à  l'Aca- 
démie  Et  encore  en  jouant  de  la  trompette, 

comme  ça  !  Taratata  !  (1)  Becque  a  fait  à  l'Acadé- 
mie plus  d'honneur  que  celle-ci  ne  voulut  lui  en 
rendre.  Il  y  échoua  pitoyablement.  Il  se  consola 
en  disant:  Molière,  mon  maître  !... 

En  1890,  il  posa  sa  candidature  au  fauteuil 
d'Emile  Augier.  Becque  comptait  parmi  les  acadé- 
miciens plusieurs  amis.  Le  lendemain  de  la  publi- 
cation du  Frisson,  le  30  mai  1884,  Dumas  fils  lui 
avait  écrit  :  «  C'est  un  chef-d'œuvre  de  bon  sens. 
Faites  donc  de  la  satire.  Attaquez  les  hommes  et 
les  choses.  Il  y  a  un  fauteuil  à  l'Académie  pour 
vous  (2).  »  Quelques  jours  plus  tard  Pailleron  lui 
écrivait  dans  les  mêmes  termes  (3). 

Becque  fît  toutes  les  visites  réglementaires  exi- 
gées par  la  tradition.  Mais  deux  jours  avant  l'élec- 
tion, cédant  à  son  tempérament,  il  écrivit  un  ar- 
ticle assez  violent  contre  un  membre  de  l'Acadé- 
mie. On  lui  fit  remarquer:  C'est  bien  imprudent, 
ce  que  vous  avez  fait. 

—  Quoi,  s'écria  Becque,  vous  voulez  donc  que 
j'aie  l'air  de  manquer  de  courage  au  dernier  mo- 
ment ?  (4) 

Cl)  Georges  Lecomte,  La.  Revue,  V  juin  1908. 

(2)  La  Volonté,  Heures  Parisiennes,  7  novembre  1898. 

(3)  Idem. 

(4)  Paul  Atker,  Le  Gaulois,  31  mai  1008. 


LES    LUTTES  101 

Le  premier  mai,  après  sept  tours  de  scrutin, 
Becque  ne  recueillit  qu'une  voix.  L'élection  sans 
résultat  fut  remise  à  décembre,  et  Becque  n'y 
obtint  que  deux  voix.  Il  faut  noter  qu'il  obtint 
toujours  la  voix  de  Sardou.  M.  de  Freycinet  fut  élu. 
Becque  avait  de  quoi  se  consoler.  Parmi  les  autres 
candidats  malheureux  se  trouvaient  M. M.  Hous- 
saye,  Zola,  Lavisse,  Loti  et  Jules  Barbier. 

En  1892,  M.  Paul  Brulat,  jeune  rédacteur  au 
Journal,  organisait  pour  ce  quotidien  une  enquête 
populaire  sur  les  quarante  écrivains  jugés  les  plus 
dignes  de  l'immortalité.  Il  distribua  dix  mille  bulle- 
tins parmi  les  littérateurs,  les  professeurs  et  les 
journalistes  de  France.  Quand  toutes  les  réponses 
furent  recueillies,  Becque  occupait  la  vingt-hui- 
tième place,  bien  avant  Mistral,  Houssaye,  Halévy, 
de  Bornier,  et  Brunetière.  La  voix  populaire  était 
donc  plus  juste  envers  Becque  que  les  voix  acadé- 
miques. A  la  suite  de  ce  plébiscite,  Becque  se  lia 
d'amitié  avec  M.  Brulat.  Celui-ci,  quand  Becque, 
en  1896,  se  présenta  a  l'élection  du  successeur  de 
Dumas  d'où  André  Theuriet  sortit  vainqueur,  ils 
firent  ensemble  les  visites  académiques.  En  parti- 
culier ils  furent  voir  Taine.  Celui-ci  les  reçut  doc- 
toralement  (1). 

—  Que  pensez-vous,  Monsieur,  d'Alexandre 
Dumas  fils  ?  Becque  fonça  dessus  comme  le  tau- 
reau sur  le  cheval  du  picador. 

(1)  M.  Maurice  Duplay,  Paul  Brulat, 


102  HENRY    BECQUE 

Il  le  perçait,  le  lacérait,  le  dépeçait,  le  piétinait. 
Tout  en  le  malmenant,  il  heurtait  du  poing  le 
bureau,  bousculait  les  chaises  et  les  fauteuils, 
comme  si  ces  meubles  innocents  eussent  été 
Alexandre  Dumas  fils  lui-même.  M.  Taine  s'effarait 
derrière  ses  lunettes. 

Croyant  l'apaiser,  il  lui  jeta:  Laissons  Alexandre 
Dumas  fils,  je  vous  prie,  Monsieur,  et  parlez-moi 
de  Shakespeare. 

La  voix  de  Becque  siffla. 

—  Pour  Shakespeare,   permettez-moi  de 

vous  dire  que  vous  ne  l'avez  pas  du  tout  compris, 
que  vous  n'avez  rien  compris  à  son  œuvre. 

Et  Becque  de  démolir,  par  une  dialectique 
acerbe,  l'étude  que  Taine  a  consacrée  au  grand  Will 
dans  sa  littérature  anglaise.  Becque  avait  des 
manières  a  lui  de  solliciter  les  voix  académi- 
ciennes ! 

A  cette  élection  de  1896,  Zola  se  présentait 
également  ;  le  romancier  naturaliste  semblait  à 
Becque  son  plus  formidable  rival.  Becque  n'aimait 
guère  Zola.  Tout  en  rendant  justice  a  son  talent 
de  romancier,  il  trouvait  insensées  les  idées  du 
maître  naturaliste  sur  le  théâtre.  Il  disait  plaisam- 
ment :  «  Qu'on  le  mette  au  Panthéon  tout  de  suite 
et  qu'on  n'en  parle  plus  !  »   . 

Presque  à  la  veille  de  l'élection,  Becque  conçut 
le  projet  d'écrire  dans  un  journal  parisien  un 
article  sur  lui-même,  où  il  se  comparait,  lui  et  ses 
œuvres,    à    plusieurs    de    ses    électeurs    acadé-r 


LES    LUTTES  103 

miques.  «  Je  suis  aussi  bon  auteur  que  M.  X., 
aussi  poète  que  M.  Y.  Journaliste  aussi  avisé  que 
M.  Z.  X.  Y.  Z.  sont  de  l'Académie.  Pourquoi  n'en 
serais-je  pas?  (1)  » 

Ses  amis  devinèrent  qu'il  allait  commettre  une 
maladresse  irréparable,  et  tâchèrent  de  l'en  dis- 
suader : 

—  ...  Eh  bien,  quoi?  Ne  l'avez-vous  pas  trouvé 
amusant  ?  répliqua  Becque,  toujours  satisfait  de 
voir  imprimées  ses  boutades. 

Bien  entendu,  il  échoua  encore.  André  Theuriet 
fut  élu.  Georges  Pellissier  dans  un  article  «  Henry 
Becque  et  l'Académie  »  (2)  avait  défendu  ouver- 
tement sa  candidature  au  siège  de  Dumas.  Becque 
reprit  son  projet  en  1898.  Il  rendit  visite  à  cette 
occasion  au  duc  de  Broglie,  qui  fit  sur  lui  une 
impression  profonde. 

Dès  l'année  1897,  Becque  sentait  les  atteintes 
du  mal  qui  devait,  deux  ans  plus  tard,  amener  sa 
mort.  A  cette  date  il  écrivit  à  M.  Jules  Huret  :  «  Je 
part  pour  Saint-Gervais.  Je  suis  souffrant  depuis 
quinze  mois  et  j'ai  besoin  de  me  soigner,  Je  vais 
poser  ma  canditature  au  fauteuil  de  Meilhac.  Si  je 
ne  suis  pas  nommé  cette  fois,  je  ne  me  présenterai 
plus.  »  (3) 

Après  huit  scrutins,  le  27  mai  1898,  où  Becque 

(1)  Georges  Lecomte,  La  Revue.  1"  juin  1908. 

(2)  La  Revue  Bleue,  1890,  vol.  V,  p.  655. 

(3)  Patrice  Contamine  de  Latour,  Le  Gaulois,  27  août 
1910. 


104  HENRY    BECQUE 

ne  récolta  jamais  que  trois  voix,  l'élection  fut  ren- 
voyée au  huit  décembre  delà  même  année.  Devant 
l'hostilité  évidente  de  la  majorité  de  l'Académie  à 
son  égard,  Becque  renonça  à  poursuivre  toute 
candidature. 

En  se  retirant,  il  disait  :  «  Décidément  je  ne  serai 
jamais  de  l'Académie  ;  il  faut  monter  trop  d'escaliers 
et  tirer  trop  de  cordons  de  sonnette  (1).   » 

(1)  Jules  Huret,  Loges  et  Coulisses. 


CHAPITRE  IV 

LES  «  PREMIÈRES  » 

ET  LES  PRINCIPALES  REPRÉSENTATIONS 

DES  PIÈGES  DE  HENRY  BECQUE 

Peu  d'auteurs  ont  été  plus  admirés  ou  plus  cri- 
tiqués que  Becque.  Ses  débuts  au  théâtre  furent 
excessivement  difficiles  et  les  difficultés  mêmes  ne 
s'arrêtaient  pas  le  jour  où  un  directeur  acceptait 
ses  pièces.  Il  lui  fallut  des  prodiges  de  patience  et 
d'habileté  pour  faire  jouer  presque  chacune  de 
ses  œuvres  et  ce  n'était  qu'après  des  mois  de 
négociations  avec  les  directeurs  et  parfois  de  po- 
lémiques avec  les  acteurs,  qu'il  réussissait  enfin  à 
les  faire  mettre  à  la  scène. 

Becque  savait  toujours  ses  pièces  par  cœur  et 
tout  chez  lui  était  réglé  avant  la  première  répéti- 
tion. Il  tenait  à  ce  que  tout  marchât  à  son  idée. 
Ses  interprètes  ne  supportaient  pas  toujours  son 
autorité.  Mais  dès  que  Becque  le  devinait,  il  cher- 
chait à  rendre  les  répétitions  aussi  gaies  et  aussi 
agréables  que   possible*  Le  texte   de   ses   pièces 


100  HENRY   BECQtJE 

était  intangible  pour  lui.  Souvent  ses  amis,  ou 
les  directeurs,  ou  les  acteurs  le  supplièrent  de  mo- 
difier telle  partie,  de  supprimer  tel  passage  auda- 
cieux :  quelques  retouches  ça  et  là  auraient  rendu 
le  succès  plus  facile.  Mais  Becque  se  refusait  par 
principe  au  moindre  changement  dans  le  texte 
qu'il  avait  arrêté. 


L  ENFANT   PRODIGUE. 

En  1868,  le  baron  Haussmann,  était  en  train  de 
faire,  de  la  plus  belle  ville  du  monde,  une  ville 
plus  belle  encore.  On  traçait,  parmi  d'autres, 
la  future  rue  du  4  Septembre.  Le  vieux  Vau- 
deville qui  se  trouvait  à  l'emplacement  actuel  de 
a  place  de  la  Bourse,  juste  à  l'endroit  où  devait 
passer  la  nouvelle  rue,  était  menacé  des  démo- 
lisseurs. 

Ce  fut  l'un  des  arguments  des  directeurs  de  ce 
théâtre  pour  faire  traîner  la  mise  à  la  scène  de 
l'Enfant  Prodigue,  qu'ils  ne  voulaient  pas  monter 
disaient-ils,  dans  un  théâtre  si  menacé  de  la 
pioche  de  M.  Haussmann. 

L'Enfant  Prodigue,  sa  première  pièce,  ne  fit 
évidemment  pas  tant  de  bruit  que  la  plupart  des 
pièces  postérieures  de  Becque.  Mais  on  peut  dire 
que  la  représentation  en  fut  un  vrai  succès.  La 
presse  fut  très  élogieuse.  Il  est  assez  curieux  de 
relire  ce  que  disaient  alors  les  critiques  sur  un 


LES  PREMIÈRES  ET  PRINCIPALES  REPRÉSENTATIONS     107 

jeune  auteur  qui  allait  ensuite  devenir  pour  eux  le 
dramaturge  qui  voit  tout  en  noir. 

Francisque  Sarcey  s'exprime  ainsi  :  «  Il  me 
semble  que  nous  venons  de  mettre  la  main  sur  un 

jeune  homme  qui  est  né  vaudevilliste Ce  jeune 

homme  a  reçu  de  la  fée  du  théâtre  ce  don  qui 
tient  lieu  de  tous  les  autres,  la  gaieté...  Je  me  suis 
plus  arrêté  que  je  n'aurais  dû  peut-être  sur  un  vau- 
deville que  nous  aurions  expédié  en  dix  lignes  s'il 
eût  été  signé  d'un  nom  connu.  Mais  c'est  une  espé- 
rance et  une  date.  J'ai  pensé  qu'il  était  bon  de  signa- 
ler aux  directeurs  en  peine  de  nouveauté,  l'œuvre 
de  Becque  (1).  » 

Ecoutons  aussi  M.  Albert  Wolff  dans  Le  Figaro. 
«  Evidemment  ce  jeune  auteur,  malgré  tous  les  dé- 
fauts de  son  premier  ouvrage,  a  un  avenir  dans  nos 
théâtres  de  vaudeville.  Le  débutant  d'hier  mêle  à 
ses  folies  quelques  grains  de  comédie  parisienne.  Il 
sait  glisser  par-ci  par-là  dans  la  farce  un  brin  d'ob- 
servation   Certes,  L'Enfant  Prodigue  demeure 

un  ouvrage  de  débutant,  mais  d'un  de  ces  débu- 
tants, avec  qui  il  faudra  compter  tôt  ou  tard  (2).  » 

D'ailleurs  le  premier  et  le  dernier  actes  ne  ren- 
contrèrent que  des  louanges  auprès  des  critiques. 
M.  Louis  Le  Roy  parlait  pour  tous  ses  collègues 
quand  il  ajoutait  h  sa  critique  dans  Le  Gaulois  : 
«  Avis.  — :  Si  vous  allez  voir  L'Enfant  Prodigue 
—  ce  que  je  vous  conseille  de  faire,  —  arrivez  au 

(1)  Le  Temps,  9  novembre  1868, 

(2)  Le  Figaro,  8  novembre  1808 


108 


HENRY    BECQUE 


commencement  ;  ne  partez  pas  avant  la  fin,  mais 
allez  fumer  un  cigare  dans  l'intervalle  »  (1). 

Le  lendemain  de  la  première,  M.  Delaunoy,  qui 
jouait  le  rôle  de  Bernard,  était  atteint  d'une  extinc- 
tion de  voix  complète  et  la  deuxième  représen- 
tation n'eut  lieu  que  deux  soirs  plus  tard.  La  pièce 
fut  bientôt  remplacée  par  trois  petites  pièces  en 
un  acte.  Elle  eut  vingt  et  une  représentations. 


MICHEL    PAUPER. 

Michel  Pauper  fut  d'abord  présenté  par  Becque 
à  la  Comédie-Française,  mais  les  membres  du 
comité  trouvèrent  que  la  pièce  dépassait  les  bornes 
fixées  par  eux  à  la  fantaisie.  Accepté  à  l'Odéon, 
M.  Ghilly,  le  directeur  de  ce  théâtre,  mettait  le 
manuscrit  dans  un  tiroir  et  ne  pensait  plus  à  le 
faire  jouer.  Becque  qui  commençait  déjà  à  avoir 
une  âme  processive,  l'assigna  bientôt  devant  les 
tribunaux,  parce  que  selon  lui,  les  théâtres  subven- 
tionnés devaient  jouer  les  jeunes  de  préférence.  Il 
estimait  Michel  Pauper  digne  de  n'importe  quel 
théâtre  de  Paris  (2).  Le  procès  commenté  par  tous 
les  journaux,  avait  éveillé  la  curiosité  du  public. 
Les  juges  ne  lui  ayant  pas  donné  raison,  Becque 
comprit  qu'il  fallait  faire  appel  devant  son  vrai 
juge,  l'opinion  publique. 

(1)  Le  Gaulois,  8  novembre  1868. 
'2)  Le  Temps,  8  novembre  1870; 


LES  PREMIÈRES  ET  PRINCIPALES  REPRÉSENTATIONS    109 

Il  pensait,  avec  une  grande  confiance  en  lui- 
même,  que  le  public  lui  donnerait  raison. 

Au  début  de  1870,  il  retira  sa  pièce  de  l'Odéon 
et  se  mit  à  la  recherche  d'un  théâtre  disponible. 
M.  Raphaël  Félix,  directeur  de  la  Porte-Saint-Mar- 
tin, était  allé  en  Angleterre  pour  placer  des  actions 
de  son  théâtre.  Becque  lui  écrivit  pour  lui  deman- 
der sa  scène.  M.  Félix  lui  envoya  une  réponse 
•  favorable  et  appuya  le  lancement  de  ses  actions  en 
Angleterre,  en  faisant  valoir  dans  la  presse  que  son 
théâtre  n'était  jamais  forcé  de  fermer  ses  portes 
même  en  été  (1).  En  effet,  on  était  a  fin  de  saison. 
Les  théâtres  approchaient  de  leur  clôture  annuelle. 
Il  faisait  chaud.  Cela  n'empêcha  pas  Becque  de 
pousser  jusqu'au  bout  le  plan  qu'il  avait  entamé. 
Le  théâtre  loué,  il  fallait  maintenant  recruter  des 
interprètes. 

Becque  admirait  beaucoup  l'art  et  le  talent  de 
l'acteur  Taillade,  alors  célèbre.  Celui-ci  venait 
d'achever  une  saison  pleine  de  succès.  Ce  fut  vers 
la  fin  d'avril  1870  que  Becque  alla  le  voir  à  son 
domicile  du  boulevard  Saint-Michel. 

—  J'ai  avec  moi  un  drame  qui  a  été  refusé  un 
peu  partout.  Je  suis  décidé  à  le  faire  jouer  quand 
même,  je  loue  le  théâtre,  j'engage  une  troupe  ei  je 
viens  vous  demander  votre  concours.  Becque 
n'avait  pas  même  pris  le  temps  de  s'asseoir  ;  la 
conversation  se  poursuivit  deboul.   Taillade   très 

(1)  Le  Figaro,  13  septembre,  18S2.  Article  de  M.  Félicien 
Ghampsaur, 


110  HENRY    BECQUE 

intéressé  répondit:  «  Très  bien,  laissez-moi  le  ma- 
nuscrit. »  Becque,  qui  avait  déjà  laissé  ses  manus- 
crits chez  les  uns  et  chez  les  autres  sans  succès, 
ne  voulut  pas  s'exposer  à  le  laisser  encore  une 
fois.  Il  préféra  en  finir  de  suite.  «  J'aimerais  mieux 
vous  le  lire  »  dit-il.  «  Ah  !  répondit  Taillade, 
j'avais  "a  sortir,  mais  tant  pis  je  reste,  je  vous 
écoute.  »  Avant  de  commencer,  Becque  dit  a 
Taillade  :  «  Ne  me  faites  aucune  observation,  je 
n'en  tiendrai  pas  compte.  »  (1) 
(£t,  pendant  toute  l'après-midi,  l'acteur  assis 
écoula  l'auteur  qui  lisait,  gesticulait,  marchait, 
qui  donnait  en  somme  une  représentation  superbe 
de  sa  pièce.  A  la  Conclusion  de  la  lecture,  Taillade 
s'engagea  à  jouer  le  rôle  de  Michel  Pauper  et 
Becque  sortit  de  la  maison,  soulagé  d'un  far- 
deau qu'il  portait  depuis  plusieurs  mois.  11  lui 
fallait  une  actrice,  et  le  voila  maintenant  en  quête 
d'une  Hélène.  Tl  allait  cherchant  de  théâtre  en 
théâtre*  La  plupart  des  actrices  fatiguées  par  une 
longue  etpénible  saison  ne  voulaient  rien  entendre. 
D'autres  ne  voulaient  pas  se  risquer  à  jouer  sous 
un  directeur  aussi  novice  que  Becque. 

Mlle  Lefresne,  jeune  actrice  récemment  arrivée  Je 
Russie  où  elle  avait  joué  avec  grand  succès  les  tra- 
giques français  a  Pétersbourg,  lasse  d'avoir  attendu 
une  journée  entière  dans  l'antichambre  d'un  direc- 
teur sans  avoir  obtenu  le  moindre  rôle,  «initiait  fort 

(1)  Maurice  Guil-lem&t^Henry  Becque.  La  Grande  71 
1904,  vol,  IT.  *  .  * 


,%L.    _       * 


LES  PREMIÈRES  ET  PRINCIPALES  REPRÉSENTATIONS    111 

en  colère  un  théâtre,  quand  elle  croisa  Becque  sur 
le  trottoir.  11  avait  fait  sa  connaissance  quelques 
années  auparavant  chez  un  peintre  où  ils  avaient 
dansé  ensemble.  Becque  lui  expliqua  son  drame,  ses 
projets,-  le  rôle  d'Hélène.  M1'8  Lefresne,  heureuse 
delà  rencontre  et  de  frouver  enfin  un  rôle,  accepta 
l'offre  de  Becque  sur-le-champ.  En  quelques  joui  "s 
d'autres  artistes  s'ajoutaient  à' la  liste,  et  les  répé- 
titions commencèrent. 

Heeque  examina  les  vieux'décors  du  théâtre,  en 
tira  tout  ce  qui  lui  semblait  convenable  pour  la  mise 
en  scène  de  sa  pièce.  Dansée  dernier  acte,  désirant 
avoir  quelques  renseignements  chimiques,  il  alla 
voir  Saint-Claire  Deville,  le  célèbre  chimiste,  qui' 
lui  donna  les  explications  nécessaires  sur  la  partie  » 
technique  du  rôle  de  Michel  Pauper,  lel  que  Becque 
l'avait   conçu. 

Il  loua  aussi  une  claque  et  deux  marchands  de 
billets  qui  dévaler»!  stationner  devant  la  porte  avec 
le  plan  du  théâtre  et  leurs  billets  pour  le  soir  de  la 
première.  Tout  était  si  bien  arrangé,  les  décors  si 
bien  utilisés,  qu'il  parut  que  Becque  avait  dépensé 
à  son  installation  plusieurs  milliers  de  francs. 

En  réalité,  Becque  avait  réalisé  ce  iour  de  force 
avec  des  ressources  très  modique-. 

Le  publie  goûta  la  pièce.  Il  y  eu!  des  applaudis- 
sements et  quelques  sourires  ironiques  ;  mais  lu 
représentation  fut  incontestablement  un  suots. 
Tous  les  critiques  fucenl  unanimes  à  le  dire. 
Taillade  était  .superbe.  Le  rôle  de  .Michel   Pauper 


112  HENRY    BECQUE 

lui  convenait  beaucoup  mieux  que  ceux  de  gran^ 
seigneur  qu'il  avait  l'habitude  de  jouer.  Mlle  Le 
fresne  qui  était  belle  et  avait  beaucoup  de  talent 
joua  admirablement  le  rôle  d'Hélène.  Tous  les 
interprètes  firent  honneur  a  leur  directeur  et 
auteur.  Becque  avait  bien  choisi  sa  troupe. 

Les  entr'actes  étaient  curieux  aussi.  Un  gamin  du 
poulailler  amusa  la  salle  en  chantant  de  nouveaux 
refrains  de  café-concert  et  en  imitant  Ghaillier,  le 
bossu  parisien,  bien  connu  à  cette  époque  (1). 

La  presse  fut  bonne.  Sarcey,  parlant  dant  Le 
ïemps  de  la  scène  du  quatrième  acte  entre  Michel 
et  Hélène  disait  :  «  On  n'écrit  pas  de  ces  scènes-la 
sans  être  né  pour  le  théâtre.  » 

Et  plus  loin  :  «  En  somme,  la  soirée  a  été  bonne 
et  M.  Becque  n'a  pas  perdu  son  procès.  »  Fran- 
çois Oswald  trouvait  que  Becque  «  confond  trop 
souvent  la  violence  avec  la  force,  et  la  brutalité 
avec  le  réalisme  (2)  ».  N'oublions  pas  que  Mi- 
chel Pauper,  c'est  le  procès  avec  M.  Ghilly  pré- 
senté devant  le  public  et  que  le  public  a  donné 
raison  à  Becque.  Jules  Janin  pense  que  «  Becque 
est  un  inventeur.  Il  a  reçu  du  ciel  un  don  très 
rare  :  il  sait  écrire.  Il  écrit  avec  beaucoup  d'ima- 
gination, d'énergie  et  de  talent.  Il  dit  tout  de  suite 
tout  ce  qu'il  veut  dire,  et  très  vite,  et  très  bien. 
C'est  un  homme  original  (3).  »  Jules  Glaretie  qui 

(1)  L'Opinion  Nationale,  2C  juin  1870. 

(2)  Le  Gaulois,  19  juin  1870. 

(3)  Le  Journal  des  Débats,  27  juin  1870. 


LES  PREMIÈRES  ET  PRINCIPALES  REPRÉSENTATIONS     113 

allait  devenir  plus  tard  la  bète  noire  de  Becque 
s'exprime  ainsi  :  «  Il  m'a  plu  beaucoup  le  style  de 
Michel  Pauper  ;  il  est  net,  souvent  élégant,  et 
presque  toujours  juste.  C'est  du  français,  du  vrai 
français  que  parlent  ces  personnages...  Quelle  que 
soit  la  destinée  commerciale  de  la  pièce,  le  public 
a  jugé  que  Michel  Pauper  valait  d'être  représenté 
a  l'Odéon  et  M.  Becque  a  gagné  sa  cause  (1).  » 

Malgré' ce  succès  de  première,  nous  lisons  dans 
Le  Gaulois  huit  jours  plus  tard,  le  26  juin  1870  : 
«  Les  recettes  de  Michel  Pauper  deviennent  de 
plus  en  plus  insignifiantes,  et  M.  Becque  va  être 
obligé  de  retirer  sa  pièce  de  l'affiche  à  cause  de 
l'impossibilité  où  il  se  trouve  de  payer  son  cachet 
quotidien  de  cent  cinquante  francs  a  son  principal 
interprète  M.  Taillade.  » 

Il  faisait  trop  chaud.  On  préférait  l'air  frais  de 
la  campagne  à  l'atmosphère  étouffante  du  théâtre. 
Malheureusement  on  était  en  plein  été.  Et  puis, 
ce  Paris  que  Michel  Pauper  s'efforçait  d'attirer 
était  un  Paris  nerveux  et  fiévreux,  entièrement 
pris  dans  les  terribles  préoccupations  politiques 
de  l'heure.  Des  bagarres  dans  les  rues,  sur  les 
iboulevards  et  même  quelques  barricades  dans 
les  faubourgs  :  l'opinion  n'est  pas  à  Michel  Pauper. 
Pourtant  dans  le  même  journal  du  30  juin,  on 
;rouve  encore  cette  annonce  ;  «  loin  de  devenir 
insignifiantes,  les  recettes  ont  augmenté  dans  une 

(1)  L'Opinion  Nationale,  20  juin  1870. 


414  HENRY    BECQUE 

proportion  sensible  depuis  quelques  jours.  Tail- 
lade a  accordé  tous  les  délais  demandés  par 
M.  Becque  pour  le  paiement  de  son  cachet  quoti- 
dien ;  il  est  prêt  à  jouer  son  rôle  jusqu'à  la  fin  de 
son  engagement  en  laissant  à  M.  Becque  toute 
latitude  pour  remplir  le  sien.  »  Becque  pouvait 
tenir  un  certain  nombre  de  jours.  Et  ce  qui  vaut 
mieux,  voici  ie  directeur  de  la  Porte-Saint-Martin 
revenu  d'Angleterre,  qui  pense  qu'il  fera  une  bonne 
affaire  en  reprenant  a  son  compte  une  pièce  si 
admirée  par  M.  Sarcey.  Becque  attend.  M.  Félix 
lui  réclame  un  autre  ouvrage.  Mais  tout  cela 
n'aboutit  à  rien. 

Dix-neuf  jours  après  la  première,  Becque  à  bout 
de  courage,  prenait  une  résolution  désespérée  ; 
il  ordonnait  de  ne  plus  poser  les  affiches.  Le  len- 
demain, 8  juillet,  il  partait  avec  son  héroïne  pour 
Trouville.  C'est  là  qu'ils  apprirent  que  la  France 
venait  de  déclarer  la  guerre  à  la  Prusse.  Becque 
n'hésita  pas  un  instant.  Patriote  fervent,  il  partit 
sur-le-champ  pour  faire  son  devoir  comme  simple 
soldat.  Le  bilan  de  sa  tentative  théâtrale  accuse 
un  déficit  de  seulement  dix-huit  francs  (4).  A  l'ac- 
tif de  Becque  il  s'était  créé  dans  la  foule  une 
phrase  :  «  rire  comme  à  Michel  Pauper  !  » 

Plusieurs  années  après  la  guerre,  Michel  Pau- 
per fut  représenté  au  théâtre  de  Belleville.  Taillade 
venait  y  reprendre  le  rôle  qu'il  avait  créé  à  la 

(1)  M.  Léopold  Lacour,  La  Nouvelle  Revue,  1886,  vol.  XLII. 


LES  PREMIÈRES  ET  PRINCIPALES  REPRÉSENTATIONS    115 

Porte-Saint-Martin.  La  pièce  fit  une  impression 
très  profonde  sur  un  auditoire  composé  surtout 
d'ouvriers. 

Seize  ans  plus  tard,  M.  Porel,  directeur  de 
l'Odéon,  la  reprit  à  son  théâtre.  Il  persuada  Becque 
de  supprimer  les  deux  dernières  scènes  du  qua- 
trième acte.  Il  est  facile  de  s'imaginer  avec  quelle 
difficulté  Becque  dut  y  consentir.  A  cette  reprise, 
M.  Paul  Mounet  jouait  le  rôle  de  Michel  et  recevait 
les  applaudissements  chaleureux  de  son  frère  aîné 
qui  était  venu  l'encourager.  C'était  aussi  la  pre- 
mière fois  que  Mlle  Wéber  se  voyait  affichée  : 
Mme  Segond-Wéber.  Le  public  fut  houleux,  inégal, 
et  aussi  enthousiaste.  On  s'indigna,  on  applaudit, 
on  rit,  on  siffla*. même.  Ce  fut  une  soirée  de 
bataille,  comme  Becque  les  aimait. 


l'enlèvement. 

Le  18  novembre  1871,  dès  le  lendemain  de  la 
guerre,  Becque  fit  représenter  au  Vaudeville  un 
drame  en  trois  actes,  intitulé  V  Enlève  ment.  Ce 
drame,  écrit  sans  nulle  doute  rapidement,  oïÎYe 
une  action  purement  psychologique  entre  cinq 
personnages  de  caractères  également  autoritaires 
et  violents.  Des  discours  emphatiques  s'échangent 
d'un  bout  à  l'autre  de  la  pièce.  La  pièce  tomba 
complètement  dès  la  première.  Elle  ne  resta  que 
cinq  jours  à  l'affiche. 


116  HENRY   BECQUE 


LA    NAVETTE. 

L'échec  «  brillant  »  de  Y  Enlèvement  fut  un 
rude  coup  pour  Becque.  Il  pensa  renoncer  au 
théâtre,  et  s'en  tint  effectivement  éloigné  pen- 
dant près  de  six  années.  Il  se  mit  alors  à  écrire 
Les  Corbeaux,  et  devant  les  difficultés  qu'il  ren- 
contra pour  faire  jouer  cette  pièce,  écrivit  et 
donna  La  Navette. 

M.  Montigny,  directeur  du  Gymnase,  accepta  la 
pièce  ;   il   hésitait  alors  entre  deux  combinaisons 
pour  son  théâtre;  la  première  était  d'enlever  Judic 
aux  Variétés  et  de  tâter  une  saison  d'opérette  avec 
elle  ;  la  seconde,  de  revenir  aux  spectacles  coupés, 
déjà  un  peu  passés  de  mode.   Ce  fut  la  seconde 
combinaison  qui  l'emporta  et  La  Navette  fut  mise 
en  répétition.  Elle  fut  jouée   avec  les  Bottes  du 
Capitaine  de  Paul    Parfait,   et  La   Dédicace   de 
MM.  Georges  Petit  et  Hippolyte  Raymond.  Elle 
fut  jugée  très  amusante  par  le  public  et  souleva  de 
gros  rires...   Le  critique  du  Gaulois  estime  que 
«  c'est  malhonnête  et  risqué  en  diable  ;  mais  c'est 
la  seule  des  trois  qui  fera  beaucoup  parler  d'elle, 
comme  les  demoiselles  qui  tournent  mal  et  qui 
pourtant  ont  beaucoup  de  succès.  »  (1)  La  Na- 
vette eut  au  Gymnase  cinquante-sept  représenta- 
tions. 

(1)  Le  Gaulois.  17  novembre  1878. 


LES   PREMIÈRES  ET  PRINCIPALES  REPRÉSENTATIONS    417 


LES   HONNETES    FEMMES. 

Deux  ans  après  environ,  les  Honnêtes  Femmes 
furent  jouées  sur  la  même  scène  en  même  temps 
que  les  Convictions  de  papa  de  Edmond  Gon- 
dinet,  et  Jonathan  de  Gondinet,  François  Oswald 
et  Pierre  Giffard.  La  première  de  ce  spectacle  eut 
lieu  en  matinée,  ce  qui  constituait  une  innova- 
tion. Il  n'y  eut  pas  de  répétition  générale  ;  en 
conséquence  il  y  eut  que  très  peu  de  publicité,  et 
aucune  invitation  ne  fut  envoyée  à  la  presse  qui 
ne  fit  aucun  compte-rendu.  La  pièce  fut  bien  reçue 
du  public.  Quelques  critiques  attirés  par  le  com- 
mentaire favorable  des  spectateurs  assistèrent  à 
la  représentation.  Frappés  des  qualités  des  Hon- 
nêtes Femmes,  ils  en  firent  paraître  des  éloges 
chaleureux. 

Cinq  ans  plus  tard,  Les  Honnêtes  Femmes  par- 
tagèrent le  succès  de  la  création  de  La  Pari- 
sienne à  la  Renaissance.  L'année  d'après,  elles 
entraient  sur  la  scène  de  la  Comédie-Française. 
Peu  avant  la  représentation,  alors  que  la  pièce 
était  prête  et  allait  passer,  M.  Claretie  vint  don- 
ner le  coup  d'œil  du  maître.  Dans  une  scène  des 
Honnêtes  Femmes,  l'héroïne  a  cette  phrase  a 
dire  : 

«c  Quand  les  bras  me  tombent,  que  ma  tète  s'engour- 
dit et  que  je  sens  que  je  vais  m'endormir,  je  trempe 
le  bout  d'un  biscuit  dans  un  demi-verre  de  ce  petit 


H  8  HENRY   BECQVE 

vin    blanc,    la  seule    boisson  qui    me    dise   quelque 
chose  (1).  » 

♦   — ■  Oh  !  Becqu'e,  dit  Glaretie... 

—  Qu'est-ce  qu'il  y  a,  répondit  l'auteur? 

—  Du    petit    vin    blanc  a   la    Comédie-Fran- 
çaise ! 

—  Eh  bien? 

—  Il  faudrait  mettre  du  Marsala  (2). 

Le  petit  vin  blanc  resta  et  la  pièce  fut  chaleu- 
reusement accueillie  par  le  public  de  la  Comédie. 


LES   CORBEAUX. 

C'est  en  1882  que  Les  Corbeaux,  après  leur  refus 
répétés  dans  tous  les  théâtres,  furent  enfin  mis 
en  répétition  a  la  Comédie-Française. 

Conformément  à  une  règle  dont  il  ne  se  départit 
que  lorsque  sa  mauvaise  santé  l'y  obligea,  Becque 
dirigeait  lui-même  les  répétitions. 

Il  était  très  dur  pour  ses  interprètes  à  qui  il  ne 
passait  pas  la  moindre  négligence.  Il  les  fatiguait, 
mais  leur  faisait  faire  d'excellent  travail.  Il  était 
impitoyable  pour  son  texte.  On  le  supplia  de  faire 
des  changements,  des  concessions.  Il  consentit  à 
supprimer  le  tutoiement  de  Blanche  au  premier 
acte,  mais  s'en  tint  là. 

(1)  Scène  II. 

Ç?)  Souvenirs  d'un  auteur  dramatique. 


LES  PREMIÈRES  ET  PRINCIPALES  REPRÉSENTATIONS     419 

On  trouvait  la  pièce  trop  cynique,  trop  dure. 
Les  acteurs  hésitaient  quelquefois  a  prononcer 
les  mots  cruels  que  Becque  avait  mis  dans  la 
bouche  de  ses  personnages.  Depuis  plusieurs 
années  dans  tous  ïes  théâtres  on  ne  jouait  que  des 
pièces  qui  se  terminaient  «  bien  ».  M.  Perrin  avait  • 
prié  Becque  plus  de  dix  fois  pendant  les  répétitions 
de  changer  la  fin  des  Corbeaux. 

—  Non,  répondit  Becque,  tels  je  les  ai  écrits, 
tels  ils  resteront. 

—  Alors,  vous  verrez,  ils  ne  réussiront  pas. 
Un  des  directeurs  auquel  il  avait  présenté  Les 

Corbeaux  lui  avait  dit  après  les  avoir  lus  :  «  C'est 
très  bien,  Monsieur,  très  bien,  mais  le  titre  est 
mauvais,  je  préférerais  celui-ci  :  Les  Oiseaux  de 
proie.  » 

—  Moi,  répondit  Becque,  j'estime  qu'il  est  inutile 
d'exprimer  romantiquement  en  trois  mots  ce  que 
l'on  peut  exprimer  en  un  seul  (1). 

Got  voulait  jouer  le  rôle  de  Teissier,  mais  était 
absorbé  par  les  répétitions  de  Le  Roi  s'amuse  et 
dans  l'étude  du  rôle  de  Triboulet.  M.  Delaunay 
montait  Les  Corbeaux  et  assistait  à  chaque  répéti- 
tion. A  la  quatrième,  M.  Perrin  qui  voulait  voir 
comment  Becque  s'en  tirerait,  s'était  caché  dans 
la  salle.  Personne  ne  le  savait  la,  et  on  travaillait 
consciencieusement.  La  répétition  finie,  M.  Perrin 
se  présenta  et,  montrant  Becque  à  ses  interprètes, 

(1)  Félicien  Champsaur,  Le  Figaro,  13  septembre  18*2. 


120  HENRY   BECQUE 

il  leur  dit  :  «  Ecoutez-le  bien,  il  est  plus  fort  que 
nous  tous  (1).  » 

Les  répétitions  furent  parfois  très  animées.  Pen- 
dant une  de  ces  répétitions  des  Corbeaux,  Becque, 
épuisé  parles  efforts  qu'il  avait  fournis,  s'endormit. 
L'austère  M.  Perrin  s'indigna: 

—  Comment,  Monsieur,  vous  dormez? 

—  C'est  bien  mon  tour,  répliqua  Becque,  en  se 
réveillant  en  sursaut  (2). 

On  proposa  à  Becque  de  lui  offrir  huit  jours  de 
vacances  à  la  campagne,  s'il  consentait  à  aller  se 
reposer  avant  la  bataille  qui  s'annonçait  pour  la 
première.  Mais  Becque  faisait  la  sourde  oreille.  Il 
suivit  sa  pièce  jusqu'au  dernier  jour  : 

—  Ma  pièce  sera  jouée  telle  qu'elle  a  été  reçue. 
La  répétition  générale  fut   pour   la  pièce  une 

grande  réclame.  On  ne  causait  que  de  cela.  Les 
journaux  étaient  remplis  d'articles  sur  Becque,  sa 
vie,  son  œuvre.  Tout  le  monde  voulait  assister  à 
la  première.  Ce  jour-lii,  Becque  reçut  un  nombre 
considérable  de  lettres  adressées  à  M.  Becque, 
auteur  des  Corbeaux,  et  toutes  contenaient  des 
demandes  de  billets.  Becque  ne  rentrait  au  théâtre 
que  quelques  minutes  avant  le  lever  du  rideau. 
Perrin  l'avait  prié  d'offrir  deux  mille  francs  à 
M.  Auguste  Vitu,  pour  être  assuré  d'un  compte 
rendu  favorable.  Becque  ne  les  avait  pas,  et  certes, 
il  n'aurait  pour  rien  au  monde  acheté  un  critique. 

(1)  Souvenirs  d'un  auteur  dramatique. 

(2)  M.  Maurice  Guillemot,  Le  Gaulois,  14  novembre  1890. 


LES  PREMIÈRES  ET  PRINCIPALES  REPRÉSENTATIONS     121 

C'est  alors   que  M.  Perrin  offrit  de  donner  mille 
francs  lui-même. 

La  première  des  Corbeaux  fut  une  de  ces  repré- 
sentations qui  font  époque  au  théâtre.  On  l'a  sou- 
vent comparée  à  la  première  d'Hernani.  Elle  fut 
aussi  tumultueuse. 

Après  l'orageuse  répétition  générale,  Becque 
avait  consenti,  persuadé  par  Coquelin  et  Febvre, 
à  couper  la  scène  du  premier  acte"où  Gaston, 
habillé  en  robe  de  chambre,  imite  son  père 
quelques  minutes  avant  que  le  docteur  n'arrive 
pour  annoncer  la  mort  de  celui-ci.  Cette  scène 
avait  paru  choquer  le  public  de  la  générale. 
Becque  sacrifia  encore,  à  force  d'insistance,  une 
autre  scène,  la  dernière,  celle  où  Teissier,  deve- 
nant le  chef  de  famille,  chasse  le  dernier  corbeau, 
qui  vient  demander  le  montant  d'une  facture  payée 
depuis  longtemps.  Ces  coupures  ont  du  coûter 
cher  à  Becque  !  Il  y  consentit  seulement  quand  il 
vit  avec  quelle  indifférence  le  public  les  accueillit. 

Mlle  Reichemberg  fut  l'héroïne  de  la  soirée.  Elle 
jouait  de  rôle  de  Blanche,  son  deuxième  rôle. 
M.  Delaunay  l'avait  prévenue  qu'il  y  aurait  de 
l'hostilité. 

—  Soyez  comme  un  soldat,  ne  perdez  pas  la 
tête  ;  autrement  la  bataille  est  perdue,  lui  dit-il 
avant  la  représentation. 

Huit  heures  sonnent.  Tout  le  monde  est  à  sa 
place.  M.  Delaunay  guette  dans  les  coulisses.  Le 
rideau  se  lève  sur  la  fameuse  scène  de  la  famille 


122  HENRY    BECQUE 

bourgeoise.  L'auditoire  est  attentif.  L'acte  se  passe 
bien.  Le  rideau  tombe.  Mouvement  d'étonnement 
dans-  la  salle,  surprise  de  ce  baisser  de  rideau  si 
inattendu.  Aucune  protestation.  Au  contraire  on 
applaudit  frénétiquement.  Le  deuxième  acte  passa 
de  même  excellemment.  Il  fut  bien  trouvé  un  peu 
pénible,  mais  la  scène  finale,  si  touchante,  emporta 
le  succès.  Il  n'en  fut  pas  de  même  quand  vint, 
au  IIP  acte,  la  scène  entre  Mœe  de  Saint-Genis  et 
Blanche.  Des  protestations  se  firent  entendre,  puis 
des  murmures,  puis  des  huées.  M™  Lloyd,  qui 
jouait  le  rôle  de  Mme  de  Saint-Genis,  déroutée, 
perdant  la  tête,  se  sauva  dans  les  coulisses, 
oubliant  de  jeter  la  dernière  réplique  :  «  fille 
perdue  »  à  M11"  Reichemberg.  Celle-ci  sauva  la 
situation.  Elle  continua  son  rôle,  sous  les  huées 
et  les  sifflets,  comme  si  la  réplique  attendue 
lui  avait  été  donnée  ;  voyant  dans  la  coulisse 
M.  Delaunay,  qui  lui  faisait  des  gestes  de  désespoir 
qui  signifiaient:  «  Ne  perdez  pas  la  tète.  Faites 
quelque  chose.  N'importe  quoi.  Sauvez  la  pièce  !  » 
Elle  fut  admirable  d'élan  et  de  désespoir  et  la  pièce 
fut  sauvée.  M"e  Reichemberg  se  traîna  vers  le 
cordon  de  sonnette,  le  tira  avec  égarement,  et  l'air 
éperdu,  elle  se  tourna  lentement  vers  l'auditoire 
prononçant  les  mots  terribles  :  «  Je  suis  une  fille 
perdue.  »  Elle  lutta  comme  une  lionne.  Elle  se 
montra  si  touchante,  si  brisée  de  douleur  que  le 
public,  enthousiasmé  par  le  talent  de  l'actrice,  finit 
par  éclater  en  applaudissements  interminables. 


LES  PREMIÈRES  ET  PB  INCIPALES   REPRÉSENTATIONS    12-:! 

M"e  Reichemberg,  émue  et  fatiguée,  recevait  les 
compliments  dans  sa  loge,  lorsqu'on  lui  apporta 
une  immense  corbeille  de  roses,  surmontée  d'un 
corbeau  aux  ailes  déployées.  Mm"  Granger  et 
Baretta  partagèrent  avec  Mlle  Reichemberg  les 
applaudissements  du  public  enthousiasmé. 

Pendant  l'entr'acte  les  discussions  étaient  nom- 
breuses. Personne  n'était  indiffèrent.  Les  débats 
s'échauffaient.  11  y  eut  une  altercation  entre  deux 
spectateurs.  Becque,  lts  mains  derrière  le  dos, 
arpentait  à  pas  désordonnés  le  foyer.  Un  specta- 
teur, le  prenant  pour  un  défenseur  des  saines  tradi- 
tions le  prit  au  collet. 

— •  Ah  !  Monsieur,  que  cette  pièce  est  donc 
abominable  ! 

Sans  envoyer  la  gi£U  que  sa  main  avait,  sans 
doute,  envie  d'appliquer,  Becque  imperturbable 
répliqua  : 

—  Vous  l'avez  dit,  Monsieur,  cet  auteur  est  un 
grand  criminel  (1).  Et  il  continua  d'arpenter  le 
foyer. 

Pendant  ce  même  entr'acte  un  incident  se  pro- 
duisit :  M.  Francis  Magnard,  rédacteur  au  Figaro, 
était  resté  dans  sa  loge,  où  il  causait  tranquille- 
ment avec  des  confrères.  Tout  d'un  coup  la  porte 
de  la  loge  s'ouvrit  et  une  femme,  M™  Marc  deMon- 
tifaud,  habillée  en  homme,  entra  et  souffleta 
M.  Magnard  de  son  gant.  Sa  provocation  accom- 

(1)  Ernest Tissot,  La  Revue  Internationale,  1880, vol. XXV. 


424  HENRY    BECQUE 

plie,  elle  sortit  de  la  loge,  claquant  la  porte  der- 
rière elle,  se  déclarant  vengée  d'un  article  qui 
avait  paru  dans  Le  Figaro  et  qui,  d'après  elle,  fai- 
sait allusion  à  sa  façon  spéciale  de  vivre.  Cet  inci- 
dent causa  beaucoup  de  bruit,  presque  autant  que 
la  représentation  des  Corbeaux  (4). 

Le  lendemain  M.  Emile  Augier  écrivit  à  Mlle  Rei- 
chemberg  :  «  Ce  triomphe  m'enchante,  moi,  per- 
sonnellement, parce  qu'il  me  prouve  que  vous 
serez,  quand  vous  voudrez,  maClorinde  de  L'Aven- 
turière. Vous  avez  été  hier,  la  plus  parfaite  ingénue 
qui  ait  paru  au  Théâtre-Français  ;  vous  êtes  main- 
tenant une  très  grande  comédienne  »  (2). 

La  presse  était  divisée,  les  uns  défendaient  jus- 
qu'au bout  l'œuvre  du  nouveau  maître,  les  autres 
suivant  toujours  les  traditions  du  théâtre,  n'y 
voyaient  rien  de  bon.  Les  journaux  consacraient 
des  colonnes  a  la  pièce.  Les  articles  pleuvaient. 
On  en  écrivit  même  des  poèmes.  Lorsqu'on  parlait 
de  l'auteur,  on  disait  «  le  Becque  des  Corbeaux  » 
ou  «  l'auteur  des  Corbeaux  a  du  Bec  » .  Coquelin 
cadet,  jouant  le  rùle  du  musicien  Merckens,  avait 
copié  soigneusement  Massenet,  ce  qui  lui  valut 
des  reproches  unanimes.  On  doit  noter  aussi  que 
M.  de  Féraudy,  jouant  le  rôle  de  Gaston  Vigneron, 
fit  son  début  à  la  Comédie-Française  dans  Les 
Corbeaux. 

(1)  Le  Moniteur  Universel,  15  septembre  1882. 

(2)  Adrien  Bernheim,  Autour  de  la  Comédie-Française, 
Paris,  Devambez,  1913. 


LES  PREMIÈRES  ET  PRINCIPALES  REPRÉSENTATIONS    '125 

Par  un  malheureux  hasard,  le  suicide  de  M"*  Fey- 
ghine,  célèbre  actrice  de  la  Comédie-Française, 
qui  se  tuait  dans  la  salle  de  bains  du  duc  de 
Morny,  coïncida  avec  la  répétition  générale  des 
Corbeaux. 

Au  lendemain  des  Corbeaux,  M.  François  Goppée 
dans  La  Patrie  déclarait:  «  M.  Becque  est  un  écri- 
vain de  conscience,  de  courage,  et  de  talent.  Il 
avait  les  mains  pleines  de  vérités,  il  les  a  ouvertes 
et  il  a  eu  raison...  pour  moi,  c'est  une  joie  et  une 
fierté  de  l'avoir  défendu.  »  (1) 

Au  lendemain  des  Corbeaux,  Becque  aurait  pu 
devenir  chef  d'école  en  écrivant  des  manifestes  ou 
des  préfaces  comme  avaient  fait  bien  des  auteurs 
qui  le  précédèrent  ;  mais  Becque  se  refusait  à  être 
chef  d'école  :  il  n'aimait  pas  les  manifestes,  et 
estimait  qu'il  devait  laisser  ses  œuvres  parler  elles- 
mêmes. 

Malgré  une  certaine  hostilité,  la  pièce  alla  jus- 
qu'à dix-huit  représentations. 

Le  dénouement  de  la  pièce,  si  impitoyable,  finit 
par  provoquer  un  demi-échec. 

A  la  reprise  des  Corbeaux,  à  l'Odéon  le 
3  novembre  1897,  le  public  a  mieux  accepté  cette 
conclusion.  C'est  a  cette  reprise  que  Becque  disait  : 
«  On  va  me  trouver  bien  vieux  jeu  ;  toutes  mes 
femmes  sont  honnêtes.  » 

Et,  en  effet,  à  part  M"*  de  Saint-Genis,  et  encore 

(1)  La  Patrie,  18  septembre  1882. 


126  HENRY    BBCQUE 

celle-ci  obéit  à  une  sorte  de  sentiment  maternel 
dévoyé,  toutes  les  femmes  des  Corbeaux  sont 
d'honnêtes  femmes,  sans  méchanceté  et  sans 
détour,  ne  soupçonnant  pas  le  mal,  s'étonnant 
qu'il  y  ait  des  gens  qui  puissent  le  commettre. 

Blanche,  elle-même,  la  «  fille  perdue  »,  a  été 
victime  de  son  ignorance,  et  de  sa  bonne  foi 
envers  un  homme  sans  scrupule,  qu'elle  avait  pris 
pour  un  brave  garçon. 

Les  Corbeaux,  repris  depuis  à  FOdéon  de  1910  à 
1914,  par  M.  Antoine  ne  soulèvent  plus  l'indigna- 
tion. Le  public  s'est  fait  peu  à  peu  aux  inexorables 
conclusions  de  Becque,  et  nul  maintenant  ne 
proteste  plus.  Les  Corbeaux  n'excitent  plus  main- 
tenant que  de  la  pitié  pour  les  victimes.  C'est  ce 
que  voulait  Becque. 


LÀ  parisienne. 

Après  avoir  franchi  les  portes  de  la  Comédie- 
Française,  Becque  se  croyait  en  droit  d'y  présenter 
ses  autres  pièces.  La  Parisienne,  qu'il  venait  d'é- 
crire, y  rencontra  un  accueil  poli,  même  flatteur, 
mais  fut  en  définitive  refusée.  On  se  rappelait  à  la 
Comédie  l'histoire  des  Corbeaux  et  les  mots  cruels 
de  son  auteur.  On  commençait  a.  avoir  une  sorte  de 
peur  de  Becque.  Il  suscitait  des  polémiques  partout 
où  il  portait  ses  pièces.  Coquelin  avait  mis  tout 
en  œuvre,  pour  imposer  à  ses  collègues  son  ar- 


i  ->  i 


LES  PREMIÈRES  ET  PRINCIPALES  REPRESENTATIONS     127 

dente  conviction  que  l'on  devait  accepter  La  Pari- 
sienne a  la  Maison  de  Molière.  Mais  il  avait  toute 
la  maison  contre  lui.  Goquelin  ne  se  tint  pas 
pour  battu.  Intéressé  dans  la  direction  du  vain lé- 
ville,  il  voulut  y  faire  accepter  la  nouvelle  pièce. 
Or,  Deslandes  le  directeur,  exigeait  plusieurs 
modifications  auxquelles  Becque  se  refusa  commo 
a  son  ordinaire.  D'ailleurs,  en  attendant  les  répéti- 
tions, M.  Deslandes  voulait  reprendre  Le  plus 
Heureux  des  Trois,  de  Labiche  et  Gondinet.  Cela 
ne  plaisait  guère  a  Becque  qui  craignait  qu'on 
ne  trouvât  une  ressemblance  entre  cette  pièce  et 
la  sienne.  La  prétention  parut  très  amusante  a 
Labiche,  pour  qui  Becque  n'avait  pas  beaucoup 
d'estime.  Il  se  moquait  toujours  des  comédies  de 
Labiche,  déclarant  que  ses  propres  comédies 
étaient  beaucoup  plus  comiques,  et  que  seul  un 
public  borné  pouvait  en  juger  autrement. 

—  Gomment,  s'écria  Labiche,  M.  Becque  nous 
prend  notre  mouchoir,  et  il  ne  veut  pas  que  nous 
nous  mouchions  avec  ?  Qu'il  nous  le  prête  au 
moins  ! 

Vers  la  même  époque,  M.  Adolphe  Louveau, 
un  très  jeune  homme  qui  avait  fait  ses  preuves 
comme  artiste  sur  la  scène  de  ï'Odéon,  dési- 
rait avoir  un  théâtre  qui  lui  appartint,  et  où  il 
pourrait  monter  des  pièces  à  sa  convenance.  Il 
trouva  disponible  le  théâtre  de  la  Renaissance  qu'il 
acheta,  et  où  il  s'installa  directeur  sous  le  nom  qui 
devient  vitu  connu  de  Pernand  Samuel.  Quelques 


128  '    HENRY    BECQUE 

jours  après  sa  conversation  avec  M.  Deslandes, 
Becque  rencontra  M.  Louveau  sur  le  boulevard 
Saint-Martin.  Louveau  cherchait  une  pièce  pour 
inaugurer  son  théâtre,  et  Becque  un  théâtre  pour 
sa  nouvelle  pièce.  A  deux  pas  du  théâtre  où  Becque 
avait  monté  son  Michel Pauper,  M.  Samuel  accueil- 
lit La  Parisienne  de  Henry  Becque.  Elle  fut  lue, 
apprise,  et  montée  en  vingt-cinq  jours.  C'était  la 
façon  de  Becque  :  il  n'hésitait  jamais.  Il  savait  à 
fond  ce  qu'il  voulait,  comment  il  fallait  monter  sa 
pièce  et  se  mit  tout  de  suite  au  travail.  On  répéta  les 
scènes  a  part.  On  ne  répéta  qu'une  seule  fois  la 
pièce  en  son  entier. 

Au  cours  d'une  répétition,  Becque  reçut  d'une 
actrice  renommée  pour  son  esprit  caustique  l'ob- 
servation suivante  : 

—  Monsieur,  il  y  a  là  une  phrase  que  je  ne  puis 
comprendre. 

Et  Becque  de  répondre  avec  un  sourire. 

—  Cela  ne  fait  rien,  Mademoiselle,  c'est  celle 
que  vous  dites  le  mieux  (4). 

Pendant  les  répétitions  les  interprètes  en  étaient 
arrivés  au  point  de  trembler  devant  cet  auteur, 
jamais  satisfait,  rêvant  une  mise  en  scène  à  lui,  et 
piétinant  toutes  les  conventions  du  théâtre.  Enfin, 
la  répétition  générale  arriva.  M.  Samuel  dit  h 
Becque  :  «  Mon  ami,  notre  mission  est  accom- 
plie.  Passons   dans  la  salle   et  devenons  public. 

(1)  Adrien  Berheim.  Le  Figa.ro,  1"  juin  1908. 


PREMIÈRES   ET  PRINCIPALES  REPRÉSENTATIONS     129 

Nous  jugerons  comme  si  cette  pièce  n'était  pas 
de  vous,  suivant  l'effet  qu'elle  produira.  »  Mais 
Becque  se  souciait  peu  des  gens  qui  étaient  dans 
la  salle.  Il  resta  a  l'avant-scène  et  continua  a 
faire  des  observations,  entrant  dans  des  éclats  vio- 
lents, critiquant  tout  ce  qui  ne  lui  semblait  pas 
parfait. 

Vers  une  heure  du  matin  la  répétition  générale 
fut  terminée.  Les  amis  de  M.  Samuel  lui  serraient 
les  mains,  le  plaignant  d'avoir  reçu  un  ouvrage 
sans  intérêt.  On  allait  se  retirer  quand  Becque 
retint  tout  Je  monde  et  devant  les  artistes  énervés, 
se  mit  à  jouer  tout  seul  sa  pièce  pendant  deux 
heures. 

Enfin  il  les  iàcha.  Tous  étaient  fatigués,  à  bout 
de  souffle.  M.  Samuel  dit  aux  artistes  : 

—  Demain,  It  une  heure,  nous  répéterons  entre 
nous,  et  nous  verrons  clair  ! 

—  On  répète  demain?  demanda  Becque. 

—  Non  !  Non  !  lui  répondit  M.  Samuel.  Il  faut 
que  vos  interprètes  se  reposent. 

Le  lendemain  les  artistes  étaient  là  à  l'heure. 
Enfin  on  était  seul.  On  allait  pouvoir  travailler  à 
son  aise. 

Tout  à  coup  un  vacarme  éclata  à  la  cantonade. 
Le  concierge  arrive,  haletant,  leur  dire  que 
M.  Becque  à  qui  il  avait  assuré  qu'il  n'y  avait  per- 
sonne était  entré  quand  même. 

Et  Becque  parut  en  effet,  furieux  de  cette  répé- 
tition secrète  ;   le  voilà  qui  reprend  sa  place   à 

HENRY   BECQUE  9 


130  HENRY    BECQUE 

l'avant-scène  et  qui  recommence  ses  interruptions. 
M.  Samuel  courut  s'enfermer  dans  son  cabinet  de 
travail,  abandonnant  ses  malheureux  pension- 
naires à  cet  auteur  obstiné  (1). 

Les  pièces  de  Becque  excitaient  toujours  beau- 
coup d'intérêt.  On  en  parlait  longtemps  avant 
les  premières.  Pour  La  Parisienne  le  titre  excitait 
une  forte  curiosité.  L'élément  féminin  prédomi- 
nait dans  le  public  de  la  première.  La  pièce  était 
de  trois  actes  assez  courts,  et  on  l'avait  fait  précé- 
der, pour  cette  raison,  des  Honnêtes  Femmes  qui 
avaient  déjà  eu  leur  succès  sur  la  scène  du  Gym- 
nase, et  qui  servaient  aussi  a  contrebalancer  ce 
qu'avait  La  Parisienne  de  risqué. 

La  pièce  obtint  un  succès  immense  devant  le 
public  et  la  critique.  Déjà  initié  au  réalisme  et  à 
la  franchise  des  œuvres  de  Becque,  le  public 
n'était  plus  choqué  par  certaines  hardiesses.  Au 
contraire  on  s'amusa  beaucoup.  Les  spectatrices 
mettaient  volontiers  le  nom  d'une  amie  sous  celui 
de  Glotilde.  On  échangeait  des  coups  d'œil. 

—  Je  n'en  veux  pas  à  M.  Becque,  disait  une 
dame  à  la  sortie,  de  nous  avoir  montré  cette  Pari- 
sienne-là. Elle  existe,  je  la  connais  même.  Ce  dont 
j'enrage,  c'est  qu'il  prétend  faire  de  cette  exception 
une  généralité.  Il  eût  été  si  simple  d'appeler  sa 
pièce  Une  Parisienne  au  lieu  de  La  Parisienne. 
On  aurait  le  droit  de  ne  s'y  point  connaître.  Car 

(1)  />es  Avnales,  31  janvier  190!'. 


LES  PREMIÈRES  ET  PRINCIPALES  REPRESENTATIONS     131 

enfin,  il  y  a  bien  d'autres  femmes,  n'est-il  pas 
vrai?  » 

Ce  soir-là,  M.  Paul  de  Rémusat  (4)  entraînait 
Becque  à  souper,  et  ils  portèrent  des  toasts  au  suc- 
cès de  La  Parisienne. 

Maigre'  une  certaine  opposition  contre  plusieurs 
mots  un  peu  crus  de  la  pièce,  elle  fut  bientôt 
admise  unanimement.  La  Navette  s'ajouta  à  la  re- 
présentation au  commencement  de  la  seconde 
semaine.  On  réalisa  alors  une  recette  de  mille  francs 
par  soirée  (2). 

Le  lendemain  de  la  première,  Auguste  Vitu 
dans  son  compte  rendu  du  Figaro,  dit  :  «.  Homme 
de  tempérament  incompréhensible,  et  de  convic- 
tion intraitable,  il  s'est  pris  corps  a  corps  avec 
l'art  dramatique  ;  n'en  acceptant  pas  les  lois  essen- 
tielles, il  essaie  de  les  tordre  a  son  usage. 

«...  Becque  croirait-il  ou  voudrait-il  nous  faire 
croire  que.  toutes  les  Parisiennes  soient  dans  la 
situation  de  Clotilde  du  Mesnil  et  qu'il  n'y  ait  pus 
une  honnête  femme  dans  Paris?  Il  semble  avoir 
protesté  d'avance  contre  une  pareille  supposition 
en  faisant  précéder  La  Parisienne  par  la  reprise 
des  Honnêtes  Femmes  » . 

En  1887,  Becque  décide  de  relire  M  Parisienne 
devant  le  Comité  de  lecture  de  la  Oomédie-Fran- 


(i)  Homme  politique  français  né  en  1831  ;  élu  sénatesr 
en  1881. 

(2)  Les  Annales,  31  janvier  1909.  Il  y  eut  soixante-et-un» 
représentation*. 


132  HENRY    BECQUE 

çaise.  Cette  fois  Goquelin  n'appuyait  pas  la  cause  de 
Becque,  quoiqu'il  eût  prié  Becque  d'apporter  sa 
pièce  de  la  Renaissance  à  la  Maison  de  Molière. 
«  Cette  grande  famille  de  Goquelin,  écrivit  Becque, 
est  bien  amusante,  le  chef  de  la  famille  surtout.  » 

Mais  pour  s'installer  a  la  Comédie-Française,  il 
fallait  une  approbation  générale  difficile  à  réaliser. 
Becque  voulait  donner  La  Parisienne  à  Porel,  car 
Réjane  lui  semblait  avec  raison  l'actrice  la  plus 
qualifiée  pour  interpréter  son  rôle.  Il  écrivit  à 
M.  Porel  qu'il  lui  offrirait  la  pièce,  s'il  promettait 
de  la  mettre  sur  la  scène  pendant  l'année  ;  il  vou- 
lait garder  Les  Corbeaux  pour  la  Comédie-Fran- 
çaise. La  réponse  de  Porel  fut  ambiguë.  Il  fut 
également  question  de  La  Parisienne  pour  une 
autre  scène,  car  Becque  écrivit,  le  10  mars  1890,  à 
M.  Henry  Bauër  :  «  Je  serais  enchanté,  cher  ami, 
si  les  Variétés  jouaient  La  Parisienne  ;  c'est  ce  que 
je  désire,  et  ce  que  j'attends.  » 

En  définitive  Becque  obtint  ce  qu'il  n'espérait 
plus,  la  reprise  de  sa  pièce  à  la  Comédie. 

Nous  avons  expliqué  comment  la  pièce  tomba. 
Pour  consoler  Becque  de  cet  échec  dans  la  mesure 
du  possible,  ses  amis  lui  offrirent  un  dîner  de  con- 
solation au  Café  Américain.  Il  y  avait  là  une  dou- 
zaine d'amis  fidèles  *.  Gefîroy,  Rosny,  Ajalbert, 
Ancey,  Wolff,  Lecomte,  André  Antoine.  Becque 
mis  en  confiance,  se  dérida.  Il  commença  a  parler 
des  Goncourt,  qu'il  n'aimait  pas,  et  à  faire  des  mots 
a  leurs  dépens.  Il  y  avait  parmi  les  convives,  des 


LES  PREMIÈRES  ET  PRINCIPALES  REPRÉSENTATIONS     133 

amis  intimes  des  Goncourt,  on  le  fit  observer  à 
Becque  :  «  C'est  bon,  dit-il.  Je  n'en  parle  plus. 
J'en  dirai  du  mal  ailleurs  !  » 

Réjane  aimait  passionnément  La  Parisienne. 
Elle  l'avait  présentée  inutilement  à  M.  Deslandes. 
Exaspérée  de  l'insuccès  au  Français,  elle  en  fit 
comme  d'une  affaire  personnelle.  Elle  avait  déjà 
joué  La  Parisienne  avec  un  grand  succès  dans 
le  salon  de  Mme  Aubernon.  L'actrice  voulut  pour 
l'auteur  une  revanche.  Elle  l'obtint  éclatante  le 
18  décembre  1893.  La  Parisienne  fut  jouée  au  Vau- 
deville, avec  La  Victime  d'Abraham  Dreyfus.  On  la 
représenta  deux  fois  par  semaine  a  l'abonnement. 
L'art  incomparable  de  Réjane  fit  à  la  pièce  un  suc- 
cès considérable.  De  l'interprétation  de  M™  Réjane 
Becque  a  dit  :  «  Il  est  impossible  de  mieux  com- 
prendre un  rôle  et  d'en  saisir  plus  délicatement 
les  moindres  nuances.  »  La  Parisienne  resta  une 
des  pièces  du  répertoire  de  Mme  Réjane  quand  elle 
fit  son  tour  du  monde. 

A  peu  près  un  mois  avant  la  mort  de  Becque, 
M.  Antoine  reprit  La  Parisienne  sur  la  scène  de 
son  théâtre.  C'était  le  19  avril  1899.  M™  Devoyod 
jouait  le  rôle  de  Clotilde  et  M.  Antoine  celui  de 
Lafont.  Becque  put  assister  à  une  des  représenta- 
tions. On  joua  la  pièce  cent  cinquante  fois,  et  ce  fut 
vraiment  cette  reprise  qui  rendit  la  pièce  de  Becque 
désormais  classique. 

M.  Lucien  Muhlfeld,  dans  un  compte  rendu 
qu'il  fit  à  i'Echo  de  Paris,  affirma  que,  dans  cin- 


134  HENRY    BECQUE 

quante  ans,  elle  serait  étudiée  et  commentée  par 
les  universitaires  comme  un  modèle.  Becque 
répondit  :  «  Cinquante  ans  ?  C'est  bien  loin  !  On 
n'attendra  peut-être  pas  jusque-là.  En  tout  cas, 
on  attendra  que  je  sois  mort  (1).  » 

Dans  son  feuilleton  du  28  décembre  1885, 
M.  Sarcey  avait  écrit  :  «  J'ai  comme  une  idée  que 
cette  comédie,  dans  vingt  ans,  sera  consacrée 
chef-d'œuvre.  »  Aujourd'hui  les  vingt  ans  ont 
passé  sur  La  Parisienne,  aussi  vivante  qu'à  ses 
débuts,  installée  à  la  Comédie-Française,  à  côté 
des  œuvres  de  Molière,  elle  appartient  vraiment  à 
la  postérité.  M.  Jules  Claretie  sut  oublier  les  dis- 
sentiments qui  le  séparaient  de  Becque  et  ce  fut 
sous  sa  longue  administration  que  La  Parisienne 
entra  à  la  Comédie-Française.  Elle  y  a  trouvé  en 
Mlle  Berthe  Cerny  une  interprète  qui  n'est  pas 
indigne  de  Réjane. 

tl)  Lucien  Muhlfeld,  Echo  de  Paris.  14  mai  1899. 


CHAPITRE  V 
HENRY  BECQUE  DANS  LES  SALONS 


Il  faut  vous  obéir,  madame, 
Et  dans  les  vers  inattendus, 
Inproviser  une  épigrarame. 
Les  madrigaux  sont  défendus. 

Pourtant,  à  vous  plus  qu'à  tout  autre. 
J'aurais  confessé  de  grand  cœur 
Que  des  deux  sexes  le  bonheur 
Tient  à  notre  amour  pour  le  vôtre. 

Va  pour  une  méchanceté. 

Inscrivons  cette  vérité 

Si  philosophique,  ii  me  semble. 

Mon  Dieu,  que  notre  sexe  est  laid  ; 
La  femme  et  l'homme  sont  ensemble 
Comme  la  chaîne  et  le  boulet. 

La  scène  se  déplace.  Ce  n'est  pins  le  Becque  du 
«  cinquième  »  dans  son  appartement  h  deux  pièces, 
vide  et  triste.  Nous  ne  voyons  plus  les  houts  de  ci- 
gares, qui  traînent,  les  cendres,  les  faux-cols  épar s 
ou  le  lit  de  fer  misérable.  Ce  n'est  pas  non  pins  le 


436  HENRY    BECQUE 

Becque  lutteur,  se  promenant  de  théâtre  en 
théâtre,  un  manuscrit  sous  le  bras,  demandant  a 
tous  les  directeurs  bon  accueil  pour  sa  pièce.  C'est 
le  soir.  La  mise  en  scène  est  luxueuse,  le  décor  est 
élégant.  Notre  auteur  a  quitté  son  unique  complet 
et  son  vieux  pardessus  râpé  pour  une  tenue  de  soi- 
rée. On  ne  le  reconnaît  plus  ;  en  lui  s'est  opéré  une 
métamorphose  complète.  C'est  un  Parisien  et  un 
homme  du  monde  que  nous  voyons.  Satenueest  im- 
peccable. On  dirait  la  réincarnation  du  beau  Brum- 
mell.  On  s'imagine  difficilement  que  ce  Becque 
là  est  le  même  que  celui  que  nous  avons  rencontré 
le  matin  furetant  dans  les  kiosques  du  voisinage. 

Si  nous  voulons  nous  mettre  sous  les  yeux  un 
portrait  complet  du  grand  homme  de  lettres,  nous 
le  restituant  avec  les  agréments  physiques  et  les 
côtés  si  personnels  qui  le  caractérisent,  feuilletons 
la  Revue  Illustrée  du  1er  mars  1888.  Nous  y  ver- 
rons un  Becque  imprévu  reproduit  d'une  façon 
surprenante  par  le  crayon  de  Guth.  Le  voici  assis 
en  froc  impeccable,  derrière  une  table  où  le  Cham- 
pagne se  glace  dans  le  seau.  Sa  main  droite  se 
lève  haut,  et  il  porte  quelque  toast  joyeux.  Ses 
yeux  brillent,  et  il  montre  toutes  ses  dents  dans  un 
rire  heureux.  Est-ce  Là  le  Becque  morose  et  hypo- 
condre  que  certains  ont  essayé  de  nous  peindre  ? 

Mais  venons-en  au  poème  cité  plus  haut.  Une 
belle  dame  des  salons  parisiens,  éprise  du  brillant 
esprit  de  l'auteur  lui  réclama  un  poème  pour  son 
album.  Becque,   quoiqu'il  eût    changé   d'habits, 


HENRY  BECQUE    DANS    LES    SALONS  137 

n'avait  pas  changé  de  vocabulaire,  et  répondit  par 
le  poème  que  nous  venons  de  lire. 

C'est  après  le  succès  de  La  Parisienne  que 
Becque,  pour  les  gens  du  monde,  se  transforma. 
Jusqu'à  ce  moment  ceux-ci  le  considéraient  un 
peu  comme  un  sauvage.  Lorsqu'ils  le  connurent 
de  plus  près,  leurs  opinions  sur  lui  se  modifièrent. 
C'était  M.  Ernest  Caro,  le  philosophe,  déjà  lui- 
même  l'idole  des  femmes  de  Paris,  qui  se  chargea 
d'introduire  Becque  et  le  présenta  dans  quelques- 
unes  de  ces  maisons  littéraires  où  on  dîne  et  où  on 
discute  (1).  Une  fois  introduit,  le  charme  et  l'esprit 
mordant  de  Becque  faisaient  leur  travail.  Les 
invitations  pleuvaient.  On  se  l'arrachait  pour  les 
dîners,  et  si,  par  hasard,  deux  invitations  tom- 
baient le  même  jour,  une  des  maîtresses  de  maison 
changeait  son  dîner  en  «  après-midi  littéraire  », 
pour  ne  pas  se  priver  de  la  présence  de  l'homme 
du  jour.  Sa  réputation  d'homme  d'esprit  se  répan- 
dait. «  On  ne  lui  demandait  au  reste  que  de  se 
montrer  identique  à  lui-même,  semblable  en  tous 
points  à  l'image  que  l'on  s'était  formé  de  lui  dans 
les  réunions  mondaines  ;  image  sommaire  et  qui 
n'évoquait  que  deux  ou  trois  attitudes,  un  dos 
bombé,  un  rire  gros,  un  croassement  soulignant 
chaque  saillie,  une  demi-douzaine  d'anecdotes  pré- 
vues sur  les  personnages  notables.  Avec  cela  je 
vous  jure  que  l'on  était  content  (2).  »  On  riait,  on 

(i)  Félicien  Pascal,  Le  Cori'e&pondant,  25  mai  1!K)8. 
12)  Edmond  Sée,  La  Renaissance  Latine,  1">  juin  1904. 


138 


HENRY    BECQUE 


l'encourageait  et  les  mots  d'esprit  sortaient  de  sa 
bouche  sans  effort.  Becque  ne  cachait  pas  ses  sen- 
timents de  démocrate  et  de  républicain  ;  il  était 
reçu  même  dans  les  milieux  réactionnaires  les  plus 
fermés,  tant  sa  réputation  le  faisait  rechercher. 

C'était  plutôt  la  société  des  dames  qui  l'attirait. 
Déjà  en  1880  il  commençait  à  faire  des  visites  dans 
les  maisons  où  la  maîtresse  avait  son  «  jour  ».  Il 
n'aimait  pas  le  thé,  mais  il  en  buvait  toujours  une 
tasse  pour  faire  plaisir  a  l'hôtesse.  Souvent  il  était 
le  seul  homme  présent  et  dans  ce  cas  il  ne  prolon- 
geait pas  sa  visite  ;  il  prenait  congé  après  quelques 
mots. 

Ces  dames,  au  lieu  de  s'indigner  contre  La 
Parisienne,  en  savouraient  la  cynique  subtilité. 
Elles  se  disputaient  ce  révolutionnaire  sentimental 
et  spirituel  qui  venait  de  causer  un  grand  scandale. 
Becque,  enchanté  de  se  voir  adulé,  désireux  tou- 
jours de  faire  plaisir  aux  autres,  ne  trouvant  rien 
de  plus  rafraîchissant  que  cette  admiration,  heu- 
reux dans  ce  décor  de  luxe,  devenait  bientôt  l'es- 
clave de  cette  aimable  servitude.  Pour  la  première 
fois,  il  délaissa  le  théâtre  pour  des  triomphes  de 
salon. 

Il  eut  un  salon  de  prédilection.  Ce  fut  celui  de 
Mme  Aubernon  de  Nerville,  qui  fut  pendant 
cinquante  ans  le  salon  le  plus  intéressant  de  Paris, 
qui  réunissait  tout  ce  que  Paris  comptait  de  répu- 
tations consacrées  et  de  talents  brevetés.  Un  grand 
nombre  d'académiciens  y  fréquentaient.  Certains 


il 


HENRY   BECQUE    DANS    LES    SALONS  139 

soirs,  on  ajoutait  à  la  liste  des  convives  toutes  les 
femmes  de  lettres.  M™  Aubernon,  une  brave 
femme  toute  franche,  était  très  fière  de  son  salon. 
Elle  avait  elle-même  beaucoup  d'esprit  et  c'est  une 
des  raisons  qui  l'attachèrent  a  Becque.  Ses  ré- 
ceptions de  printemps  étaient  des  événements  pari- 
siens. On  les  recherchait  par  préférence,  et  les  nom- 
breuses représentations  qu'elle  organisait  pour  ses 
convives  n'en  étaient  pas  le  moindre  attrait  (1). 
Becque  était  au  nombre  des  grands  favoris  de 
Mme  Aubernon,  et  après  la  brouille  de  cette  der- 
nière avec  Dumas  fils,  il  devint  le  lion  du  salon... 
un  vrai  demi-dieu.  Lorsqu'il  parlait,  quoiqu'il  eût 
la  dent  dure,  tout  le  monde  écoutait.  Il  n'y  avait 
que  les  jours  où  il  déblatérait  contre  Sarcey. 
C'était  sa  bête  noire.  Il  allait  si  loin  qu'on  l'in- 
terrompait :  «  C'est  trop,  vous  exagérez.  »  Becque 
souriait  en  haussant  les  épaules.  «  C'est  plus  fort 
que  moi,  je  ne  peux  pas  me  maîtriser.  »  Malgré 
tout,  Mme  Aubernon  aimait  beaucoup  Becque.  Un 
jour,  une  de  ses  amies  prétendit  avoir  à  se  plaindre 
de  celui-ci  ;  elle  alla  trouver  Mm*  Aubernon  et  la 
prévint  que  si  elle  continuait  à  le  recevoir,  elle 
serait  forcée  de  ne  plus  venir  dans  son  salon.  C'était, 
à  la  vérité,  un  ultimatum  en  règle,  une  mise  en 
demeure.  Mffie  Aubernon  n'hésita  pas.  Elle  conti- 
nua a.  recevoir  Becque,  et  la  dame,  qui  regrettai! 
les    mots   d'esprit    de   l'auteur,    réapparut   enfin 

(1)  Adolphe  Brisson,  Portraits  Intimes,  vol.  1,  Paris,  Colin, 
1894. 


140  HENRY    BECQUE 

chez    elle    après    quelques  mois    d'absence   (1). 

Becque  mit  souvent  son  hôtesse  dans  des  Situa- 
tions embarrassantes  pour  le  seul  plaisir  de  placer 
un  mot.  Un  après-midi,  il  se  rendit  chez  elle  vers 
cinq  heures  et  elle  le  présenta  a  un  jeune  homme  qui 
appartenait  à  l'Université.  Le  jeune  homme  était  en- 
chanté d'être  présenté  à  un  homme  célèbre,  mais 
Becque  qui  n'avait  pas  beaucoup  d'admiration  ni 
pour  l'Université,  ni  pour  les  universitaires,  répli- 
qua simplement,  a  la  grande  irritation  de  M™  Au- 
bernon  et  a  l'effondrement  complet  du  jeune 
homme  :   «  Allons,  encore  un  professeur  !  (2)   » 

On  savourait  ses  mots  cruels,  on  encourageait 
son  humeur  caustique  qui  avait  d'ailleurs  à  peine 
besoin  d'être  stimulée.  «  Certain  soir  il  prit  à  partie 
le  plus  doux  des  membres  de  l'Institut  et  le  cribla 
pendant  deux  heures  de  tranchants  épigrammes  ; 
le  pauvre  homme  suffoqué  prit  le  parti  de  battre  en 
retraite,  s'avouant  vaincu  et  laissant  le  champ  libre 
à  son  ennemi  (3).  »  Un  autre  soir  chezMme  Auber- 
non,  a  un  dîner  auquel  assistait  M.  Paul  Bourget, 
Becque,  pour  amuser  les  invités  en  attendant  l'ar- 
rivée des  autres  convives,  improvisa  ce  quatrain  : 

Pour  obtenir  enfin  la  vogue 
J'ai  pris  des  airs  de  pédagogue, 
Je  pontifie  et  j'épilogue 
C'est  moi  qui  suis  le  psychologue. 

(1)  Paul  Acker,  Le  Gaulois,  31  mai  1908. 

(2)  Idem. 

(3)  Adolphe  Brisson,  Portraits  Intimes,  vol.  I,  p.  164. 


HENRY    BECQUE   DANS    LES    SALONS  141 

Bientôt  après,  survint  sa  brouille  avec  Dumas 
fils.  Un  soir,  au  milieu  de  l'attention  générale, 
Becque  jeta  ceci  : 

Comme  il  fut  deux  Corneille,  il  y  a  deux  Dumas, 
Mais  aucun  d'eux  n'est  Pierre  et  tous  deux  sont  Thomas. 

Becque  trouvait  du  plaisir  à  voir  qu'on  recueil- 
lait ses  mots  et  ses  distiques.  Cela  flattait  son 
amour-propre.  La  joie  d'égayer  les  dîners  mon- 
dains aux  dépens  des  confrères  et  le  plaisir  de 
goûter  l'admiration,  provoquée  par  des  saillies  de 
son  ironie,  l'incitait  a  persévérer  dans  son  rôle  de 
«  faiseur  de  mots  ».  Becque,  en  effet,  partout  où 
il  se  trouvait,  provoquait  l'affluence.  Avant  d'ac- 
cepter une  invitation,  on  se  renseignait  pour  savoir 
dans  quel  salon  irait  Becque,  et  c'était  la  qu'on 
rencontrait  le  plus  de  monde,  attiré  par  l'espoir 
d'ouïr  les  railleries  de  l'auteur  des  Corbeaux.  Il 
n'avait  pas  pardonné  son  échec  aux  académiciens. 
Un  soir,  pour  se  venger,  il  éclata  ; 

Ci-git  Boissier,  ce  vieux  raseur 
Plus  connu  comme  confiseur. 

C'est  aussi  dans  une  de  ces  réunions  mondaines 
qu'il  lança  une  autre  saillie  contre  un  autre  acadé- 
micien. L'assemblée  était  nombreuse  et  on  atten- 
dait les  derniers  convives.  M.  José  de  Heredia  parut 
à  la  porte,.  Becque  se  tourna  vers  un  groupe  et 
salua  son  entrée  par  ces  mots*  : 

Monsieur  de  Heredia  est  un  homme  qui  compte, 
Il  a  fait  deux  ou  trois  sonnets  de  plus  qu'Oronte. 


442  HENRY   BECQUE 

Comme  disait  M.  Leroy  «  ii  joua  la  comédie 
rosse  dans  les  salons  du  monde  où  l'on  s'en- 
nuie (1).  »  Il  sortait  de  ces  brillantes  soirées, 
enchanté  et  flatté  des  triomphes  et  des  conquêtes 
qu'il  avait  ajoutées  à  une  liste  déjà  longue.  Il  ne 
rentrait  pas  chez  lui  de  suite,  mais  aimait,  au  bras 
d'un  ami,  a  arpenter  les  boulevards  jusqu'au  pre- 
mières lueurs  du  matin,  disant  des  vers,  des  scènes 
de  ses  pièces,  gesticulant,  mimant,  jouant  d'une 
façon  qui  aurait  rendu  jaloux  le  premier  acteur  de 
la  Comédie-Française  (2). 

Le  8  mai  4888,  Mme  Aubernon  envoya  M.  Lç  Cor- 
beiller,  du  Journal  des  Débats,  chez  M.  Antoine 
pour  solliciter  son  concours  à  une  représentation 
de  La  Parisienne  à  sa  dernière  réception  de  prin- 
temps. M.  Antoine  accepta,  Becque  en  fut  très 
satisfait.  M™  Réjane  consentit  à  jouer  le  rôle  de 
Clotilde.  On  recruta  des  artistes  pour  les  autres 
rôles  et  le  travail  commença  aussitôt.  La  première 
répétition  eut  lieu  le  44  mai  au  Théâtre-Libre  de  la 
rue  Blanche.  Becque  y  assista.  Mme  Réjane,  très 
franche  exposait  ce  qui  ne  lui  plaisait  pas  dans  la 
pièce.  Pour  toute  réponse  Becque  lui  saisissait  la 
taille,  faisait  un  tour  de  valse,  riait,  et  la  pièce  conti- 
nuait telleque  Becque  l'avait  écrite.  II  allait  toujours 
chez  Mœtt  Réjane  pour  répéter  les  principales  scènes. 
La  grande  actrice,  toujours  charmante,  lui  rendit 
confiance,  pour  confiance.  Le  8  juin,  devant  le  public 

(1)  Albert  Leroy,  L'Enlèvement,  13  mai  1899. 
(,2)  Adolphe  Brisson,  Portraits  Intimes,  vol,  I. 


HENRY    BECQUE    DANS    LES    SALONS  143 

le  plus  distingué  qu'on  put  rassembler  k  Paris  a 
cette  époque,  la  pièce  fut  jouée  chez  Mme  Auber- 
non  et  fut  un  grand  événement  mondain. 

Dumas  fils  avait  offert  a  Mme  Aubernon  une 
sonnette  ;  on  la  remplaça  par  une  autre  dont  le 
donateur  restait  anonyme.  Sur  cette  sonnette  se 
irouvaient  les  mots  connus  de  Saint-Louis  :  «  Si 
vous  avez  quelque  chose  à  dire  qui  puisse  intéres- 
ser la  compagnie,  parlez  tout  haut  ;  sinon  taisez- 
vous  (1).  »  M™  Aubernon  ne  permettait  pas  qu'on 
parlât  sans  qu'elle  en  ait  donné  l'autorisation.  Une 
fois,  au  milieu  d'un  repas,  Becque  voulait  prendre 
la  parole.  Mrae  Aubernon  l'interrompit  brusquement 
en  lui  disant  :  «  Tout  à  l'heure.  »  Au  bout  de 
quelques  instants  lorsque  celui  qui  parlait  eut 
terminé,  la  maîtresse  de  la  maison  se  tourna  vers 
Becque  et  demanda  : 

—  Eh  bien  !  M.  Beeque,  que  vouliez-vous 
dire  ? 

Et  celui-ci  répondit  : 

—  Oh  !  c'était  simplement  pour  redemander 
des  épinards. 

Becque,  quoique  ignorant  la  danse,  ne  manquait 
jamais  une  occasion  de  danser.  Il  l'adorait.  Il 
empoignait  sa  danseuse,  la  faisait  sauter  éper- 
dùment,  au  mépris  de  toutes  les  règles  ;  et  cela 
durait  toute  la  soirée.  Celles  qui  avaient  valsé 
avec  lui  en  gardaient  un  mauvais  souvenir.  Mais  on 

(1)  Victor  du  Bled.  «  Le  Salon  de  M""  Aubernon  »,  Revue 
de  Paris,  1"  mai  1922. 


144  HENRY    BECQUE 

n'osait, cependant  refuser  son  invitation.  Il  était  si 
spirituel  et  parfois  si  doux  que  la  danseuse,  en 
écoutant  les  savoureux  mots  de  Becque,  en  oubliait 
la  torture  infligée  à  ses  petits  souliers  :  «  Ailleurs 
encore  un  vieil  enfant  fou  de  plaisir  et  qui  s'amuse. . . 
qui  s'amuse  à  danser,  à  valser,  a  sauter,  la  chemise 
bouffante  sous  le  gilet,  les  bretelles  apparues,  la 
face  rouge,  et  se  réjouissant  prodigieusement  de 
l'effroi  d'une  danseuse  fine  et  blonde,  Mrae  Rostand, 
qui    n'espérait    point   encore  Cyrano  !  (1)  » 

Il  était  facilement  amoureux  ou  du  moins  il 
était  extrêmement  sensible  a  la  beauté  des  femmes. 
Lorsqu'il  parlait  avec  une  femme  pour  la  pre- 
mière fois,  il  commençait  par  la  littérature,  mais 
très  vite,  si  la  femme  était  belle,  il  en  venait  aux 
compliments  enthousiastes  ;  puis  il  revenait  à  la 
littérature.  Il  avait  beaucoup  de  charme,  parce 
qu'il  était  violent  et,  que  dans  sa  violence,  il  savait 
être  doux.  Il  avait  beaucoup  d'affaires  qui  finis- 
saient toutes  par  le  décevoir.  L'aiguillon  des 
modernes  Célimènes  l'incitait  a  se  montrer  mali- 
cieux, ironique  et  acerbe.  Pour  les  satisfaire  et 
garder  son  renom,  il  passait  son  temps  à  leur  impro- 
viser des  mots  féroces.  On  l'invitait  k  dîner  ou 
à  passer  la  soirée  pour  qu'il  éreintàt  ses  confrères 
devant  ce  milieu  de  désœuvrés.  Il  lui  était  doux  de 
s'enfoncer  dans  un  bon  fauteuil  :  il  ne  pensait 
plus  à  sa  chaise  boiteuse  du  cinquième,  ni  à  sa 

(1)  Edmond  Sée,  Renaissance  Latine,  15  juin  1904. 


HENRY    BECQUE    DANS    LES    SALONS  445 

table  de  bois  blanc  sans  nappe.  C'était  un  soula- 
gement. Il  trouvait  un  bon  repas,  et  une  brillante 
compagnie  qui  lui  faisait  oublier  sa  vie  miséreuse 
de  tous  les  jours.  Il  était  heureux. 

Il  était  recherché,  adulé,  redouté  ;  les  salons  qu'il 
traversa  comme  un  météore  ont  gardé  le  souvenir 
de  ses  mots  cruels,  dont  quelques-uns  n'ont  pas  en- 
core perdu  leur  venin.  On  lui  permettait  ce  que  l'on 
n'eût  souffert  de  personne  ;  on  regardait  avec  un 
peu  d'effroi  son  œil  injecté  de  sang,  sa  joue  égra- 
tignée,  ses  cheveux  drus  redressés  par  la  colère. 

Après  sa  mort,  les  mots  de  Becque  furent  sou- 
vent répétés  a  Paris,  mais  ils  ne  tardèrent 
pas  à  être  déformés.  En  conséquence,  ils  per- 
daient le  meilleur  de  leur  charme,  car  ce  qui 
les  rendaient  si  fins,  c'était  le  geste  dont  il  les 
appuyait,  son  sourire,  et  la  malice  de  son  regard. 
Ils  restaient  célèbres  et  ne  tombaient  pas  dans 
l'oubli.  Il  en  courait  une  foule,  beaucoup  plus 
même  que  Becque  n'en  a  jamais  dit.  Chaque  mot 
méchant  qui  échappait  à  la  bouche  de  quelqu'un 
était  >uivi  presque  toujours  d'un  «  comme  disait 
Becque  l'autre  soir  ».  Pourtant,  nous  pouvons  le 
croire,  les  meilleurs  étaient  de  lui.  Et  parmi  ces 
derniers  voici  ce  que  nous  avons  pu  recueillir    I    : 

Le  déluge  n'a  pas  réussi  ;  il  est  re  sté  un    homme. 

L'honneur  n'a  plus  que  îles  professionnels. 

Le  malheur  de  l'égalité,  c'est  que  nous  ne  la  voulons 

qu'avec  nos  supérieurs. 

(1)  Comœdia,  U  juillet  1912,  et  la  Revue  Illustrée,  juin 

HENRY   BECQUE  10 


146  HENRY    IJECQUE 

Personne  n'a  jamais  compris  personne.  On  n'a  pas 
le  temps  d'observer  les  autres,  on  n'a  pas  le  temps  de 
les  entendre,  on  n'a  que  le  temps  de  les  blâmer. 

Il  faut  être  d'un  parti;  d'une  coterie,  et  quelques  fois 
d'un  homme. 

En  vieillissant  on  s'aperçoit  que  la  vengeance  est 
encore  la  forme  la  plus  sûre  de  la  justice. 

Il-  n'y  a  que  deux  manières  de  parler  des  autres  ; 
ou  d'en  dire  du  bien  ou  d'en  dire  du  mal.  Notre  inté- 
rêt nous  commande  d'en  dire  du  bien.  La  vérité  veut 
qu'on  en  dise  du  mal. 

C'est  un  grand  repos  de  vivre  toujours  avec  les  mêmes 
gens,  on  sait  qu'ils  vous  détestent. 

Parlez-moi  d'une  souffrance  qui  se  cache  et  reste 
ignorée.  C'est  celle-là  que  je  voudrais  secourir. 

Nous  ne  trouvons  guère  que  deux  plaisirs  dans  notre 
intérieur,  celui  d'en  sortir  et  celui  d'y  rentrer. 

Le  meilleur  souvenir  que  garde  une  femme  d'une 
liaison,  c'est  l'infidélité  qu'elle  lui  a  faite. 

Quand  tu  ouvres  la  porte,  c'est  un  ennemi  qui  entre. 
Défends-toi,  défends-toi  de  toi-même  et  des  autres. 

Le  juge  n'a  bien  souvent  à  se  prononcer  qu'entre 
deux  intérêts  également  délictueux. 

Toutes  les  idées  sont  justes,  toutes  les  bouches  sont 
fausses. 

L'homme  simple,  franc,  ouvert,  sera  toujours  écouté 
avec  attention  ;  on  le  met  dedans. 

Le  mariage  et  la  politique  se  ressemblent  ;  il  faut 
s'y  jeter  de  bonne  heure. 

L'homme  vraiment  bien  élevé  vit  chez  sa  maîtresse 
et  meurt  chez  sa  femme. 

L'homme  cherche  son  esclave. 

A  la  fin  de  sa  vie,  Becque  devenait  l'ami  intime 
de  M.  et  Mme  Lucien  Mulhfeld.  Ils  étaient  jeunes 
tous  deux.  M.  Muhlfeld,  lui-même  auteur  de  talent 


HENRY    BEGQUE   DANS   LES    SALONS  147 

admirait  les  grandes  qualités  de  Becque.  Le  jeune 
couple  était  enchanté  de  recevoir  chez  lui  l'auteur 
de  La  Parisienne,  et  Becque  y  allait  à  son  gré.  Il 
n'attendait  pas  d'être  invité.  C'était  un  second 
chez-lui,  où  il  se  plaisait  a  passer  des  heures.  M.  et 
MmeMuhlfeld  s'entouraient  de  gens  de  lettres,  sur- 
tout de  jeunes,  et  dans  ces  réunions  Becque 
régnait  en  maître.  Il  n'y  avait  jamais  de  grand 
dîner  que  Becque  ne  remplit  de  sa  gaieté.  Bien 
entendu,  on  y  parlait  souvent  des  Polichinelles 
et  parfois  Becque  en  déclamait  certaines  scènes 
préférées.  Un  jour,  Mrae  Muhlfeld  exprima  le  désir 
de  les  faire  jouer  dans  son  salon  et  demanda  a 
Becque  de  bien  vouloir  en  organiser  la  représen- 
tation dans  une  de  ses  soirées.  Il  n'était  pas  pos- 
sible de  dire  toute  la  pièce  et  Becque,  pour  plaire  à 
ses  amis  et  aussi  pour  se  satisfaire  jlui-même,  en 
tira  un  fragment  qu'il  appela  Madeleine.  Il  le  pré- 
senta à  quelques  amis  de  la  Comédie-Française. 
On  fit  d'abord  trois  répétitions  et  puis,  devant  une 
assemblée  d'une  quarantaine  de  personnes,  le 
fragment  fut  joué  un  soir  d'hiver.  L'impression 
sur  les  assistants  ne  fut  pas  très  profonde,  mais 
Becque  en  fut  enchanté. 

Il  dînait  souvent  chez  M,  Adrien  Bernheim 
où  il  passait  la  soirée  entouré  de  ses  amis.  Il  s'y 
trouvait  parfois  des  dames.  Mais  c'était  chose 
assez  rare.  Sans  doute  Becque  aurait  préféré  lea 
dames,  mais  il  était  content  toujours  d'un  bon 
dîner  suivi  d'un  bon  cigare  et  puis  d'un  entretien 


148  HENRY    BECQUE 

sur  le  théâtre  contemporain  où  son  opinion  restait 
prépondérante.  Souvent  on  s'attardait  à  table  jus- 
qu'à deux  heures  dumatin.  Un  soirde  janvier  1899, 
Becque  récitait  sur  le  phonographe  ses  «  sonnets 
d'amour  »  pour  MM.  Bernheim,  Gapus,  Gandil- 
lot  et  Décori.  Qu'il  eut  été  curieux  d'entendre  la 
voix  mordante  de  Becque  scandant  ses  mots  amers 
sur  l'infidélité  de  l'amour  !  Un  disque  fut  fait  pour 
chacune  des  personnes  présentes  et  chacun  em- 
porta le  sien.  Quelques-uns  peut-être  existent 
encore  (1). 

Rarement  Becque  refusait  une  invitation.  Cela 
lui  garantissait  un  bon  repas  et,  en  hiver,  une  soi- 
rée dans  une  pièce  chauffée.  Mais  ce  n'était  pas 
par  avarice  qu'il  les  acceptait.  Il  aimait  sincère- 
ment ses  amis,  il  aimait  leur  société  et  là  il  était 
sur  de  ne  pas  être  mal  compris. 

Une  des  dernières  invitations  qu'il  put  accepter 
avant  sa  mort  fut  chez  Mme  Félix  Décori.  Il  souffrait 
déjà  horriblement  de  sa  maladie,  au  point  que 
Mme  Décori  dut  remettre  la  date  du  dîner,  afin  que 
Becque  pût  y  assister.  Becque  se  montra  dans 
tout  son  entrain.  A  table  ce  fut  lui  qui  parla  ;  les 
autres  écoutèrent.  Les  mots  d'esprit  pleuvaient. 
On  était  content.  C'est  à  ce  dîner  que  Becque,  lors- 
qu'on lui  parlait  d'un  certain  confrère  et  de  sa 
liaison  avec  une  vieille  maîtresse,  disait«  Bah  ! 
pour  lui  elle  aura  toujours  soixante  ans  !  » 

(1)  Adrien  Bernheim.  Trente  ans  de  théâtre. 


HENRY    BECQUE    DANS  LES    SALONS  149 

La  comtesse  de  Pourtalès  était  une  grande  dame, 
du  second  empire,  gracieuse  et  intelligente.  Son 
salon,  élégant  et  choisi,  se  trouvait  rue  Tronchet. 
Elle  réunissait  autour  d'elle  tous  les  nobles,  les 
intellectuels  et  les  diplomates  dont  Paris  s'enor- 
gueillissait à  cette  époque.  Becque  y  allait  souvent, 
mais  le  chapeau  haut  de  forme  y  était  obligatoire, 
et  cela  faisait  un  peu  hésiter  Becque.  Une  après- 
midi  M.  Ganderax  quittait  la  maison  de  la  com- 
tesse, et  rencontrait  dans  la  rue  l'auteur  des  Cor- 
beaux coiffé  de  son  feutre. 

— ■  D'où  sortez-vous  ?  demanda  Becque  avec  sa 
bonhommie  habituelle. 

—  Je  sors  de  chez  la  comtesse.  Ça  se  voit, 
répondit  M.  Ganderax,  levant  son  chapeau  haut 
de  forme. 

—  Et  moi,  je  n'en  sors  pas.  Ça  se  voit,  fit 
Becque,  soulevant  le  vieux  feutre  enfoncé  sur  sa 
tête. 


CHAPITRE    VI 
•     L'HOMME 

Une  tète  énergique,  le  front  carré,  largement 
découvert  sous  des  cheveux  grisonnants,  taillés  en 
brosse  ;  le  teint  haut  en  couleur,  de  courtes  mous- 
taches hérissées  barrent  d'un  trait  net  le  visage 
rasé  ;  les  lèvres  s'avancent,  épaisses,  plutôt  sen- 
suelles, au-dessus  du  menton  rabelaisien.  L'en- 
semble pourrait  paraître  banal,  si  ce  n'était  l'éclat 
du  regard,  ces  yeux  pétillants  d'une  extrême  et 
inquiétante  mobilité,  ces  yeux  aigus  où  luit  comme 
une  flamme  de  férocité.  Avec  cela,  grand,  solide, 
bien  bâti,  en  homme  taillé  pour  toutes  les  luttes  ; 
tel  se  dresse,  fièrement  cambré,  dans  sa  forte 
personnalité  physique,  le  célèbre  auteur  des  Cor- 
beaux, Heny  Becque. 

Mais  ce  n'est  encore  qu'une  froide  statue,  tout 
au  plus,  un  portrait  sans  vie.  Or,  le  personnage  est 
tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  vivant,  nerveux,  trépidant, 
passionné,  exubérant.  S'il  vous  parle,  il  a  toujours 
l'air  d'être  en  colère  ;  et  les  mots  s'envolent,  déco- 
chés, comme  autant  de  flèches,  rapides  et  pressés, 


l'homme  i  ol 

d'une  voix  sifflante,  qui  sort  d'une  bouche  convul- 
sée, tordue  par  un  rictus  amer  et  dédaigneux.  Le 
geste  précis,  tranchant,  vient  en  aide  à  la  parole, 
un  peu  trop  volubile  parfois,  confuse  môme,  cou- 
pée par  intervalles  irréguliers,  d'un  large  éclat  de 
rire..,  «  Il  parle  et  il  parle...  il  gesticule  ;  il  va  à 
droite  et  à  gauche...  et  il  rit  tout  le  temps  !...  » 
Ainsi  résumait  son  impression  un  jeune  écrivain 
au  sortir  du  grenier  de  l'Avenue  de  Villiers  (1). 

«  Il  rit  ».  Voici  une  des  particularités  vivantes 
de  Becque.  Ce  rire  avec  l'acuité  du  regard  !  Et 
d'abord,  il  ne  souriait  jamais  ;  au  repos,  une 
expression  amère  bridait  les  traits  de  son  visage. 
Quand  survenait  la  détente,  brusquement  il  par- 
tait d'un  rire  métallique,  qui  donnait  le  frisson  :  le 
rire  de  Méphisto,  ou  mieux  de  Juvénal  (ce  surnom 
lui  avait  été  donné  sur  le  boulevard  par  quelqu'un 
qui  avait  reçu  des  «  coups  de  Becque.  »)  (2) 

L'expression  est  amère,  avons-nous  dit  ?  Et  nous 
comprenons  mal  ceux  qui  ont  lu  sur  ce  visage  la 
béate  satisfaction  de  1'  «  huissier  jovial  sur  le  point 
d'opérer  une  bonne  saisie  depuis  longtemps  cares- 
sée »  ;  ou  la  sereine  quiétude  du  «  prêtre  défro- 
qué, heureux  de  n'avoir  plus  à  se  raser  »  ^3). 
Comme  nous  préférons  a  ce  croquis  du  Figaro  le 
magistral  portrait  psychologique    que   traçait  du 


(1)  Le  Gaulois,  13  mai  1899. 

(2)  Maurice    Guillemot,    Grande   lîn-w,    1 90i.    vol.    II, 
p.  497-508. 

(3)  Le  Figaro,  11  novembre  1890. 


152  HENRY    BECQUE 

maître  Octave  Mirbeau  :  «  J'ai  de  Henry  Becque 
un  portrait  à  l'eau  forte  que  grava,  —  je  devrais 
dire  que  sculpta  —  Auguste  Rodin  ;  une  tête  de 
force  flanquée  de  ses  deux  profils  dans  un  arrange- 
ment à  peu  près pareilà  celui  du  Cardinal  de  Riche- 
lieu peint  par  Philippe  de  Champaigne.  La  tête,  de 
face  surtout,  est  très  belle,  par  la  mâle  carrure  du 
dessin  et  l'expression  de  force  tourmentée  du  vi- 
sage. Sous  l'amère  ironie  du  regard,  dont  l'amer- 
tume s'affirme  encore  davantage,  mêlée  qu'elle  est 
à  une  sorte  d'indéfinissable  ivresse  ;  sous  les  plis 
sarcastiques  de  la  bouche,  au  rire  violent,  mâchuré  ; 
sous  le  raidissement  de  bataille  qui  rejette  en 
arrière  le  front  et  bande  les  muscles,  il  n'est  point 
difficile  de  deviner  la  souffrance.  La  souffrance  a 
mis  sur  ce  masque  viril  des  sabrures  terribles  et  de 
douloureuses  ombres.  Elle  en  a,  pour  ainsi  dire, 
établi  les  plans,  dessiné  les  traits,  aiguise  les 
accents,  comme  l'acide  qui  creuse  la  plaque  de 
cuivre  modèle,  de  sa  morsure,  des  figures  hu- 
maines. Et  l'on  se  demande  si  les  yeux  railleurs, 
et  la  puissante  bouche  de  cet  homme  de  volonté 
et  de  courage  n'ont  pas  souvent  pleuré  ;  nul  ne  le 
sait.  Henry  Becque  était  de  ceux  qui  ne  pleurent 
pas  en  public  et  qui  fouettent,  au  contraire,  l'an- 
goisse dont  leur  cœur  est  rempli  d'un  coup  de 
gaîté  exaltée  et  cruelle.  Il  y  a  des  rires  qui 
déchirent  l'âme,  comme  des  larmes »   (4) 

(1)    Maurice    Guillemot-.    Grande  Revue,    1904,    vol.    II, 
p.  498. 


l'homme  153 

C'est  bien  cela,  Henry  Becque  fut  avant  tout  un 
souffrant,  un  tourmenté,  un  vaincu  de  la  vie.  Sa 
biographie  est  celle  d'un  homme  qui  a  connu  de 
l'existence,  toutes  les  luttes,  toutes  les  fatigues, 
—  et,  pour  quelques  lueurs  d'espe'rance,  de 
sombres  et  furieux  de'sespoirs  ! 

Pourtant  il  a  bataillé  sans  relâche,  ne  voulant 
pas  s'avouer  inférieur  à  la  Destinée.  Et  c'est  préci- 
sément de  cette  lutte  corps-à-corps  avec  la 
Fortune,  qu'est  faite  la  tragique  beauté  d'une  vie 
qui  fut  un  perpétuel  combat,  le  vrai  «  struggle  for 
life  ». 

Tempérament  excessif,  Henry  Becque  aimait 
d'ailleurs  à  sentir  des  résistances  :  cela  fouettait 
son  activité,  comme  la  vue  de  l'obstacle  à  franchir 
fait  se  cabrer  d'aise  le  pur  sang.  On  a  même  pu 
dire  de  lui  qu'il  aimait  beaucoup  à  haïr  (1).  C'est 
aller  un  peu  loin.  En  tout  cas,  il  faut  remarquer 
à  sa  louange,  que  ses  haines  comme  ses  rancunes 
n'avaient  rien  de  bas,  de  personnel,  ni  même, 
probablement  de  très  profond.  Elles  étaient  l'ali- 
ment nécessaire  de  son  génie  si  particulier,  et  elles 
entretenaient  constamment  sa  verve.  S'il  invec- 
tivait souvent  certains  hommes,  c'est  qu'il  n'aimait 
pas  leurs  idées,  et  qu'il  était  dans  son  caractère 
combatif  et  prompt  de  saisir  volontiers  les  idées  à 
travers  les  hommes  (2). 

L'histoire  serait  longue  de  ce  que  l'on  pourrait 

(1)  Le  Gaulois,  13  mai  1899. 
(i)  Idem. 


154  HENRY    BECQUE 

appeler  «  les  réactions  »  de  Henry  Becque  aux 
prises  avec  la  vie.  Mais,  c'est  là,  nous  le  répétons, 
le  côté  intéressant  de  ce  caractère  franchement 
militant  ;  nous  allons  tâcher  de  l'étudier  sous  ce 
jour.  Comment  Becque  a-t-il  mené  son  combat? 
Comment  s'est-il  défendu  ? 

Tout  d'abord,  une  remarque  s'impose,  précisé- 
ment à  propos  de  ce  mot  «  défense  »  :  la  lutte  de 
Becque  fut  bien  plutôt,  disons-le,  une  hardie  offen- 
sive que  l'attitude  passive  et  volontiers  résignée 
de  celui  qui  se  contenterait  de  parer  les  coups.  «  Il 
allait,  il  partait  !...  »  a-t-on  dit  de  lui  (1).  Il  y  a 
dans  la  façon  de  procéder  de  Becque  quelque 
chose  de  la  «  furia  »  du  taureau  qui,  une  fois  ou- 
verte la  porte  du  toril,  se  précipite  dans  l'arène  et 
fonce  droit,  tête  baissée,  les  cornes  en  avant  sur  la 
première  cape  rouge  qu'il  a  vu  s'agiter.  Ainsi,  notre 
auteur.  Lui  non  plus  ne  connaît  ni  les  atermoie- 
ments, ni  les  demi-mesures  ;  mais  entier,  tout  d'une 
pièce,  il  conservera  toujours  l'intégrité  de  sa  pen- 
sée. Dans  la  conversation  comme  dans  ses  articles 
de  journaux,  comme  dans  son  théâtre,  il  dit  haut 
ce  qu'il  veut  dire.  Il  interdit  à  son  esprit  et  à  son  or- 
gueil les  concessions  que  tant  d'autres  font  à 
l'opinion  ou  à  l'argent.  Lui  méprise  l'opinion  ;  et 
quant  à  l'argent,  il  le  dédaigne  ;  ce  dédain  per- 
sistera jusqu'à  la  fin  et  cela  seul  suffirait  à  le  dis- 
tinguer de  beaucoup  de  ses  confrères. 

(1)  Edmond  Sée,  Renaissance  Latine,  15  juin  1904. 


L' SOMME  155 

Rien  d'étonnant  qu'avec  de  pareilles  disposi- 
tions, Henry  Becque,  entier  dans  ses  (sentiments, 
provoquât  delapartd'autrui  des  sentiments  entiers. 
C'était  bien  un  de  ces  tempéraments  excessifs  qui 
attirent  l'enthousiasme  et  la  haine,  jamais  l'indif- 
férence. Et  il  faut  bien  avouer  qu'il  s'attira  des 
rancunes  et  des  colères.  N'avons-nous  pas  dit  tan- 
tôt qu'il  les  appelait  presque  ;  ou  s'il  ne  les  cher- 
chait pas,  tout  au  moins  n'essaya-t-il  jamais  de  les 
détourner.  Et  si,  en  tout  cas,  son  humeur  agres- 
sive les  provoqua  pour  le  plaisir,  on  peut  dire 
qu'elle  y  réussit  au-delà  de  toute  espérance. 

Le  gros  public  ne  le  comprit  pas.  On  l'accusait 
d'être  un  grincheux,  un  bourru,  un  haineux. 

Mais  c'est  surtout  dans  le  monde  des  gens  de 
lettres  qu'il  trouva  le  plus  d'ennemis  et  de  détrac- 
teurs. Henry  Becque,  nous  le  savons,  ne  cachait 
ni  ses  affections,  ni  ses  haines.  Il  ne  connaissait  ni 
l'hypocrisie  ni  la  flatterie.  On  comprend  aisément 
l'effet  que  pouvait  produire  dans  ce  milieu  des 
lettres  où  fleurit  la  réticence  comme  une  fleur 
vénéneuse,  l'âpre  et  brutale  franchise  de  l'auteur 
des  Corbeaux.  C'était  le  pavé  dans  la  mare  aux 
grenouilles.  Il  passa  bientôt  pour  un  misanthrope. 
Le  fait  qu'il  ne  dissimulait  jamais  -a  pensée  lui 
valut  la  réputation  d'un  original  et  d'un  aigri. 
Fidèle  d'ailleurs  h  sa  méthode  d'attaque,  U.niv 
Becque  ne  se  gênait  pas  pour  dire  et  au  besoin 
montrer  qu'il  n'aimait  pas  beaucoup  la  plupart  de 
ses  confrères,  non  plus  que  les  directeurs  e<  les 


156  HENRY   BECQUE 

critiques.  «  Ce  qu'ils  ne  me  pardonnent  pas,  disait- 
il,  les  dramaturges  contemporains,   c'est  d'avoir 

fait  du  théâtre  comme  eux ou  plutôt  autrement 

qu'eux.  (4)  »  Becque  était  détesté  par  beaucoup. 
Dans  les  dernières  visites  qu'il  fit  pour  l'Académie, 
un  des  immortels  qui  le  reçut  lui  disait  :  «  Vos 
confrères,  les  auteurs  dramatiques  sont  détestables 
pour  vous  !  »  (2) 

Becque  ne  pardonnait  pas  les  succès  faciles  et 
obtenus  par  des  moyens  qui  lui  paraissaient  de 
mauvais  aloi  ;  car  sa  probe  conscience  d'artiste, 
qui  n'a  jamais  consenti  une  concession,  ne  lui 
permettait  pas  de  l'admettre.  D'ailleurs,  l'auteur 
des  Corbeaux  ne  s'attaquait  jamais  aux  humbles  ; 
seuls,  les  puissants,  les  arrivés  sentirent  l'aiguillon 
de  ses  épigrammes,  le  fouet  de  ses  satires. 

Deux  hommes  cependant  furent  l'objet  de  sa 
part  d'une  véritable  haine  :  Claretie  et  Sarcey. 
Voici,  à  ce  propos,  une  amusante  anecdote.  Dans 
l'été  de  1898,  M.  Jean  Bernard  faisait  pour  Le 
Figaro  une  enquête  sur  «  l'idéal  à  vingt  ans  ».  Il 
écrivit  à  Becque  et  reçut  cette  réponse  :  «  J'ai 
fait  bien  des  rêves  à  vingt  ans,  à  trente  ans  et  plus 
tard  encore  ;  aucun  ne  s'est  réalisé.  »  Cette  réponse 
parut  trop  laconique  au  journaliste  qui  écrivit  une 
seconde  fois  dans  le  même  sens.  Voici  un  passage 
de  la  lettre  de  Becque  :  «  Vous  êtes  l'ami  de  Claretie 
que  je  n'aime  guère,  et  vous  manifestez  de  la  sym- 

(1)  La  Volonté,  Heures  Parisiennes,  24  octobre  1898, 

(2)  Idem. 


l'homme  157 

pathie  pour  Sarcey  que  j'exècre  :  si  je  vous  disais 
mon  véritable  idéal  a  vingt  ans,  Glaretie  vous  en 
voudrait  de  l'avoir  imprimé  et  Sarcey  la  trouve- 
rait mauvaise.  Alors  quoi  ?  il  vaut  mieux  que  je 
me  contente  des  deux  lignes  que  vous  avez  déjà  ; 
quand  vous  réunirez  «  les  opinions  »  en  volume, 
nous  en  recauserons.  Croyez  en  mes  sentiments 
dévoués,  et  si  vous  avez  une  minute  a  perdre 
un  de  ces  matins,  grimpez  a  mon  grenier,  un 
vrai  grenier  celui-là,  je  vous  dirai  du  mal  de 
beaucoup  de  mes  contemporains  qui  ne  l'ont  pas 
volé  (1).  » 

Mais  cette  animosité  devait  cesser  vers  la  fin. 
Une  nouvelle  édition  de  ses  Souvenirs  était  sur  le 
point  de  paraître,  Becque  se  faisait  vieux.  Un  de 
ses  amis  lui  demanda  s'il  ne  voulait  pas  en  rayer 
les  pages  concernant  Sarcey.  Becque  ne  répondit 
pas  négativement.  Et  même,  avant  sa  mort,  il  se 
réconcilia  avec  Glaretie  (2). 

On  a  signalé  plus  d'une  fois  la  singulière  excep- 
tion que  fit  Becque  dans  son  universel  dédain  des 
hommes  et  des  choses,  en  faveur  de  Sardou,  le 
seul  auteur,  a-t-on  pu  dire,  dont  il  ait  parlé  avec 
amitié  et  enthousiasme.  Il  le  proclamait  le  maître, 
maître  de  l'observation  dramatique,  maître  de  la 
peinture  de  caractères.  Dès  le  premier  jour,  Sardou 
avait  accueilli  Becque  débutant  avec  bienveil- 
lance. Dans  le  cours  de  sa  vie  Sardou  l'a  toujours 

(1)  Jeun  Bernard,  Gil  Blas,  13  mai  1899- 

(2)  Adrien  Bernheim,  Le  Figaro,  1"  juin  1908. 


158  HENRY    BECQUE 

soutenu,  conseillé  et  appuyé  (1).  Si  Henry  Becque 
avait  la  haine  tenace,  il  avait  aussi  pour  quelques 
hommes  qu'il  appréciait,  une  reconnaissance  pro- 
fonde et  définitive,  à  la  hauteur  de  son  caractère. 

Il  faut  avouer  cependant,  que  vers  la  fin  de  sa 
vie,  surtout,  son  caractère  aigri  par  trente  années 
de  luttes  malheureuses,  était  devenu  ombrageux. 
Même  alors,  il  ne  fut  jamais  dur  pour  les  faibles, 
pour  les  débutants.  A  l'occasion  même,  il  les  eut 
aidés,  et  volontiers  il  eût  oublié  ses  propres 
déboires,  pour  leur  éviter  ou  leur  adoucir  les  amer- 
tumes des  débuts.  «  On  m'accuse  d'avoir  la  dent 
dure  »  disait  Becque  à  M.  Emile  Bergerat.  «  C'est 
celie  qui  me  manque  sur  le  devant  et  qu'ils  m'ont 
cassée  a  coups  de  pierres  !  »  mot  douloureux,  qui 
en  dit  long  sur  des  rancœurs  trop  longtemps 
éprouvées. 

Becque  n'était  pas  seulement,  comme  on  l'a 
prétendu,  «  un  bourru  bienfaisant  !  »  Tempéra- 
ment excessif,  l'auteur  de  La  Parisienne  gardait 
dans  le  meilleur  coin  de  son  cœur  d'inépuisables 
réserves  de  tendresses.  Nous  avons  dit  un  mot,  il 
n'y  a  qu'un  instant,  de  la  reconnaissance  qu'il 
gardait  envers  ses  bienfaiteurs.  Nous  voulons  nous 
attarder  un  peu  sur  ce  côté  du  personnage  :  Becque, 
bon  cœur. 

Vis-à-vis  des  siens  tout  d'abord,  de  sa  famille. 
11  adorait  sa  mère  ;  le  jour  où  elle  mourut,  il  écrivit 

(1)  Dans  ses  Souvenirs  d'un  auteur  dramatique,  Becque 
a  consacré  un  chapitre  à  Victorien  Sardou. 


L HOMME  159 

à  Adrien  Bernheim  «  les  grandes  tristesses,  ce  ne 
sont  pas,  mon  ami,  les  pièces  qui  tombent,  ce  sont 
les  places  du  foyer  qui  restent  vides  (1).  »  Pour 
son  frère  aussi,  il  professait  une  sorte  de  culte, 
vantant  sans  cesse  ses  qualités,  lui  témoignant  une 
admiration  presque  maternelle  et  un  enthousiasme 
débordant.   Nous   aimons   aussi  à  propos  de  ses 
affections  de  famille   cette  anecdote   contée  par 
l'abbé  Delfour  :  Au  début  de  sa  vie,    certains  des 
siens  se  trouvèrent  entre  les  griffes  d'un  avoué  de 
province.   Becque,   vite  prend  le  train,    court  à 
l'étude  et,  en  quelques  mots  catégoriques,   remet 
les  choses  au  point  ;  l'homme  déconcerté,   s'em- 
brouille: «  Vous  êtes  dans  les  affaires?  »  demande- 
t-il,  surpris  de  la  lucidité  de  son  adversaire.  Et  le 
futur  auteur  des   Corbeaux  de   répondre   froide- 
ment, superbe  :  «  Je  suis  poète,  Monsieur  !  (2)  » 
Ses  traits  de  bonté  ne  sont  pas  rares  envers  ses 
amis.  Jamais  il  n'y  eut  ami  plus  fidèle.  Lorsqu'il 
avait  fait  choix' d'un   camarade,   il  l'aimait  avec 
une  véritable  ferveur  et  lui  rendait  n'importe  quel 
service  avec  une  abnégation  incroyable.  Un  jour, 
il  frappe  a  la  porte  d'un  journal  qui  venait  d'être 
fondé.  On  le  reçoit  poliment,  mais  on  reconduit  *\e 
même.  On  craignait  que  ses  articles  ne  donnassent 
lieu  à  de  trop  violentes  polémiques,  et  puis  on 
ne  pouvait  payer  le  prix  qu'il  demandait,  Becque 

(1)  Adrien  Bernheim,  Trente  ana  de  théilrê,  vol.  L 
(1)  L'abbé  Glodoniir  Delfour,  La  Religion  (tel  Cont$mpo- 
vains,  vol.  III,  Paris,  Lecène  et  Oudin,'  1910. 


160  HENRY    BECQUE 

ne  montra  aucune  irritation,  et,  en  prenant  congé, 
il  dit  au  directeur  :  «  Rendez-moi  du  moins  un 
service.  Je  connais  un  jeune  homme  auquel  je 
m'intéresse  beaucoup.  Prenez-le  à  la  rédaction  de 
votre  journal.  Faites-le  venir  sans  lui  dire,  n'est- 
ce  pas,  que  je  l'ai  recommandé  !...  »  Le  directeur 
promet.  Et  ce  ne  fut  qu'un  an  après  que  le  jeune 
homme  apprit  par  hasard  à  qui  il  devait  sa  situa- 
tion (1). 

Une  autre  fois  Becque  se  présente  en  personne 
au  Cabinet  du  Ministre  de  l'Instruction  Publique. 
—  Monsieur  le  Ministre,  cela  vous  surprendra, 
mais  c'est  la  première  fois  que  je  viens  demander 
quelque  chose  pour  un  de  mes  confrères.  L'auteur 
est  plein  de  talent,  et  je  trouve  chez  l'homme,  qui 
est  un  caractère,  quelques-unes  de  ces  rares  qua- 
lités d'intelligence  qui  m'ont  fait  tant  d'ennemis... 
Je  voudrais  la  croix  pour  M.  Léon  Gandillot.  Et, 
le  lendemain,  sur  la  proposition  de  Becque,  rati- 
fiée par  le  Ministre,  M.  Gandillot  était  fait,  sans 
démarches,  sans  même  y  prendre  garde,  chevalier 
de  la  Légion  d'Honneur  (2).  Becque  avait  un  faible 
pour  Gandillot.  Jamais  il  n'eût  manqué  d'aller 
applaudir  une  de  ses  pièces  à  la  première  représen- 
tation. Et  ce  fut  Gandillot  qu'il  chargea  de  lui 
trouver  la  Maison  de  santé  qui  devait  lui  apporter 
la  guérison  (3). 

(1)  Xavier  Roux,  Chronique  des  Livres,  10  juin  1904. 

(2)  Le  Figaro,  18  mai  1899. 

(3)  Adrien  Bernheim,  Trente  ans  de  théâtre. 


L  H0M11E 


164 


Henry  Becque  était  lié  avec  M.  Henry  Bauër, 
d'une  amitié  fraternelle  qui  dura  plus  de  vingt 
ans.  L'auteur  des  Corbeaux  allait  souvent  rendre 
visite  à  son  ami  dans  le  vaste  appartement  qu'il 
occupait  au  n°  51  de  la  rue  de  Prony.  Il  y  avait  la 
un  billard,  et  Becque  prenait  plaisir  à  essayer  de 
savants  carambolages.  C'était  du  reste  à  peu  près 
le  seul  jeu  qu'il  aimât.  Destemps  en  temps  il  s'in- 
terrompait dans  une  «  série  »  pour  raconter  une 
anecdote  qu'il  entrecoupait  de  son  interjection 
familière  :  —  «  Quoi  !  Quoi  !...  N'est-ce  pas,  que 
c'est  drôle?  —  »  Cette  amitié  avec  M.  Henry 
Bauër  avait  quelque  chose  d'exclusif,  comme  en 
témoigne  la  lettre  suivante  : 

Mon  cher  Ami, 

Je  n'aime  pas  le  rendez-vous  que  vous  m'indiquez, 
où  je  vous  rencontrerai  bien  certainement  avec  des 
figures  qui  ne  me  plaisent  pas.  A  quoi  bon  ?  Je  me 
fais  une  fête  de  dîner  avec  vous.  J'aurais  en  vous  aper- 
cevant un  vif  mouvement  de  plaisir  et  d'affection. 
Pourquoi  voulez-vous  me  le  gâter  ?  Convenons  que 
nous  nous  trouverons  lundi  à  sept  heures  chez  Lame 
au  coin  de  la  rue  Royale,  vous  avec  moi,  moi  avec  vous. 

Amitiés  sincères. 

Henry  Becque. 

Il  dînait  souvent  avec  MM.  Léon  Gandillot, 
Henry  Bauër,  Alfred  Capus,  Georges  Payelle  et 
Félix  Décori.  Becque  les  animait  de  sa  gaîté 
robuste,  car  ce  n'était  qu'à  ses  amis  qu'il  voulait 
consacrer  les  heures  de  repas. 

HENRY  BECQUE  11 


162 


HENRY    BECQUE 


Ajoutons  que,  comme  c'est  souvent  le  cas  chez 
les  tempéraments  excessifs,  le  même  homme  qui 
vitupérait  contre  l'injustice  de  ses  confrères  à  son 
égard,  savait  se  montrer,  tel  soir  de  «  première  », 
le  confrère  le  plus  ému,  le  plus  réconfortant,  le 
plus  fier  d'applaudir  une  victoire. 

Les  jeunes  auteurs,  les  jeunes  poètes  ne  trou- 
vèrent jamais  de  détracteur  en  Becque  ;  au  con- 
traire. Il  aimait  la  jeunesse,  ses  enthousiasmes, 
ses  ardeurs,  sa  foi  dans  la  vie,  la  belle  jeunesse, 
heureuse  et  confiante.  La  porte  de  son  logis  s'ou- 
vrait toujours  aux  poètes  de  vingt  ans,  aux  auteurs 
novices,  qui  venaient  consulter  le  maître  du 
théâtre  nouveau.  Avec  quelle  bonne  grâce,  quelle 
sympathie,  il  leur  prêtait  ses  précieux  conseils, 
son  encouragement,  son  appui  !  Il  s'intéressait 
sincèrement  à  leurs  efforts,  dans  une  carrière  qui 
avait  été  rude  pour  lui,  et  il  faisait  tout  son  pos- 
sible pour  leur  épargner  les  épreuves  qu'il  avait 
subies.  Il  passait  la  plupart  de  ses  heures  de  loisir 
au  Cercle  ou  aux  rédactions  des  journaux  où  il 
s'amusait  à  raconter  des  anecdotes  aux  jeunes  ré- 
dacteurs. Il  aimait  à  leur  lire  ses  articles  sur  Cla- 
retie  ou  Sarcey  ;  et  puis  ils  lui  racontaient  des  his- 
toires de  duel. 

Un  jour,  Henry  Becque  arriva  au  théâtre  en 
retard,  presque  a  la  fin  du  premier  acte  ;  l'on  don- 
nait une  reprise  d'une  de  ses  pièces.  L'auteur  s'ex- 
cusa en  prétextant  une  affaire  urgente.  La  vérité 
était  qu'il  avait  été  faire  une  démarche  en  faveur 


l'homme  163 

d'un  jeune  confrère  moins  heureux  que  lui  (1). 

De  situation  plus  que  modeste,  il  était  volontiers 
hospitalier  avec  ses  amis.  M.  Xavier  Roux  se 
comptait  parmi  ceux  qui  avaient  libre  accès  à  son 
appartement.  Un  jour,  raconte-t-ii,  il  arriva  à 
l'heure  du  déjeuner.  Becque  était  en  train  de  pré- 
parer son  repas.  Il  invita  Roux,  celui-ci  accepta. 
Becque  mit  une  serviette  sur  la  table  de  bois  blanc. 
Il  n'y  avait  que  deux  assiettes,  mais  toute  une 
collection  de  verres.  Et  la  cave  ne  contenait  qu'une 
sorte  de  vin  —  à  seize  sous  le  litre.  Becque  mit 
trois  verres  à  chaque  place.  On  mangeait,  on  parlait 
théâtre,  Becque  versa  le  vin  rouge.  «  Buvez  vite, 

videz  votre  verre,  ce  vin  n'est  pas  bon Vous 

allez  goûter  mon  bordeaux  de  1874  ;  passez-moi 
votre  verre  à  bordeaux.  »  Il  mit  la  bouteille  de  vin 
rouge  dans  le  panier  et  versa  lentement.  «  Le 
bordeaux  était  excellent  !»  —  «  Maintenant  vous 
allez  goûter  mon  Champagne.  C'est  délicieux.  » 
Puis  il  fit  les  mêmes  mouvements  avec  la  bouteille 
de  vin  rouge,  mais  il  versa  cette  fois,  dans  un 
verre  à  Champagne.  Levant  son  verre,  tout  haut 
et  avec  un  rire  épanoui,  il  buvait  à  la  santé  de  Sar- 
cey  et  de  Glaretie  (2). 

La  dernière  année  de  sa  vie,  il  s'entendait  mai 
avec  M.  Bauër  et  quelques  autres  amis.  Il  y  avait 
même  froissement.  Un  jour,  entin,  Becque  alla 
voir  M.  Bauër.  «.  Mon  cher  ami,  dit-il,  je  me  suis 

(1)  Régis  Gignoux,  Le  Figaro,  2  juin  1908. 

(2)  Xavier  Roux,  Chronique  des  Uvt08,  10  juin  l! 


164  HENRY    BECQUE 

grossièrement  trompé  ;  j'ai  dû  faire  de  la  peine  à 
ceux  qui  m'aiment  ;  je  leur  en  demande  pardon.  » 
Sa  voix  tremblait,  son  émotion  était  extrême  ; 
rarement  il  ne  fut  ému  à  ce  point,  parce  qu'il  était 
fier  et  inflexible  (1). 

Cebourru  aimait  aussi  les  enfants.  Il  prenait  plai- 
sir à  se  mêler  à  leurs  jeux.  «  Si  je  vous  amenais  mes 
neveux  »....  proposait-il  à  un  de  ses  amis  intimes, 
père  d'une  nombreuse  famille.  Et  désignant  les  en- 
fants du  geste  :  «  On  les  mettrait  jouer  ensemble(2).» 

Nous  avons  parlé  tout  à  l'heure  de  son  amitié 
avec  M.  Henry  Bauër.  M.  Gérard  Bauër,  le  dis- 
tingué critique  et  l'excellent  écrivain  d'aujourd'hui, 
n'était  à  l'époque  qu'un  petit  garçon  aux  mollets 
nus.  Becque  s'intéressait  beaucoup  à  lui  ;  il  lui 
tapotait  les  joues,  et  il  lui  demandait  ce  qu'il  vou- 
drait être:  «  Officier  de  marine!...  »  disait  le 
garçonnet.  Becque  approuvait,  souriant. 

Et  puisque  nous  parlons  ici  du  cœur  de  l'auteur 
des  Corbeaux,  qu'il  nous  soit  permis  de  citer  le 
dernier  témoignage,  plus  éloquent  que  n'importe 
quel  commentaire.  Il  s'agit  d'une  lettre  d'un  carac- 
tère absolument  privé,  adressée  à  M.  Henry  Bauër 
encore  : 

Mon  cher  Ami, 

Je  vous  demande  pardon.  J'ai  besoin  de  quatre 
places  pour  l'Hippodrome  pour  de   petites  gens  qui 

(1)  Régis  Gignoux,  Le  Figaro,  10  juin  1908. 

(2)  Georges  Lecomte,  La  Revue,  1er  juin  1909. 


l'homme  165 

meurent  d'envie  d'y  aller.  Soyons  bon,  c'est  encore  ce 
qu'il  y  a  de  meilleur... 
A  vous  de  cœur. 

Henry  Becque. 

On  le  voit.  Il  y  avait  chez  Henry  Becque  plus 
d'amour  que  de  fiel.  D'où  vient  qu'il  passe  encore 
aujourd'hui  pour  avoir  été,  avant  tout  un  bilieux? 
Cela  tient  à  une  rude  franchise,  qui  n'épargnait 
rien  ni  personne,  pas  même  lui.  Grandi  dans  une 
atmosphère  de  droiture,  de  bonne  tenue,  de  poli- 
tesse, il  avait  le  respect  de  l'honneur,  de  la  parole 
donnée,  de  la  franchise  dans  les  sentiments  et 
dans  les  relations.  Nous  ne  savons  pas  d'exemple 
plus  typique  de  cette  fîère  indépendance  que  la 
réponse  a  l'enquête  de  La  Volonté.  C'était  pen- 
dant l'automne  de  1898.  La  question  posée  était  de 
connaître  quel  était  le  plus  grand  prosateur  vivant. 
La  plupart  des  écrivains  sollicités  de  donner  leur 
opinion  se  répandirent  en  de  longues  considéra- 
tions. Voici  la  réponse  de  Becque  :  «  Mes  con- 
frères ne  voteront  pas  pour  moi,  je  ne  voterai  pas 
pour  eux  !  »  Et  ceci  ne  serait  rien  encore.  C'était 
écrit  deux  jours  avant  une  élection  a  l'Académie 
où  Becque  était  candidat  (1). 

Becque  qui  a  acquis  la  réputation  d'un  homme 
morose,  estimait  que  le  princi{  al  trait  de  son 
caractère  était  la  gaîté.  Il  a  déclaré  lui-même  : 
«     Pourquoi    serions-nous     acrimonieux  ?   Nous 

{\)  L'élection  eut  lieu  le  8  décembre. 


166  HENRY    BECQUE 

sommes  les  spectateurs  critiques  du  monde.  Çà 
nous  amuse  de  regarder  la  société,  nous  passons 
notre  temps  à  en  chercher  les  défauts,  les  vices, 
les  ridicules  et  à  en  rire...»  (1).  Mais  dans  quel 
sens  faut-il  prendre  cette  ironie  et  ce  rire  ?  Molière 
aussi  a  ri  des  travers  de  l'humanité.  Molière  n'est 
pas,  à  proprement  dire,  un  auteur  gai.  La  vérité 
est  qu'il  faut  distinguer  entre  la  gaîté  et  le 
comique  :  la  vis  comica  des  Anciens.  Cette  vis 
comica,  nécessaire  au  peintre  de  la  Parisienne 
comme  à  celui  de  Tartuffe  pour  que  s'accom- 
plisse par  eux,  la  destinée  de  la  comédie.  Gastigat 
ridendo  mores,  n'est-il  pas  vrai  que  cette  formule 
comporte  en  soi  une  grande  part  de  mélancolie, 
voire  de  souffrance  ?  Seuls,  les  enfants  et  les  fous 
se  contentent  de  rire  du  spectacle  des  misères 
humaines  ;  Henry  Becque  qui  en  souffre,  refoule 
ses  larmes  derrière  un  sarcasme.  Cela,  c'est  l'iro- 
nie de  la  vie  ;  c'en  est  aussi  la  tragique  grandeur. 

Il  nous  faut  dire  un  mot  des  relations  de  Henry 
Becque  avec  les  femmes. 

L'auteur  de  La  Parisienne  aimait  beaucoup  la 
société  des  femmes,  se  montrant  vis-a-vis  d'elles 
le  cavalier  le  plus  galant  et  le  plus  empressé.  Il  se 
plaisait  à  les  étudier  dans  le  manège  des  conver- 
sations et  des  coquetteries  mondaines,  où  l'obser- 
vateur perspicace  et  l'impitoyable  analyste  trou- 
vait   un    champ  fertile  en  trouvailles  heureuses. 

(1)  Du  Tillet,  Revue  Bleue,  20  mai  1899. 


l'homme  \iu 

Et,    les  connaissant  bien,   il  se   méfiait  d'elles. 

M.  Tissot,  lors  de  la  dernière  visite  qu'il  fit  a 
Becque,  lui  ayant  demandé  s'il  pensait  vraiment 
que  toutes  les  femmes  de  Paris  fussent  d'aussi 
désespérants  petits  monstres  que  Clotilde,  le  dra- 
maturge le  regarda  un  long  moment  avec  son 
mauvais  sourire,  puis  il  laissa  tomber  :  «  Objec- 
tivement, bien  entendu,  je  n'en  sais  rien  ;  mais 
pour  mon  compte  personnel,  je  le  pense,  car  je 
n'en  ai  jamais  rencontré  d'autres.  Si,  pourtant, 
jadis,  une  que  je  croyais  honnête  !  Je  voulais 
l'épouser.  Au  dernier  moment  j'eus  des  scrupules  ; 
je  préférai  l'observer.  Bien  m'en  a  pris,  car  j'ai  su 
depuis  qu'elle  avait  tourné  comme  les  autres  !  (1)  » 

Mais  tout  ceci,  c'est  Becque  dans  le  monde.  Et 
Becque  dans  le  monde,  en  smoking  ou  cravate 
blanche,  ce  n'est  pas  tout-a-fait  le  vrai  Bocque.  Le 
vrai  Becque,  c'est  avenue  de  Villiers  qu'il  le  faut 
imaginer,  dans  l'humble  chambre  où  il  ne  recevait 
presque  personne,  n'invitant  que  ceux-là  qu'il 
savait  respecter  son  austère  pauvreté. 

Très  paresseux,  et  pas  assez  soucieux  de  sa 
tenue  lorsqu'il  était  seul,  il  restait  de  longues 
heures  en  chemise  de  nuit  et  en  pantalon,  couché 
à  la  turque  sur  un  divan,  fumant  interminablement 
des  cigares  et  regardant  dans  l'espace.  Survenait- 
il  un  visiteur,  c'était  un  changement  instantané  : 
Becque  s'anime,   il  parle,  il  gesticule  et  fait  des 

(1)  Ernest  Tissot,  Revue  Générale,  décembre  1904. 


468  HENRY    BECQUE 

mots  ;  raconte  des  histoires,  confesse  ses  aver- 
sions, ses  haines,  lit  des  fragments  de  ses  pièces  — 
et  toujours  son  éternelle  interjection  :  «  Quoi  ! 
Quoi  !  Quoi  !...  » 

«  Chaque  fois  que  j'ai  eu  la  joie  de  le  ren- 
contrer, écrit  M.  Gustave  Geoffroy,  je  l'ai  toujours 
trouvé  de  courage  superbe,  méprisant  et  enthou- 
siaste, amer  et  joyeux,  riant  de  la  mauvaise  for- 
tune, portant  fièrement  l'adversité.  Ce  beau  visage 
hautain  avait  un  grand  charme,  les  yeux  riants, 
la  parole  familière,  coupée  de  rires  et  d'interjec- 
tions, (i),  (fi).-» 

(1)  Gustave  Geoffroy,  Revue  Encyclopédique ,  1899,  vol.  IX. 
pages  621-626. 

(2)  En  1892,  la  Revue  Illustrée  avait  posé,  aux  hommes 
connus  de  l'époque,  un  questionnaire  sur  leurs  goûts,  leurs 
préférences,  leurs  opinions  :  Nous  donnons  les  réponses 
d'Henry  Becque. 

La  Revue  illustrée,  1892,  vol.  XIV,  p.  381.  Confessions  des 
Salons  : 
Principal  trait  de  mon  caractère  :  la  gaieté. 
Qualité  que  je  préfère  chez  un  homme  :  la  grandeur. 
Qualité  que  je  préfère  chez  une  femme  :  la  faiblesse. 
Ma  qualité  favorite  :  conversation. 
Mon  principal  défaut  :  bavardage. 
Mon  occupation  préférée  :  aucune. 
Mon  rêve  de  bonheur  :  celui  des  autres. 
Quel  serait  mon  plus  grand  malheur  :  celui  de  demain. 
Ce  que  je  voudrais  être  :  capitaliste. 
Le  pays  où  je  désirerais  vivre  :  ailleurs. 
La  couleur  que  je  préfère  :  le  rouge. 
La  fleur  que  je  préfère  :  la  rose. 
L'animal  que  je  préfère  :  aucun. 
L'oiseau  que  je  préfère  :  aucun. 
Mon  auteur  favori  en  prose  :  Rousseau. 
Mon  poète  favori  :  Victor  Hugo. 
Mon  peintre  favori  :  Puvis  de  Chavannes, 


l'homme  169 

Mon  compositeur  favori  :  Wagner. 

Mon  héros  favori  dans  la  fiction  :  Don  Juan. 

Mon  héroïne  favorite  dans  la  fiction  :  Mlu  de  Lespinasse. 

Mon  héros  favori  dans  ia  vie  réelle'  Joseph  Prud'homme, 

Mon  héroïne  favorite  dans  lavie  réelle  :  la  baronne  Hulot. 

Boisson  et  nourriture  que  je  préfère  :  le  Champagne. 

Mes  noms  favoris  :  ceux  que  j'ai  aimes. 

Ce  que  je  déteste  le  plus  :  le  mensonge. 

Caractèrehistoriquequeje  méprise  le  idus.IgnacedeLoyola. 

Le  fait  militaire  que  j'admire  le  plus  :  Auslerlitz. 

La  réforme  que  j'estime  le  plus  :  la  réforme  personnelle. 

Ledonde  lanatarequeje  voudrais  avoir  :  la  poésie  lyrique. 

Gomment  j'aimerais  mourir  :  le  plus  tard  possible. 

Etat  présent  de  mon  esprit  :  repos. 

Fautes  qui  m'inspirent  le  plus  d'indulgence  :  les  mien  nés. 

Ma  devise  :  accepte  ta  fortune. 


CHAPITRE  VII 
LE  SCEPTICISME  DE  BECQUE 

«  Si  le  but  de  notre  vie  n'est  pas  la  souffrance  et 
le  malheur,  c'est  donc  que  notre  existence  n'a 
aucune  raison  d'être.  »  (1); 

Après  avoir  connu  la  vie  de  Henry  Becque  et 
après  avoir  lu  ses  pièces,  on  pourrait  croire  qu'il  a 
pris  cette  parole  sinistre  de  Schopenhauer  comme 
sa  devise.  Malgré  l'état  dans  lequel  ses  pièces 
laissent  le  spectateur,  Becque  possède  un  pessi- 
misme allègre  et  bien  portant.  Il  semble  prendre 
plaisir  à  trouver  la  vie  mauvaise,  et  l'amour  trom- 
peur. Quand  il  fustige  un  mauvais  homme,  quand 
il  souligne  une  mauvaise  action,  il  le  fait,  non  en 
grondant,  mais  en  ricanant.  Certes,  Becque  n'a 
pas  été  un  homme  qui  a  vu  la  vie  en  rose  ou  qui 
a  cru  aux  illusions  du  cœur.  Mais  son  pessi- 
misme n'était  pas  désespéré.  Alfred  Capus,  qui  l'a 
bien  eonnu,  a  dit  de  lui  :  «  Il  a  regardé  la  vie  les 
sourcils  froncés,    comme   on   regarde    un   spec- 

(,1)  Arthur  Schopenhauer,  Parerga  und  Parolepomena, 


LE    SCEPTICISME    DE    BECQUE  17f 

tacle,  que  l'on  désapprouve.  Mais  ce  serait  le 
méconnaître  et  le  diminuer  singulièrement  que  de 
faire  de  lui  un  pessimiste  total.  C'était  un  pessi- 
miste qui  avait  de  l'esprit,  et  l'esprit  le  plus  français. 
Et  alors,  de  temps  en  temps,  quand  son  esprit  avait 
besoin  de  sortir  et  de  briller,  il  était  très  gai. 
L'amertume,  l'esprit  et  la  gaîté  en  se  mélangeant, 
avaient  créé  en  lui  un  fond  de  pitié  et  de  tendresse, 
que  ceux  qui  le  connaissaient  bien  découvraient 
vite  dans  sa  conversation  (1).  » 

Becque  n'était  pas  un  pessimiste  «  total  ».  S'il 
l'eût  été,  il  aurait  jeté  la  famille  Vigneron  dans 
l'abîme.  Il  aurait  chassé  les  jeunes  filles  à  la 
rue  et  conduit  la  mère  au  désespoir.  Il  l'a  (sauvée, 
dans  une  certaine  mesure,  par  le  moyen  même  qui 
avait  causé  sa  ruine.  C'est  le  spectacle  de  la  vie  et  <•' 
de  ses  misères  qui  a  rendu  Becque  pessimiste. 
C'est  parce  qu'il  aimait  surtout  les  humbles,  les 
déshérités,  Jes  gens  qui  ne  savent  pas,  les  femmes 
qui  ne  connaissent  pas  la  loi,  qu'il  a  crié  casse-cou 
sur  le  danger  qu'elles  courent  devant  les  aigrefins 
au  courant.  On  l'a  accusé  'd'avoir  poussé  les  choses 
au  noir.  «  Quoi,  disait  Sarcey,  dans  Les  Corbeaux, 
pas  un  honnête  homme,  pas  même  voiler  le 
cynisme  /des  formules  sous  des  phrases  polies.  » 
Le  procédé  dramatique  de  Becque  apparaît  là.  Pas 
un  honnête  homme  d*ns  Les  Corbeaux,  Becque  l'a 
voulu  pour  arriver  à  son  but.  Pour  appeler  l'atten- 

(1)  Alfred  Gapus,  Discours  prononcé  à.  V inauguration  du 
monument  de  Becque. 


172  HENRY    BECQUE 

tion,  comme  il  dit  lui-même,  sur  un  malheur  trop 
fre'quent,  il  a  été  impitoyable.  Le  public  pitoyable 
aurait  bien  voulu  un  brave  homme  dans  l'histoire. 
Qu'y  eut-il  fait  ?  Becque  n'en  a  pas  vu  l'utilité.  Il 
ne  l'a  pas  mis.  L'effet  frappé  en  a  été  plus  fort. 

Connaissant  ses  luttes  et  ses  déboires,  il  est 
facile  de  s'expliquer  comment  Becque  a  tourné  au 
pessimisme  les  injustices,  les  incompréhensions. 
Les  critiques  ineptes  l'ont  d'autant  plus  atteint 
dans  ses  sentiments  qu'il  avait  la  conscience  la 
plus  haute  et  la  plus  juste  et  de  son  talent  et  de  la 
valeur  de  son  œuvre. 

L'insuccès  des  pièces  de  Becque  s'explique  sans 
doute  ainsi.  Un  homme,  isolé,  peut  aboutir,  par  des 
réflexions  personnelles,  et  un  certain  tempérament, 
a  des  considérations  pessimistes.  La  foule  ne  le  peut 
pas.  Il  est  certain  que  le  pessimisme,  fùt-il  philoso- 
phiquement vrai,  est  nocif  à  l'action.  La  foule,  qui 
a  besoin  d'agir  et  de  vivre,  ne  saurait  être  pessi- 
miste. Elle  aura  tendance  a  fermer  les  yeux  sur  les 
plus  cruelles  réalités.  Elle  sera  optimiste  a  priori, 
parce  qu'elle  a  besoin  de  croire  à  la  possibilité  de 
bien  vivre  pour  vivre.  Elle  n'aimera  donc  pas  les 
spectacles  attristants  ou  cyniques.  Elle  dira,  comme 
les  critiques  l'ont  dit  du  théâtre  de  Becque,  «  ce 
n'est  pas  si  mal  dans  la  vie  »  ;  car  la  vie  pour  eux  est 
diluée  dans  mille  incidents  insignifiants  et  journa- 
liers qui  tamisent  les  souffrances  :  «  C'est  avec 
l'encre  de  la  satire,  une  encre  mêlée  de  bile,  qu'il  a 
écrit  cette  œuvre  de  colère  contenue  et  d'ironie,  a 


LE    SCEPTICISME   DE    BECQUE  173 

écrit  François  Coppée  des  Corbeaux.  Elle  attriste 
les  naïfs,  trouble  les  satisfaits,  irritent  les  corrom- 
pus, mais  ne  laisse  personne  indifférent  et  dépose 
dans  les  esprits  sérieux  un  sombre  et  salutaire  sou- 
venir. C'est  l'œuvre  d'un  honnête  homme,  non  d'un 
pessimiste  glacé,  mais  d'un  misanthrope  qui  a  des 
entrailles  et  que  l'injustice  fait  souffrir.  Le  spec- 
tacle de  la  vie  où  le  droit  du  plus  fort  triomphe  avec 
la  plus  cynique  brutalité,  rend  légitime  l'humeur 
noire  d'Alceste,  et  nous  estimons  qu'il  est  bon,  qu'il 
est  utile  qu'une  voix  sévère  comme  celle  de  M.  Hen- 
ry Becque,  dise  de  temps  en  temps  à  la  société 
hypocrite  et  égoïste  de  nos  temps  de  décadence 
quelques-unes  des  vérités  qu'elle  mérite.   »  (1) 

Becque,  pessimiste  de  la  vie,  était  aussi  scep- 
tique en  politique. 

—  «  Faut-il  entendre  par  démocratie,  a-t-il 
écrit,  les  vices  de  quelques-uns  mis  à  la  portée 
du  plus  grand  nombre?  »  (2).  Son  scepticisme  lui 
a  fait  écrire  un  sonnet  dans  lequel  il  brosse  le  ta- 
bleau d'une  société  où  les  malins  font  leurs  petites 
affaires  sans  trop  de  scrupules,  pendant -que  les 
gens  honnêtes  se  vengent  par  l'ironie  : 

Pendant  que  les  forts  et  les  s;u 
Comptent,  trafiquent,  font  leur  prix 
Acceptent  tous  les  esclavages, 
Acceptent  tous  les  compromis  ; 

(1)  François  Coppée,  Les   Corbeaux,  dans   La   Patrie,  le 
18  septembre  1882. 
12)  Querelles  Littéraires. 


174  HENRY    BECQUE 

D'autres  trop  las  pour  tant  de  peine 
Et  qui  resteront  des  témoins, 
Contemplent  la  mêlée  humaine, 
En  riant  dans  les  petits  coins. 

Parfois  des  tristesses  les  prennent  ; 
Ils  s'arrêtent  et  se  souviennent 
De  grands  projets  évanouis  ; 

Ce  sont  des  faiseurs  de  volumes 
Ils  sont  légers  comme  des  plumes 
Ils  sont  profonds  comme  des  puits  (1). 

Voilà  bien  les  hommes  dans  le  genre  de  Becque 
qui  «  contemplent  la  mêlée  en  riant  dans  les  petits 
coins.  »  Becque  a  jugé  sans  indulgence  la  société 
de  son  temps.  Dans  ses  pièces  il  rit  d'un  rive  amer 
de  leurs  esclavages  et  de  leurs  compromissions.  Il 
les  a  pris  sur  le  vif.  Il  n'y  arien  de  plus  naturel  au 
théâtre  que  les  répliques  de  coquins  que  nous 
trouvons  dans  les  chefs-d'œuvre  de  Becque.  C'est 
la  vie  même.  Ses  personnages  pourraient  être 
n'importe  qui  ;  le  langage  qu'ils  parlent  est  celui 
qui  est  indiqué  par  la  nature  des  choses.  Ils 
distillent  la  perfidie  et  la  cupidité  avec  un  naturel 
parfait. 

Partout,  Becque  reste  un  sceptique  cherchant  la 
beauté,  mais  ne  la  trouvant  que  dans  la  vérité,  et 
dans  une  vérité  amère.  Et  cependant,  avec  quelle 
délicatesse  de  touche,  Becque  n'a-t-il  pas  su 
peindre    les    honnêtes   gens  !    C'est   a   eux,  aux 

(1)  La  Revue  Illustrée,  1"  mars. 1888. 


LE    SCEPTICISME    DE    BECQUE  175 

victimes,  que  va  toute  sa  sympathie.  Il  a  voulu 
que  leur  infortune  soit  complète,  pour  que  leur 
exemple  soit  un  plus  parfait  enseignernent.  A  la 
reprise  des  Corbeaux  a  l'Odéon,  Becque  disait 
«  On  va  me  trouver  bien  vieux  jeu,  toutes  mes 
femmes  sont  honnêtes.  »  Cela  est  vrai.  Si  tous  les 
hommes  des  Corbeaux  sont  des  fripouilles,  excepté 
Vigneron,  toutes  les  femmes  sont  admirables,  sauf 
Mme  de  Saint-Genis.  Et  Mme  Chevalier,  des 
Honnêtes  Femmes,  et  le  bon  et  indulgent  du  Mesnil, 
de  La  Parisienne,  est-ce  que  Becque  ne  les  a  pas 
rendus  bien  sympathiques,  quoique  ce  dernier 
soit  un  tantinet  ridicule  ? 


Avant  d'approfondir  la  question  du  pessimisme 
de  Becque,  voyons  ce  qu'il  a  écrit  et  ce  qu'il  pen- 
sait des  mères  de  famille. 

Toutes,  sauf  Clotile  du  Mesnil,  et  encore  celle- 
ci  n'apparaît  pas  en  mère,  sont  des  exemples 
achevés  de  dévouement  et  de  bonté  d'âme.  Clo- 
tilde,  trop  affairée  ailleurs,  laisse  ses  enfants  aux 
soins  de  la  bonne  :  «  la  femme  de  chambre  est 
la  pour  çà,  »  dit-elle.  Pour  faire  le  portrait  de  ses 
honnêtes  femmes,  Becque  n'avait  qu'à  regarder 
autour  de  lui.  Sa  mère  et  sa  sœur  lui  ont  fourni 
maintes  fois  l'occasion  d'observer  les  qualités 
supérieures  de  la  vraie  mère  française.  Déjà  dans 
sa  première  pièce,  Mm  Bernardin  est  une  esquisse 


176  HENRY    BECQUE 

du  portrait  des  mères  que  nous  retrouverons 
dans  les  autres  pièces.  «  Je  me  moque  de  Paris, 
d'Athènes,  de  la  Chine.  A  qui  est-il  mon  garçon? 
Qui  est-ce  qui  l'a  fait?  C'est  moi,  et  je  veux 
qu'il  reste  auprès  de  sa  mère,  »  réplique-t-elle 
a  son  mari  (1).  Plus  tard  Mmo  de  la  Roseraye 
répète  en  d'autres  termes  la  même  pensée  : 
«  L'avenir  de  nos  enfants  nous  préoccupe  quel- 
quefois plus  que  leur  santé.  Et  puis  vous  oubliez 
les  êtres  qui  nous  ont  le  plus  aimés  et  dont  on 
pleure  éternellement  la  perte  (2).  »  Et  que  pen- 
sait Mmc  Vigneron,  cette  magistrale  création  de 
Becque?  :  «  Je  veux  bien  garder  ce  que  j'ai, 
dit-elle,  mais  je  tiens  d'abord  à  conserver  mes 
enfants  (3).  »  Ces  mères  sont  des  mères  bour- 
geoises, soumises  a  leurs  maris,  résignées  à  ses 
volontés.  Mais  nous  les  trouvons  surtout  occu- 
pées de  leurs  enfants  (4). 

Et  Becque  fait  l'éloge  de  ses  mères  par  la  bouche 
de  ses  hommes.  Rivailles,  ce  libertin  parfait,  lors- 
qu'il parle  de  Mmc  de  la  Roseraye,  trouve  «  qu'elle 
m'enseigne  le  respect  de  mes  vertus...  et  le  prix 
de  mes  vices  (o).  »  Et  Arthur,  de  La  Navette, 
autre  noceur,  mais  qui  a  moins  d'expérience,  est 

(1)  L'Enfant  Prodigue,  Acte  I,  Scène  1. 

(2)  Michel  Pauper,  Acte  I,  Scène  1. 

(3)  Les  Corbeaux.  Acte III,  Scène  12. 

(4)  Mm  Bernardin  avec  Théodore  ;  Mmc  deSaint-Genis  avec 
Georges  ;  Mm  de  la  Sainte-Croix  avec  Raoul  ;  Mmo  Letour- 
neur  avec  André. 

(5)  Michel  Pauper,  Acte  II,  Scène  1. 


LE    SCEPTICISME    DE    BECQUE  177 

convaincu  «  qu'il  n'y  a  pas  de  meilleure  société 
pour  une  femme  que  celle  de  sa  mère  (1).  »  Vigne- 
ron, au  premier  acte  des  Corbeaux,  est  en  train 
de  donner  a  son  fils  une  leçon  de  morale  ;  «  Votre 
mère,  dit -il,  prenez  exemple  sur  cette  femme-là 
et  tenez-vous  toujours  à  sa  hauteur,  on  ne  vous 
en  demandera  pas  davantage  (2).  »  Mais  en  géné- 
ral ces  vauriens  de  fils  n'ont  pas  été  un  idéal  pour 
ces  mères  adorables,  «  elles  ont  des  coquins  de 
fils  comme  vous,  qui  leur  ont  coûté  cher  a  élever 
et  qui  leur  causent  de  gros  chagrins  jusqu'à  la  fin 
de  leurs  jours  (3).  »  Ainsi  parle  la  servante  Vic- 
toire au  fils  de  Mme  Bernardin.  Mais  malgré  ces  cha- 
grins que  lui  causent  son  mari  et  son  fils,  la  mère 
de  Becque  se  reprend  sans  cesse  à  l'espoir. 
«  Qu'est-ce  qu'une  femme  peut  faire  de  mieux  que 
de  se  consacrer  à  son  mari  et  à  ses  enfants  (4)?  » 
Et  ces  épouses  soumises,  victimes  de  l'égoïsme 
des  hommes,  souffrent  en  silence. 

Les  mères  de  Becque  manquent  d'initiative  et 
d'originalité.  Les  maris  ne  sont  pas  des  tyrans, 
mais  ils  entendent  que  leurs  femmes  soient  des 
femmes  d'intérieur,  qu'elles  ne  s'occupent  pas  de 
leurs  affaires.  Ils  ont  peut-être  tort!  Si  M.  Vigneron 
avait  initié  sa  femme  aux  secrets  de  son  commerce, 
elle   aurait  pu  résister  à  Bourdon  et  à  Teissier  et 

(1)  La  Navette.  Scène  (i. 

(2)  Les  Corbeaux,  Acte  I,  Scène  I. 

(3)  L'Enfant  Prodigue,  Acte  1,  Scène  3. 

(4)  Veuve,  Scène  I. 

HENRY   BECQUE  12 


178  HENRY    BECQUE 

sauver  par  la  sa  famille  de  la  ruine.  Et  si  de  la 
Roseraye  avait  tenu  sa  femme  au  courant  de  ses 
affaires,  elle  aurait  su  l'empêcher  d'attirer  un 
malheur  sur  la  famille. 

Avec  ses  mères,  Becque  nous  a  laissé  le  portrait 
d'au  moins  une  jeune  fille  qui  serait  aussi  sublime 
que  les  mères.  Cette  jeune  fille  est  Marie  Vigneron. 
Elle  est  vraiment  noble,  pleine  de  bon  sens,  et 
dévouée  à  sa  famille.  «  Je  ne  vois  que  ma  famille, 
dit-elle.  Je  ne  vois  que  le  sort  qui  l'attend  après 
celui  qu'elle  a  perdu  (1).  »  Quand  elle  sera  femme, 
cette  jeune  fille  montrera  certainement  quelques- 
unes  des  bonnes  qualités  de  sa  mère  et  en  ajoutera 
d'autres  qui  la  rendront  une  femme  plus  pratique. 
Geneviève  et  la  jeune  Mme  Chevalier  (2)  sont  égale- 
ment les  enfants  de  ces  bonnes  mères  de  tamille 
de  Becque.  Elles  sont  peintes  avec  moins  de  pré- 
cision, mais  ce  sont  des  femmes  ou  dévouées  à  leur 
famille  ou  aspirant  à  goûter  les  joies  d'un  mariage 
heureux  dans  lequel  il  y  aura  des  enfants,  car 
selon  Geneviève,  «  les  enfants,  pour  une  femme, 
c'est  la  moitié  de  sa  vie  (3).  » 

Ces  mères  de  famille  sont  les  confidentes  de 
leurs  filles.  Témoin  Mm«  de  la  Roseraye  et  Mffie  Vi- 
gneron, les  conseils  de  celle-ci  à  sa  petite  Blanche, 
et  les  recommandations  maternelles  de  celle-là  à 
sa  fille  romanesque. 

(1)  Les  Corbeaux,  Acte  III,  Scène  8. 
(T)  Dans  Les  Honnêtes  Femmes. 
(3)  Les  Honnêtes  Femmes,  Scène  7. 


LE    SCEPTICISME    DE    BECQUE  179 

Ainsi  Becque  a  laissé  son  scepticisme  s'apaiser 
pour  peindre  ces  femmes  vertueuses. 

En  dehors  des  mères  de  famille,  Becque  n'a  pas 
toujours  été  indulgent  pour  les  femmes.  Il  les  a 
peintes  généralement  comme  des  êtres  frivoles  et 
perfides,  sans  moralité  et  préoccupées  surtout  de 
satisfaire  leur  amour-propre  et  leurs  appétits. 
Nous  savons  que  Becque  avait  été  peu  aimé  des 
femmes,  et  de  cela  il  a  dû  souffrir.  Il  a  mis  un  peu 
de  ses  rancunes  dans  ses  personnages  féminins. 

Toutefois,  si  le  succès  de  La  Parisienne  n'avait 
pas  été  si  grand,  Becque  n'aurait  pas  acquis  une 
réputation  si  bien  établie  de  misogynie.  Mais  le 
titre  de  cette  pièce  a  déplu  aux  femmes.  Sans 
réfléchir  que  Becque  a  entendu  peindre  une  de 
ces  Parisiennes  de  ce  qu'on  appelle  aussi  le  Tout- 
Paris,  bien  des  femmes  ont  pris  pour  elles  le  por- 
trait de  Giotilde.  Elles  en  ont  voulu  h  Becque  et 
lui  ont  fait  une  réputation  d'être  un  ennemi  de  la 
femme.  Cependant,  comme  nous  venons  de  le 
voir,  le  théâtre  de  Becque  comporte  nombre  de 
femmes  honnêtes. 

Les  autres,  les  coquines,  sont  presque  toutes 
des  professionnelles  :  Clarisse,  Anton  ia,  Élise, 
Mn=  Antoine,  elles  font  métier  de  leurs  charmes. 

De  celles  là  on  ne  peut  pas  dire  que  Becque  a 
tracé  des  portraits  trop  outrés.  Si  elles  savent 
tromper,  bafouer  les  hommes  et  les  berner,  vivre 
à  leurs  dépens,  elles  sont  dans  leur  personnage. 

Où  Becque  a  été  dur  pour  les  femmes,  ce  n'est 


.180  HENRY    BECQ1  E 

pas  tant  dans  son  théâtre,  que  dans  ses  écrits  et 
dans  les  sentences  qu'il  a  publiées  sous  la  dénomi- 
nation de  Notes  d'Album.  Il  y  a  lâché  sur  les 
femmes  quelques  cruautés  sans  indulgence.  C'est  là 
surtout  que  se  découvre  le  fond  de  son  àme,  ulcé- 
rée et  déçue  de  n'avoir  jamais  rencontré  dans  sa 
vie  un  amour   véritable. 

Becque  a  écrit  pittoresquement  dans  l'Enfant 
Prodigue  une  phrase  qui  pourrait  s'appliquer  à 
lui-même  :  «  Les  illusions  sur  une  femme  qu'on  a 
aimée,  cela  ressemble  aux  rhumatismes  ;  on  ne 
s'en  défait  jamais  complètement  (1).  »  Sans  doute, 
toutes  les  femmes  ne  sont  pas  Clotilde  du  Mesnil. 
Mais  Becque  en  avait  surtout  rencontré  de  sem- 
blables sur  son  chemin,  et  il  pensait  que  la  race  en 
était  nombreuse. 

Si  Becque  est  sévère  pour  les  femmes  qui  ont 
quitté  le  sentier  de  la  vertu,  il  est  sévère  aussi  et 
juge  durement  les  hommes  qui  font  profession  de 
séducteurs.  Leur  responsabilité  est  lourde.  Du 
jeune  Bernardin  au  financier  Tavernier,  Becque  les 
montre,  sans  conscience,  jouisseurs  et  lâches,  con- 
sidérant la  femme  comme  une  marchandise  qui 
vaut  le  prix  qu'on  l'a  paye.  La  femme  le  leur  rend 
bien,  et  comment  s'en  étonner  ?  N 

Dans  Michel  Pauper,  qui  a  un  rude  parler, 
un  personnage  s'exprime  ainsi  :  «  Oh,  hommes  ! 
hommes  !  que  vous  êtes  légers,  ingrats  et  cruels  !  j 

"81 

r 

(1)  L'Enfant  Prodigue.  Ac;e  IV,  Scène  11. 


LE    SCEPTICISME    DE    BECQUE  181 

Vous  choisissez  pour  vos  victimes  les  créatures  les 
plus  généreuses  et  vous  les  écartez  sans  pitié  après 
les  avoir  frappées  sans  remords  (4).  » 

Ces  hommes  là,  du  reste,  n'ont  que  du  mépris 
pour  leur  femme,  qu'ils  traitent  comme  une  mai- 
tresse  de  plus  :  «  Je  comprends  qu'on  se  batte  pour 
une  bêtise,  nous  avoue  l'un  d'eux,  je  l'ai  fait  plu- 
sieurs fois.  Mais  se  battre  pour  sa  femme,  c'esl 
ridicule  d'abord  et  c'est  inutile,  on  ne  peut  recom- 
mencer tous  les  jours  (2).  » 


Les  notaires,  officiers  publics,  agents  d'affaires, 
toute  celte  catégorie  d'hommes  excitait  la  bile  de 
Becque.  Il  semblait  qu'il  avait  écrit  pour  lui  le 
conseil  de  M"1"  de  Saint-Genis  :  «  Méfiez-vous  de 
tout  le  monde  (3).  »  Henry  Becque  a  vu  dan-  les 
hommes  d'affaires,  surtout  dons  les  financiers, 
des  Fourbes,  des  intrigants  et  des  fripons.  Il  les 
a  stigmatisé  dans  Les  Corbeaux  :  «  Quand  les 
hommes  d'affaires  arrivent  derrière  un  mort,  on 
peut  dire  :  v'ià  les  eorbeaux.  Ils  ne  laissent  que  ce 
qu'ils  ne  peuvent  pas  emporter  (4).  »  Son  notaire  est 
cynique:  «  Je  m  •  moque  bien,  dit-il, deia  chambre 
des  notaires.   Il-  sont  là  une  vingtaine   de  prud'- 

(1)  Michel  Paupcr,  Acte  II,  Scène  1. 

(2)  L'Enlèvement,  Acte  I,  Scène  5. 

(3)  Les  Corbeaux.  Acte  II,  Scène  1. 

(4)  Les  Corbeaux,  Acie  IV,  Scène  1. 


182  HENRY    BECQUE 

hommes  qui  veulent  donner  a  la  chambre  un  rôle 
tout  autre  que  le  sien.  C'est  une  protection  pour 
nous,  et  non  pas  pour  le  public  (1).  » 

Quant  aux  hommes  d'affaires,  voici  ce  qu'en 
pense  un  personnage  des  Polichinelles  :  «  On  sait 
ce  que  c'est  que  les  gens  d'affaires.  Ils  n'ont  pas  le 
sou  un  jour  et  le  lendemain  ils  remuent  des 
millions.  Seulement  il  ne  faut  pas  perdre  de  temps 
avec  eux  (2).   » 

Et  ailleurs  :  «  En  affaire,  dit  Becque,  rien  ne 
/  marche  sur  des  roulettes,  ce  qui  est  simple  est 
compliqué.  Ce  qui  est  compliqué  est  incompré- 
hensible (3),  et,  continue-t-il,  on  ne  fait  pas  de 
cérémonie  dans  les  affaires  (4).    » 

Quant  aux  médecins,  on  n'en  voit  pas  dans 
les  pièces  de  Becque,  sauf  celui  qui  vient,  en 
deux  répliques,  annoncer  la  mort  de  Vigneron» 
Mais  Becque  croyait  peu  à  la  médecine.  Il  lui 
fallut  être  très  malade  pour  consentir  à  se  faire 
soigner.  Il  avait  un  remède  a  lui  qui  n'était  pas 
si  mauvais,  après  tout,  et  qu'il  conseillait,  a 
ses  amis  «  se  reposer,  et  manger,  manger  beau- 
coup ». 

La  réponse  de  Vigneron  :  «  Un  médecin,  tu  veux 
donc  ma  mort  !  »  reflète  le  scepticisme  de  Becque 
envers  la  médecine  et  les  médecins. 


(1)  Les  Corbeaux,  Acte  I,  Scène  10. 

(2)  Les  Polichinelles,  Acte  I,  Scène  11. 

(3)  Les  Corbeaux,  Acte  II,  Scène  I. 

(4)  Les  Corbeaux,  Acte  IV,  Scène  10. 


LE    SCEPTICISME    DE    BECQUE  483 


Célibataire  endurci,  Becque  a  vu  surtout,  dans 
le  mariage  des  gens  du  monde,  une  affaire.  A-t-il  eu 
tort  :  «  Il  n'y  a  que  des  affaires  en  ce  monde  ;  le 
mariage  en  est  une  comme  les  autres  ;  celle  qui  se 
présente  aujourd'hui  pour  vous,  vous  ne  la  retrou- 
veriez pas  une  seconde  fois  »  c'est  ainsi  que  parle 
le  notaire  Bourdon.  On  dira  qu'il  est  dans  son  rôle 
d'homme  d'affaires.  Mais  une  innocente  fille, 
comme  Blanche,  qui  avait  l'illusion  d'un  mariage 
d'amour,  les  événements  lui  ont  cruellement  mon- 
tré qu'il  n'y  a  pas  de  mariage  d'amour.  Pour- 
quoi s'étonner  alors  si  nous  voyons  des  Clotilde, 
ayant  tout  de  même  un  cœur  à  satisfaire,  cher- 
cher hors  de  son  foyer  des  satisfactions  senti- 
mentales. L'adultère  est  la  rançon  du  mariage 
mondain. 

Becque  ne  croyait  pas  au  mariage  d'amour.  Ce 
thème,  qui  a  tant  servi  à  nombre  d'auteurs,  est 
absent  du  théâtre  de  Becque.  Son  idéal  sur  le 
mariage,  nous  le  trouvons  exposé  dans  les  Hon- 
nêtes Femmes.  On  ne  fonde  pas  un  foyer  sur  une 
passion.  Il  y  faut  des  aptitudes  semblables,  un 
attachement  moyen,  des  biens  équivalents  ;  avec 
cela  on  peut  s'embarquer  pour  la  vie.  C'est  un 
idéal  banal,  en  quelque  sorte  petit  bourgeois,  mais 
c'était  bien  celui  de  Becque.  Nous  voyons  Mme  de 
Saint-Genis  empêcher  son  fils  de  «  faire  un  ma- 
riage insuffisant,  qu'il  serait  en  droit  dd  lui  repro- 


184  HENRY    BECQUE 

cher  plus  tard,    »  (1) et  «  parce  que   l'on  ne 

paye  pas  avec  cette  monnaie  la  (l'amour),  son  pro- 
priétaire et  son  boulanger L'amour  passe  et 

le  ménage  reste  (2).  »  Marie,  cette  jeune  fille  pra- 
tique et  pleine  de  bon  sens,  se  rend  bien  compte 
qu'un  homme  y  regarde  deux  fois  avant  d'épouser 
une  jeune  fille  qui  n'a  rien.  (3)  Et  les  mœurs 
sont  encore  aujourd'hui  les  mêmes,  n'est-il  pas 
vrai  ? 

Becque  avait  aussi  ses  idées  sur  le  divorce.  Il 
les  a  formulées  en  des  termes  virulents  :  «  Périsse 
cette  loi  mauvaise  qui  n'a  pas  de  châtiment  pour 
le  déserteur  et  abandonne  le  porte-drapeau  (4).  » 
Plus  tard,  il  l'a  estimé,  et  a  dit  en  termes  fort  clairs 
que  le  divorce  n'est  pas  une  question  a  porter  au 
théâtre,  et  il  a  cessé  d'exprimer  'des  opinions  sur 
lui. 

Dans  presque  toutes  ses  pièces,  Becque  a  souli- 
gné l'âpreté  de  la  lutte  pour  l'argent.  Lui-même  a 
connu,  selon  ses  propres  expressions  :  «  la  grande 
blessure  d'argent  ».  Il  a  souffert  de  cette  impécu- 
niosité.  Lui  qui  aimait  le  luxe,  la  toilette,  le  Cham- 
pagne, il  a  dû  vivre  gueux  la  majeure  partie  de  sa 
vie  :  «  Nous  aurons  fait  quelque  chose  au  théâtre 
quand  nous  gagnerons  cent  mille  francs  par  an  », 
disait-il  a  ses  amis.  Aussi  a-t-il  senti  plus  qu'un 

(1)  Les  Corbeaux,  Acte  II,  Scène  1. 
(.2)  Les  Corbeaux,  Acte  III,  Scène  2. 

(3)  Les  Corbeaux,  Acte  II,  Scène  5. 

(4)  L'Enlèvement,  Acte  I,    Scène  1. 


LE    SCEPTICISME    DE    BECQUE  185 

autre  le  rôle  de  l'argent  dans  le  monde.  C'est  pour 
de  l'argent,  pour  voler  une  fortune  sans  défense 
que  les  Bourdon,  les  Teissier  déploient  leur  rapa- 
cité. Hélène  consent  a  accepter  la  main  de  Michel 
Pauper  quand  son  père,  ruiné,  s'est  tué  de  déses- 
poir, et  pour  échapper  à  la  misère.  Antonia  cherche 
a  extirper  à  ses  amants  «  un  petit  viager.  »  Enfin 
Les  Polichinelles  sont,  en  leur  entier,  la  grande 
tragédie  de  l'argent,  l'argent  qu'on  pille,  l'argent 
qu'on  vole,  l'argent  qu'on  emprunte,  parce  qu'il 
est  trop  long  de  le  gagner  honnêtement. 

La  moralité  de  Becque  sur  cette  question,  on  la, 
trouve  en  cette  parole  de  Marie  dans  Les  Corbeaux  :• 
«  Il  faut  bien  que  l'argent  ait  son  prix,  puisque 
tant  de  malheurs  arrivent  par  sa  faute  et  qu'il 
conseille  bien  souvent  les  plus  vilaines  résolu- 
lions  (1).  » 

Il  faut  rendre  à  Becque  cette  justice,  que  lui 
ont  rendu  même  ses  adversaires,  qu'il  fut  le  plus 
désintéressé  des  hommes.  Jamais  il  n'a  consenti  à 
prêter  sa  plume  à  des  besognes  comme  il  s'en  offre 
souvent  aux  journalistes.  Il  refusait  d'écrire  même 
des  choses  indifférentes  sur  des  questions  qu'il  ne 
connaissait  pas.  C'est  pourquoi,  malgré  sa  misère, 
malgré  les  offres  norrfbreuses  de  collaboration  qui 
lui  parvenaient,  il  a  assez  peu  écrit,  mais  quand  il 
écrivait,  son  intérêt  bien  entendu  n'arrêtait  pas  sa 
plume.  Il  s'est  fermé  les   chemins  de  l'Académie 

(1)  Les  Corbeaux,  Acte  II,  Scène  5. 


186  HENRY    BECQUE 

française,  en  disant  trop  crûment  son  opinion 
sur  certains  académiciens.  Peu  d'écrivains  ont  suivi 
leurs  idées  contre  leurs  intérêts  les  plus  évidents 
avec  autant  de  passion  que  Becque  ;  c'est  pourquoi 
il  restera  une  haute  figure  littéraire. 

Ce  fut  certainement  un  sceptique.  Gomment  s'en 
étonner?  Quelle  désillusion  plus  cruelle  peut-il 
arriver  à  un  homme  du  talent  de  Becque  que  de 
se  voir  repoussé  et  méconnu  ?  Il  était  parfaitement 
conscient  de  la  valeur  de  son  œuvre.  Il  a  déployé 
pour  l'imposer  des  efforts  prodigieux.  Même  à 
l'heure  de  sa  mort,  il  n'était  reconnu  que  par  une 
élite.  Il  a  épuisé  son  génie,  son  temps,  ses  forces, 
à  imposer  un  théâtre  dont  personne  ne  voulait.  Il 
a  connu  tous  les  déboires  :  ceux  de  l'amour-propre, 
ceux  des  femmes,  ceux  de  l'argent.  Peut-on 
s'étonner  qu'il  ait  vu  et  représenté  la  vie  sous  des 
couleurs  peu  riantes  ? 


DEUXIEME  PARTIE 


CHAPITRE  VIII 
HENRY  BEGQUE  NOVATEUR 

Au  moment  où  Henry  Becque  apparut  sur  la 
scène  litte'raire,  un  besoin  de  rénovation  se  mani- 
festait dans  la  littérature  de  théâtre.  Les  auteurs 
en  étaient  encore  à  la  pièce  truquée,  aux  intrigues 
à  ficelles,  aux  conventions  du  théâtre  de  Scribe. 
Ils  se  rendaient  compte  de  la  nécessité  de  rame- 
ner l'action  dramatique  à  une  observation  plus 
fidèle  de  la  vérité  humaine  ;  mais  ils  tâtonnaient, 
cherchant  leur  voie.  Ce  fut  le  mérite  et  l'origina- 
lité de  Becque  de  dégager  ces  idées  de  réforme  de 
l'obscurité  qui  les  enveloppait  et  d'indiquer  la  route 
a  suivre  par  le  geste  et  l'exemple.  C'est  par 
l'exemple  qu'il  a  agi,  par  l'œuvre  réalisée.  Pas  de 
préfaces,  pas  de  retentissants  manifestes  des  réali- 
sations. Au  public  qui  attendait  un  frisson  nou- 
veau, aux  auteurs  qui  cherchaient  une  autre  for- 


d88  HENRY    BECQUE 

mule  d'art,  Becque  s'est  contente',  montrant  sa 
Parisienne  ou  ses  Corbeaux,  de  dire  :  Voila  ce  que 
vous  attendiez  !  ce  que  vous  cherchiez. 

Et  pourtant  —  mais  n'est-ce  pas  le  destin  de 
tous  les  novateurs  —  ce  grand  homme  fut 
méconnu  ou  plutôt  incompris.  Ses  pièces  ne  trou- 
vèrent pas  chez  la  critique  ni  chez  le  public  en 
général,  l'accueil  mérité.  Peut-être  venait-il  trop 
tôt,  trop  brusquement,  dans  un  monde  insuffi- 
samment préparé.  Sa  gloire  n'en  reste  pas  moins 
entière  d'avoir  précisé  le  sens  dans  lequel  devait 
se  poursuivre  l'évolution  du  théâtre  français. 
Becque  est  un  point  de  départ.  Quelque  chose  de 
nouveau  est  né  avec  lui  et  qui  ne  mourra  pas, 
puisque  toute  une  pléiade  de  jeunes  ont  pris  de 
ses  mains  le  flambeau  sacré  que  leur  art  ne  lais- 
sera plus  s'éteindre. 

Nous  avons  parié  de  ce  besoin  de  vérité  qu'é- 
prouvait a  cette  époque  l'esprit  français.  Vérité, 
c'est  le  premier  et  le  dernier  mot  du  théâtre  de 
Becque,  lequel  a  été  avant  tout  (on  ne  peut  trop 
insister  sur  ce  point)  un  observateur.  Cette  faculté 
d'observation,  cette  curiosité  toujours  en  éveil 
des  hommes  et  des  choses,  des  hommes  surtout, 
Becque  la  pousse  jusqu'aux  limites  extrêmes, 
principalement  dans  le  domaine  de  l'analyse  psy- 
chologique. Il  excelle  a  fouiller  un  caractère,  à 
nous  en  découvrir  les  replis  les  plus  cachés  ;  il 
dévoile  des  actions  de  ses  personnages  les  ressorts 
secrets,  avouables  ou  non.  Car  peu  lui  importe  le 


HENRY    BECQUE    NOVATEUR  189 

souci  du  décorum.  Ce  n'est  pas  lui  qui  sacrifierait 
la  réalité  a  ce  qu'on  s'accorde  à  nommer  les  «  con- 
venances. »  Ce  qui  l'intéresse,  c'est  la  vérité  et 
rien  que  cela.  Dès  lors,  qu'importe  qu'une  situa- 
tion soit  risquée,  qu'un  mot  soit  brutal  ou  cho- 
quant, si  la  situation  reste  dans  la  logique  des 
événements,  si  le  mot  se  relève  typique  de  la 
mentalité  des  personnages?  Becque  n'hésite  pas. 
Pourquoi  hésiterait-il  ?  Est-ce  vrai  ou  ne  l'est-ce 
pas  ?  Toute  la  question  est  là.  Et  que  le  public  pro- 
teste au  nom  de  la  pudeur  ou  simplement  des  bien- 
séances, et  que  la  critique  effarouchée  crie  «  hor- 
reur, »  le  dramaturge  n'en  a  cure.  L'observation 
l'exige,  la  vérité.  J'observe,  je  dis  vrai,  cela  me 
suffit.  On  peut  contester  la  valeur  esthétique 
d'un  pareil  système,  on  peut  objecter  que  la 
vérité  n'est  pas  toujours  bonne  à  dire,  que  le  réa- 
lisme s'expose  à  verser  dans  le  répugnant,  et  que 
le  répugnant  ne  sera  jamais  matière  d'art  ;  on  ne 
peut  nier  chez  Becque  la  puissante  logique  des 
déductions. 

A  celte  rigueur  de  l'observation  exacte  corres- 
pond, chez  Becque,  un  défaut  d'imagination  qui 
ressemble  beaucoup  plus  h  un  parti-pris  qu'à  une 
lacune.  L'auteur  des  Corbeaux  et  de  La  Parisienne 
n'a  pas  de  fantaisie,  parce  qu'il  n'en  veut  point 
avoir.  Pour  lui  l'imagination  n'est  pas  seulement 
«  la  folle  du  logis  »,  maïs  ^ennemie,  celle  qu'il  faut 
attaquer  et  s'efforcer  de  tuer  par  tous  les  moyens. 
C'est  d'elle  qu'est  née  la  comédie  dite  «  d'intriçue  » 


190  HENRY    BEOQUE 

où  la  complexité  des  événements  sert  à  dissimuler 
l'insignifiance   du   fond  ;    c'est   a   elle  qu'il  faut 
imputer  la  pièce  «  bien  faite  »,  drame  à  tiroirs  ou 
comédie  à  ficelles.  Ce  fut  le  triomphe  de  Scribe 
que  ces  développements  laborieux  des  situations 
les    plus    embrouillées,   avec    coup    de    théâtre, 
méprises,  reconnaissances,   quiproquos  de   toute 
sorte,  et  tout  l'arsenal  des  trucs  traditionnels.  Et 
cela  révèle  un  effort  d'arrangements,  de  «  combi- 
nazione  »  fort  ingénieux  —  mais  combien  inexacts. 
Dès  lors  Becque  ne  pouvait  s'y  intéresser.  Nous 
l'avons  dit  :  son  théâtre  est  un  théâtre  d'observa- 
tion. Et  qu'a  de  commun  l'observation,  avec  ces 
constructions  artificielles  qu'élabore  l'auteur  du 
Verre  d'Eau  ou  de  Bertrand  et  Raton,  où  l'action 
n'est  qu'un  prétexte  a  mettre  en  relief  la  puissance 
inventive  d'une  imagination  féconde  ?  Pièce  «  bien 
faite   »,  tant  qu'on  voudra  ;   Becque  préférait  la 
pièce  «  bien  vue  »  —  et  tout  le  reste  est  inutile,  et 
nuisible  même,  puisque  l'action  s'en  trouve  ralen- 
tie, l'intérêt  dispersé  et  la  vérité  blessée.  Gardons- 
nous    donc    de    reprocher    a    notre    auteur    son 
manque  de  fantaisie,  d'aucuns  ont  dit  sa  séche- 
resse. Sous  peine  de  n'être  plus  lui-même,  Henry 
Becque  ne  pouvait  pas  inventer  des  intrigues.  En 
bannissant    délibérément  de    son  théâtre  la  fée 
Imagination,  il  est  resté  dans  la  logique  de  son 
système  soucieux  exclusivement  de  vérité. 

Mais  le  souci  de  la  vérité,  notre  dramaturge  va 
le  pousser  plus  loin  encore.  Ecoutons-le  qui  nous 


HENRY    BECQUE    NOVATEUR  191 

avoue  :  «  En  réalité,  j'ai  l'horreur  des  pièces  à 
thèses,  qui  sont  presque  toujours  de  mauvaises 
thèses  (1).  »  Et  de  fait  on  ne  trouvera  pas  dans 
son  œuvre  une  démonstration  quelconque  d'une 
vérité  quelconque.  Et  cela  s'explique.  Qu'est-ce 
une  thèse?  Nous  venons  de  le  dire  :  une  démons- 
tration. Le  fait  de  choisir  implique  celui  d'élimi- 
ner ;  d'où  trahison  vis-à-vis  de  la  vérité.  Et  quand 
on  aura  réuni  ses  arguments,  on  doit  les  disposer 
encore  dans  tel  ou  tel  ordre  qui  paraît  plus  conve- 
nable à  produire  un  effet  donné  sur  l'esprit  du 
public.  Peut-être  même  ce  désir  de  persuader  va- 
t-il  le  pousser  à  travestir  les  faits,  à  les  interpréter 
a  "priori  dans  un  sens  invariablement  favorable  à 
ses  idées  personnelles.  On  a  vu  des  esprits  grands 
et  probes,  un  Taine  par  exemple,  sacrifier  ainsi  les 
droits  de  la  vérité  au  souci  d'un  système  cohé- 
rent (2).  Mais  tout  cela,  choix,  élimination,  arran- 
gement, déguisement,  c'est  tout  le  contraire  de 
l'observation.  Loin  de  subordonner  les  éléments 
de  ses  pièces  à  la  démonstration  d'une  idée, 
Becque  ne  les  a  fait  servir  uniquement  qu'à 
l'expression  de  la  réalité,  et  ce  n'est  pas  les 
événements  qu'il  a  simplement  utilisés,  puisqu'en 
réalité  Becque  serait  plutôt  lui-même  le  serviteur 
des  faits  que  celui  qui  s'en  sert.  Art  tout  objectif, 
et  donc  impartial,  où  vivent  seulement  des  per- 
sonnages, qui  n'ont  rien  d'emprunté  ni  à  l'atmos- 

(1)  Henry  Becque,  Souvenirs  d'un  auteur  dramatique. 

(2)  Dans  sa  théorie  de  la  race,  du  milieu  et  du  moment. 


192  HENRY    BECQUE 

phère  d'idées  régnantes  ni  aux  sentiments  per- 
sonnels de  l'auteur.  Comparez  ses  pièces  avec 
celles  de  Dumas  fils  pour  qui  la  scène  est  une  tri- 
bune ou  une  chaire.  Aux  acteurs  vivants  d'un 
drame  aussi  vécu  que  Les  Corbeaux  opposez  le 
«  prêcheur  »  du  Demi-Monde  ou  de  L'Ami  des 
Femmes,  sorte  de  fantoche  abstrait  dont  la  bouche 
ne  s'ouvre  que  pour  développer  longuement  des 
théories  ou  laisser^  gravement  tomber  des  apho- 
rismes.  Becque  à  supprimé,  lui,  ces  monologues 
—  sermons  et  formules  —  maximes  par  lesquelles 
l'auteur  nous  donne  sa  conception  de  la  vie  et  de 
la  morale.  Sans  doute,  on  trouvera  chez  lui  des 
pages  entières  sans  réplique  ;  mais  on  n'y  verra 
rien  que  du  concret,  et  même  dans  ce  cas,  c'est 
une  situation  psychologique  qui  se  développe, 
bien  particularisée,  et  ce  développement,  auquel 
nous  assistons,  se  poursuit  d'une  façon  si  naturelle 
que  nous  avons  l'impression  de  voir  battre  sous 
nos  yeux  le  cœur  même  du  personnage.  De  même 
le  dramaturge  se  garde  bien  d'intervenir  dans  son 
œuvre  pour  y  jeter  l'écho  de  ses  propres  convic- 
tions ou  de  ses  sentiments  personnels.  Par  là 
encore  il  est  bien  de  son  époque,  l'époque  de  l'im- 
personnalité  de  l'art  et  qui  devait  voir  éclore 
le  sonnet  vengeur  des  Montreurs  (1). 

Ce  même  souci  de  vérité,  nous  le  retrouverons 
encore  dans  les  dénouements  de  Becque.  Ce  n'est 

(1)  LesiMonlreurs.  Sonnet  de   Leconte  de  Lisle  dans  les 
Poèmes  Barbares. 


HENRY    BECQUI   NOVATEUR  193 

pas  lui  qui  aurait  jamais  consenti  a  modifier  dans 
un  sens  optimiste  la  dernière  scène  du  troisième 
acte,  pour  que  se  retire  le  public,  doucement 
satisfait.  C'est  Jules  Lemaître  qui  l'a  écrit,  «  le 
public  ne  veut  point  emporter  du  théâtre  une 
impression  morose  et  dure  (1).  »  De  la  vient  le 
succès  des  comédies  sentimentales  où  le  rideau 
tombe  sur  la  promesse  d'un  mariage,  les  amou- 
reux dans  les  bras  l'un  de  l'autre.  Mais  la  vie  est- 
elle  faite  de  ces  heureux  dénouements  ?  Les 
amoureux  se  retrouvent-ils  toujours?  Henry  Becque 
a  constaté  que  non.  Et  ses  dénouements  sont 
tristes,  ou  plutôt  ses  pièces  n'ont  pas  de  dénoue- 
ments, parce  que  c'est  bien  ainsi  que  cela  se  passe 
autour  de  nous  ;  rien  ne  s'achève,  la  vie  coule,  et 
elle  nous  emporte,  nous  ne  savon    vers  où. 

"Vérité  dans  l'observation,  et  conséquemment 
peu  de  déploiement  d'imagination.  Nul  souci  de 
thèses  à  démontrer,  absence  de  dénouement  heu- 
reux, telle  nous  apparaît  l'originalité  de  Becque, 
novateur  et  réaliste.  Il  ne  sera  pas  sans  intérêt 
d'entendre  maintenant  le  dramaturge  lui-même 
nous  dire  sa  façon  de  faire  une  pièce  :  «  Quand 
j'ai  beaucoup  réfléchi  à  un  sujet  et  que  je  me 
trouve  en  état  de  m'y  mettre,  je  ne  vois  absolu- 
ment que  lui.  Je  ne  sais  pas  quel  est  le  théâtre  qui 
me  jouera  ou  si  un  théâtre  me  jouera.  Je  ne  sais 
pas   quels   seront   mes  interprètes,  et  je  ne  suis 

(2)  Jules  Lemaître,  Les  Contemporains,  2°  série,  article 
sur  Francisque  Sarcey. 

HENhY  BECQUE  13 


194  HENRY  BECQUE 

préoccupé  d'aucun.  Les  exigences  de  la  scène  et 
les  besoins  du  public  me  sont  absolument  indif- 
férents. Quanta  la  critique,  on  est  toujours  sûr 
d'attraper  sa  part  d'éloges  et  sa  part  d'abomina- 
tions. Je  ne  cherche  même  pas  a  plaire  à  mes 
jeunes  amis  de  la  nouvelle  école,  bien  que  leur 
approbation  soit  a  peu  près  le  seul  plaisir  de  ma 
vie  littéraire.  J'ai  mon  ouvrage  sous  les  yeux. 
J'examine  d'abord  l'étendue  et  les  proportions 
qu'il  comporte.  Je  veux  qu'il  y  ait  harmonie  entre 
toutes  les  parties.  Je  commence  mes  caractères  et 
je  les  poursuis  scrupuleusement.  Il  faut  qu'ils 
soient  vrais  et  vivants.  Il  me  faut  aussi  la  limite 
exacte  entre  le  langage  parlé  et  le  langage  écrit. 
Enfin  je  vais  jusqu'au  bout  de  mes  forces  pour 
obtenir  une  exécution  aussi  étroite  que  possible. 
<_  C'est  presque  une  théorie  ? 

—  Je  n'ai  pas  de  théorie.  Je  vous  indique  seule- 
ment ma  manière  de  travailler.  On  ne  fait  jamais 
que  la  théorie  de  son  talent,  c'est  inutile  et  c'est 
ridicule.  Quant  à  la  théorie  sans  le  talent,  nous 
savons  ce  qu'elle  vaut.  Nous  venons  de  le  voir 
avec  Zola  et  son  immense  pouff  de  Renée  !  Nous 
le  voyons  avec  Goncourt,  dont  la  carrière  drama- 
tique se  sera  passée  entre  une  gloire  et  un  rêve  ; 
la  gloire,  c'est  d'avoir  mis  le  bal  de  l'Opéra  sur  la 
scène  ;  le  rêve,  c'est  d'y  mettre  le  bal  de  la  Boule- 
Noire  (1).  » 

(lj  Le  Matin,  28  août  1887. 


HENRY    BECQUE    NOVATEUR  J95 

«  Il  n'y  a  pas  d'autre  manière  pour  les  peintres 

de  mœurs  grands  ou  petits.  La  difficulté,  avec  ces 

observations  de  pièces  et  de  morceaux,  est  de  faire 

des  personnages  ;  une  autre  difficulté,   est  de  les 

faire  vivants,  et  la  plus  grande  serait  de  les  faire 

les  plus  généraux  possible,  si  on  le  pouvait.  C'est 

ce  qui  est  général,  ce  qui  contient  la  plus  grande 

part  d  humanité  qui  est  vraiment  supérieur.  Voilà 

pourquoi  Molière  et  Shakespeare  sont  incompa- 

râbles  (1).  »  r 

Une.petite remarque  s'impose.  Becque,  si  intran- 
sigeant sur  la  question  de  vérité,  reconnaît  cepen- 
dant qUe  certaines  conventions  sont  nécessaires  au 
théâtre,  puisqu'il  accepte  le  principe  de  la  propor- 
tion et  de  «  l'harmonie  entre  les  parties  ».  Ceci 
pour  montrer  qu'il  n'y  a  pas  de  révolution  qui  ne 
conserve  malgré  tout  sa  part  de  traditionalisme. 
Quant  a  ce  que  Becque  nous  dit  des  types  généraux, 
Une  faudrait  pas  croire  que  cela  contredise  notre 
affirmation  que  l'art  des  Corbeaux  et  de  La  Pari 
sienne  est  le  plus  concret  que  l'on  puisse  imaginer  • 
un  type   synthétique  n'est  pas   une   abstraction' 
Becque   cite  Molière,  et  il  a  raison.   Souvenons- 
nous   des  personnages  du  prince  de  la  scène  co- 
mique :  tous  sont  vivants  et  généraux  cependant 
précisément  parce  que  le  dramaturge  a  réuni  en 
un  seul  faisceau  les  traits  particuliers  de  tel  ou  tel 
vice  qui  les  englobe  tous. 

(1)  Henry  B«cqut,  Molière  et  l'Ecole  des  Femmes. 


196  HENRY   BECQUE 

t 

Mais  voici  une  autre  page  intéressante  d'Henry 
Becque  :  il  s'agit'de  la  personnalité  de  l'auteur 
dramatique  en  général.  «  Un  peu  un  être  à  part  : 
il  ne  ressemble  ni  au  philosophe,  ni  au  moraliste,  ni 
à  l'homme  politique.  Un  homme  politique,  par 
exemple,  a  des  principes  qu'on  lui  connaît  :  il  a  des 
opinions,  il  a  des  idées. . .  quelquefois.  Il  en  change, 
mais  peu  importe.  On  en  est  quitte  pour  se  dire  :  il 
pensait  de  telle  manière  dans  la  première  partie  de 
sa  vie  et  dans  la  seconde  il  a  pensé  tout  le  contraire, 
on  n'en  est  pas  moins  fixé.  Comment  être  fixé  avec 
un  auteur  qui  se  borne  à  prendre  des  personnages 
dans  le  monde  et  à  les  transporter  sur  la  scène, 
qui  nous  montre  leurs  sentiments  à  eux,  qui  nous 
donne  leur  langage  à  eux,  en  un  mot,  qui  nous 
représente  leur  vie  à  eux,  sans  qu'elle  ait  jamais 
une  ressemblance  véritable  avec  la  sienne?  S'il  ne 
nous  a  pas  éclairés  sur  l'esprit  de  ses  compositions 
et  sur  la  direction  qu'il  entendait  leur  donner, 
alors  toutes  les  suppositions  deviennent  pos- 
sibles. » 

Mais  ceci  n'est  qu'un  aspect  de  l'œuvre  de 
Becque  et  non  le  plus  important.  L'origjpalité  de 
l'auteur  des  Corbeaux,  répétons-le  encore,  c'est 
d'avoir  porté,  le  premier  sur  la  scène,  les  principes 
du  réalisme.  Maintenant  que  nous  avons  exposé 
ces  principes  et  en  quoi  consistait  la  révolution 
opérée  par  Henry  Becque,  il  reste  à  se  demander  si 
la  tentative  était  heureuse.  D'aucuns  ont  répondu 
par  la  négative.  «  La  réalité,  dit  Dumas  fils,  n'est 


HENRY    BECQUE  NOVATEUR  197 

que  le  point  de  départ,  non  le  point  d'arrivée.  Le 
théâtre  est  l'art  des  préparations  et  des  explica- 
tions :  or  le  naturalisme  (il  considérait  Becque 
comme  naturaliste)  ne  prépare  rien.  S'il  trans- 
porte un  drame  du  roman  sur  la  scène,  il  laisse 
derrière  lui,  entre  les  pages  du  livre,  toutes  les 
données  psychologiques,  les  faits  antérieurs,  que 
le  spectateur  aurait  besoin  de  connaître.  Le  per- 
sonnage de  la  pièce  naturaliste  n'a  pas  le  droit 
de  s'analyser  devant  nous.  Comment  le  pourrait- 
il,  s'il  s'ignore  lui-même  ?  Il  est  tout  d'un  bloc  : 
tel  à  la  première  scène,  tel  à  la  dernière.  Dès  lors 
où  est  la  progression,  où  est  l'imprévu,  où  est 
l'intérêt  ?  La  pièce  finit  mal  ou  ne  finit  pas  sous 
prétexte  d'imiter  la  vie.  La  pièce  naturaliste  n'est 
pas  «  faite  »  et  n'aboutit  pas.  Elle  est  ni  une 
œuvre  d'art  ni  une  démonstration  morale  :  double 
caractère  que  doit  présenter  un  bon  drame.  Si  le 
naturalisme  s'emparait  du  théâtre,  il  n'y  aurait  pas 
de  théâtre  (1).  » 

Il  y  a,  dans  ces  critiques,  à  côté  d'une  part  de 
vérité,  de  l'outrance  et  du  faux.  Il  est  faux  de  dire,, 
par  exemple,  que  le  personnage  naturaliste  s'ignore 
lui-même.  Il  se  voit  tel  qu'il  apparaît  à  ses  propres 
yeux,  ce  qui  est  au  fond  la  seule  manière  de  se 
connaître.  Quant  à  refuser  au  dialogue  toute  vertu 
d'initiation  psychologique,  c'est  dénier  cette  même 
vertu  à  la  conversation.    Or,   qui  ne  sait  que  pour 

(1)  La  Préface  de  L'Etrangère. 


198  HENRY    BECQUE 

peu  que  l'on  soit  observateur,  cinq  minutes  d'en- 
tretien avec  quelqu'un  suffisent  souvent  à  nous 
donner  de  l'interlocuteur  une  idée  assez  précise  ! 
Et  nous  parlons  ici  de  ces  conversations  h  bâtons 
rompus  où  l'on  ne  se  préoccupe  pas  de  nuancer 
sa  pensée.  Que  sera-ce  d'un  dialogue  à  la  Henry 
Becque  où  le  psychologue  averti  se  double  d'un 
écrivain  exact  ?  En  vérité,  une  réplique  de  Glotilde 
à  son  maladroit  amant  nous  en  apprend  plus  long- 
sur  le  caractère  ondoyant  de  la  Parisienne  qu'une 
page  de  M.  Paul  Bourget  :  et  toute  la  jalousie 
ridicule  de  Lafont  n'éclate-t-elle  pas  dans  l'abju- 
ration répétée  de  la  première  scène  :  «  Ouvrez  ce 
secrétaire  et  donnez-moi  cette  lettre  (1)  !  »  Dans  la 
vie  on  ne  nous  sert  pas  de  préambules,  pas  de 
notices  explicatives  ;  nous  devinons  cependant  les 
drames  cachés  qui  se  jouent  autour  de  nous  comme 
dans  le  théâtre  de  Becque. 

Son  instinct  de  dramaturge  l'avertissait  d'une 
situation  initiale  intéressante.  Et  tout  aussitôt  dans 
cette  situation,  il  jette  ses  personnages,  acteurs 
inconscients  et  qui  vont  se  borner  a  suivre  aveu- 
glément leur  passion  ou  leur  intérêt.  Remarquez  en 
outre  que,  dans  la  plupart  de  ses  pièces,  le  fait 
par  où  commence  l'action  n'est  pas  accidentel, 
mais  bien  l'acte  logique  d'un  personnage  ou  bien 
de  plusieurs  que  l'opposition  de  leur  nature  met 
en    conflit.    L'étincelle   une   fois  jaillie,    Becque 

(1)  La  Parisienne,  Acte  I,  Scan*  I. 


HENRY    BECQUE    NOVATEUR  199 

se  retire.  L'action  va  se  dérouler  sans  qu'il  s'y 
mêle  désormais.  Les  personnages  se  débrouillent 
comme  ils  peuvent.  Eux-mêmes  artisans  de  leur 
propre  destinée,  ce  sont  eux  qui  créent  la  pièce 
qui  n'est  autre  en  somme  que  la  série  observée  des 
actes  par  lesquels  chacun  s'efforce  de  satisfaire  sa 
passion  ou  de  faire  triompher  son  intérêt.  Et  cela 
est  de  la  psychologie  par  le  dehors  peut-être  el 
c'est  moins  raffiné,  mais  c'est  plus  sûr  que  l'autre, 
celle  du  romancier  qui  prétend  voir  par  le  dedans. 
Quand  Becque  a  ainsi  tiré  de  ses  caractères  tout 
ce  que  comptait  la  situation,  la  pièce  est  finie. 
Dumas  fils  a  beau  protester  au  nom  de  la  psycho- 
logie, quand  on  a  pour  maître  la  vie  et  Molière, 
on  peut  passer  outre. 

Racine  n'a-t-il  pas  exposé  il  y  a  longtemps  la 
théorie  que  nous  venons  de  voir  en  Becque  : 
<(  Que  faudrait-il  faire  pour  contenter  des  juges 
difficiles  ?  La  chose  serait  aisée,  pour  peu  qu'on 
voulût  trahir  le  bon  sens.  Il  ne  faudrait  que  s'é- 
carter du  naturel  pour  se  jeter  dans  l'extraordi- 
naire (2).  »  « 

Une  dernière  originalité  de  Henry  Becque  el  ce 
qui  constitue  peut-être  le  principal  attrait  de 
ses  pièces  pour  le  spectateur  qui  se  contente 
d'une  impression  superficielle,  -est  le  dialogue. 
Les  auteurs  du  dix-neuvième  siècle  n'avaient  pus 
jusque-là  employé  ce  genre  de  conversation  sur 

(2)  Jearl  Racine  dans  la  Préface,  de  Britannicus, 


200  HENRY    BECQUE 

la  scène,  dialogue  simple,  sans  phrase,  notre  con- 
versation à  nous,  de  tous  les  jours.  Rien  d'artificiel 
dans  cette  succession  de  répliques  dont  l'une 
amène  l'autre,  si  naturellement  qu'il  semble,  la 
phrase  une  fois  dite,  que  l'acteur  n'eut  pas  su  en 
dire  une  autre.  L  esprit  même  en  est  sobre.  Et  c'est 
là  un  trait  remarquable  quand  on  se  rappelle  la 
facilité  prodigieuse  qu'avait  Becque  de  faire  des 
mots.  Il  aurait  pu  faire  du  dialogue  étincelant, 
lui  aussi,  à  la  manière  de  M.  Lavedan  ou  de 
M.  Donnay.  Mais  il  n'a  pas  voulu  et  pour  la 
même  raison  toujours  :  pour  être  plus  vrai. 
La  plaisanterie  est  discrète,  chaque  fois  résultant 
de,  la  situation  et  non  pas  du  caprice  de  l'au- 
teur :  et  jamais  elle  n'est  la  pour  elle-même, 
pour  que  les  courriéristes  écrivent  et  les  soiristes 
de  la  première  aillent  répétant  :  «  Cet  auteur  a  bien 
de  l'esprit.  »  Les  personnages  parlent  comme  nous 
parlons  dans  la  vie.  De  1k  vient  le  caractère  émi- 
nemment dramatique  de  ce  dialogue  où  rien  n'est 
laissé  à  la  phraséologie  ou  à  l'à-côté  des  digres- 
sions et  «des  «  pointes  »,  mais  rapide,  précis,  ner- 
veux, haletant  un  peu,  comme  la  trépidation  même 
de  la  vie. 

Au  point  de  vue  plus  matériel  de  la  mise  en 
scène,  Becque  n'a  pas  introduit  d'innovation  spé- 
cialement digne  de  remarque.  Ici  encore  signalons 
chez  l'auteur  des  Corbeaux  la  préoccupation,  tou- 
jours la  même,  de  la  vérité.  Voici  dans  quels  termes 
il  écrivait  à  M.  Jules  Huret  sur  cette  question  du 


HENRY    BECQUE    NOVATEUR  201 

décor:  «  Une  mise  en  scène  exacte  et  expressive, 
voilà  ce  que  nous  voulons.  Mais  lorsque  la  mise 
en  scène  n'est  qu'un  cadre  luxueux,  indifférent  et 
inutile,  elle  ne  compte  que  pour  le  public.  Et  les 
toilettes,  cette  partie  importante  aujourd'hui  de 
la  mise  en  scène  !  L'intervention  des  Doucet  et  des 
Paquin  est  devenue  scandaleuse  (1).  » 

Qu'il  y  ait  dans  l'œuvre  dramatique  de  Becque 
quelque  chose  de  nouveau,  c'est  évident  :  ce  souci 
de  l'observation  exacte  que  nous  avons  trouvé  à 
travers  tout  son  théâtre,  depuis  la  peinture  des 
caractères  et  le  choix  des  situations  jusqu'à  l'al- 
lure du  dialogue  et  l'appareil  de  la  mise  en  scène, 
cette  affirmation  des  droits  imprescriptibles  de  la 
vérité  ;  c'est  bien  nouveau  au  lendemain  d'une 
époque  surtout  où  triompha,  sur  la  scène  française, 
la  fantaisie  dans  l'invraisemblance.  Peut-on  par- 
ler cependant  de  révolution  ?  Becque  aurait-il 
fait  table  rase  du  passé?  Ne  serait-il  rien  qu'un 
novateur  audacieux?  Nous  ne  le  pensons  pas. 
L'histoire  littéraire  qui  est  faite  d'actions  et  de 
réactions  plus  ou  moins  violentes  ne  doit  pas 
être  rapetissée  en  l'enfermant  dans  le  cadre  étroit 
d'une  décade,  voire  même  d'un  siècle.  II  faut 
savoir  l'embrasser  tout  entière  d'un  large  coup 
d'œil.  Et  nous  apercevons  alors  que  Becque  le 
réformateur,  Becque  le  novateur  et  qui  bouleversa 
les  idées  reçues  et  qui  renversa  des  barrières,  et 

(1)  Jules  Huret,  Loges  et  Coulisses. 


202  HENRY    BECQUE 

qui  parfois  brisa  les  vitres,  c'est  au  fond  un  tra- 
ditionaliste, et  de  la  plus  pure  tradition,  puisqu'il 
descend  en  droite  ligne  de  Molière.  Sans  doute, 
en  présentant  a  la  jeune  école  une  forme  d'art 
qu'on  put  croire  un  instant  nouvelle,  le  grand 
dramaturge  moderne  ne  faisait  pas  autre  chose 
que  ramener  l'art  dramatique  à  l'idéal  classique. 
Par  delà  Scribe  et  Dumas,  Diderot,  ces  «  encom- 
breurs  »,  par  delà  leurs  inutiles  surcharges  et 
leur  artificielle  complexité,  c'est  à  Molière  qu'il 
revenait,  à  Molière,  c'est-à-dire  à  la  grande  et 
saine  simplicité.  Relisons  ces  deux  chefs-d'œuvre 
Les  Corbeaux  et  La  Parisienne  et  assurément  nous 
sentirons  le  souffle  large  du  génie  moliéresque 
passer  sur  nous.  Henry  Becque  n'a-t-il  pas  parlé 
de  lui-même  quand  il  exprimait  ainsi  son  opinion 
sur  celui  qu'il  se  plut  toujours  à  vénérer  comme 
le  maître  incontesté  :  «  Molière  n'est  pas  un 
homme  à  parlementer  avec  son  public.  Ce  n'est 
pas  lui  qui  a  inventé  ce  personnage  de  nos  comé- 
dies modernes  qui  est  chargé  de  nous  présenter 
et  d'étiqueter  tous  ses  camarades.  Molière  est  un 
grand  artiste  :  il  ne  connaît  ni  les  petits  moyens 
ni  les  procédés  vulgaires  :  il  jette  sur  la  scène  des 
caractères  qui  s'expliqueront  eux-mêmes  devant 
nous.  Gomment?  En  vivant. 

«  Qu'est-ce  que  c'est  donc  que  Molière  ?  C'est 
un  auteur  dramatique.  C'est  un  homme  dont 
l'instinct,  dont  le  génie,  dont  la  fonction  est  de 
représenter  ses  semblables.  Ne  lui  demandez  pas 


HENRY    BECgiE    NOVATEUR  203 

des  idées  :  les  idées  il  ne  les  voit  qu'à  travers  tes 
caractères,  au  moment  où  elles  deviennent  exces- 
sives et  où  il  va  les  ridiculiser.  Ne  lui  demandez 
pas  une  leçon  de  morale,  ne  lui  demandez  pas  un 
conseil  pratique.  Ces  personnes  ont  existé  de  tout 
temps  et  elles  existeront  toujours.  Sa  besogne, 
à  lui,  est  de  leur  donner  une  seconde  vie,  la  vie  1 
littéraire.  Sa  besogne  est  de  fixer  dans  \e  monde  de 
l'art  des  caractères  qui,  sans  lui,  resteraient  dis- 
séminés et  épars  dans  la  nature  (1).   » 

On  peut  regretter  chez  Henry  Becque,  nous 
le  savons  bien,  l'absence  de  gaîté,  de  cette  vis 
comica  qui  reste  l'apanage  exclusif  du  grand 
Poquelin.  L'auteur  des  Corbeaux  n'a  pas  su  se 
hausser  jusque-là.  Ce  devait  être  le  privilège  du 
génie  que  ce  rire  qui  circule  à  travers  l'œuvre 
de  l'immortel  créateur  d'Alceste  et  de  Tartuffe,  un 
rire  qui  est  fait  d'ailleurs  de  bien  des  tristesses  et 
où,  somme  toute,  il  y  a  plus  de  tendresse  humaine 
que  de  véritable  détachement.  Becque  n'a  que  la 
tristesse  sans  rien  de  tendre.  C'est  affaire  de  tem- 
pérament. C'est  aussi  affaire  de  circonstances. 
Molière  était  comédien  du  roi  et  il  a  connu  le  bai- 
ser de  la  gloire.  Becque  fut  l'éternel  méconnu  et 
ses  manuscrits  ont  vieilli  dans  les  tiroirs.  Cela 
explique  bien  des  choses. 

Tel  fut  Henry  Becque,  un  novateur  traditiona- 
liste.  Et  vraiment  c'est  un   noble    spectacle  que 

(1)  Henry  Becque,  Molière  et  l'Ecole  des  Femmes. 


204  HENRY    BECQUE 

celui  qu'il  nous  offre,  de  sa  lutte,  seul  contre  tous, 
pour  la  défense  et  l'illustration  de  la  saine  tradi- 
tion française  avec,  en  plus,  ce  quelque  chose  de 
progressif  et  de  résolu  qui  caractérise  son  talent. 
Il  trouve  le  théâtre  de  son  temps  «  abomi- 
nable »  (4).  Tout  de  suite  il  se  met  a  l'œuvre.  Il 
veut  corriger,  améliorer,  infuser  un  sang  nouveau. 
Et  courageusement  il  prend  sa  plume.  Les  contra- 
dicteurs peuvent  venir  et  la  critique  aura  beau 
s'acharner  et  le  destin  se  montrer  contraire  ! 
Becque  ne  cessera  pas  de  lutter  pour  son  idéal. 
Soutenu  par  son  amour  passionné  du  théâtre  et 
persuadé  d'autre  part  qu'il  n'y  a  de  vrai  théâtre  que 
dans  la  représentation  exacte  de  la  vie,  c'est  à 
faire  cette  représentation  le  plus  exactement  pos- 
sible qu'il  va  désormais  consacrer  le  meilleur  de 
lui-même.  L'homme  est  mort.  Mais  l'œuvre  ne 
meurt  pas.  Et  le  souvenir  de  Becque  restera  tou- 
jours fidèle  au  cœur  de  ceux-là  qui  croient  à  la 
mission  de  l'art  d'être  une  école  de  Vérité  aussi 
bien  que  de  Beauté. 

(1)  L' Avant-propos  des  Querelles  Littéraires. 


CHAPITRE  IX 

L'INFLUENCE  DE  BECQUE 
SES  DISCIPLES  ET  LEURS  ŒUVRES 


Malgré  la  puissance  et  la  vérité  des  Corbeaux, 
ils  tombèrent.  Le  sort  de  La  Parisienne  à  ta  Renais- 
sance fut  plus  heureux,  mais  lors  de  la  reprise  a  la 
Comédie-Française,  cinq  ans  plus  tard,  l'échec  fut 
désastreux.  Dans  ces  deux  pièces  pourtant,  Henry 
Becque  s'était  écarté  des  conventions  dramatiques 
de  son  époque  et  avait  précisé  une  forme  nouvelle 
qui  servirait  d'étude  aux  jeunes  auteurs  qui  gran- 
dissaient dans  la  profession.  Dans  l'intervalle,  le 
roman  réaliste  pénétrait  de  plus  en  plus  la  foule, 
et  sans  s'en  apercevoir,  cette  foule  sentait  le  désir 
de  trouver  dans  les  œuvres  théâtrales  la  même 
conception  de  la  vie  et  de  la  réalité  qu'elle  sentait 
dans  les  romans.  C'est  ce  désir  inexprimé  qui  fut 
la  cause  de  ce  malaise  au  théâtre  appelé  d'une 
façon  générale  «  crise  théâtrale  ».  Personne  ne  se 
rendait  compte  de  la  révolution  qui  se  préparait.  A 
la  mention   du  nom  de  Henry  Becque  on  haussait 


206  HENRY    BECQUE 

les  épaules  et  on  continuait  a  applaudir  les  pièces 
faites  d'après  les  méthodes  en  usage. 

Tout  de  même,  ce  fut  Becque  qui  prépara  et  in- 
diqua le  chemin  au  théâtre  contemporain.  Grâce 
à  lui,  l'art  quitta  enfin  l'ornière  de  Scribe.  Ennemi 
résolu  du  théâtre  de  convention,  il  brisa  le  moule 
qui  avait  enclos  pendant  si  longtemps  la  pensée 
théâtrale.  Il  remplaça  le  «  métier  »  par  l'étude 
des  caractères  et  supprimâtes  moyens  arbitraires. 
Il  ne  visa  qu'a  la  vie. 

Jetons  un  coup  d'œil  sur  les  affiches  théâtrales 
du  commencement  de  1887.  La  Comédie-Fran- 
çaise triomphait  avec  Francillon.  Au  Gymnase,  la 
Comtesse  Sarah  suivait  la  marche  triomphale  du 
Maître  de  Forges.  L'Odéon  comptait  une  de  ses 
plus  grosses  recettes  après  une  représentation  de 
Valérie  de  Seribe  ou  du  Lion  amoureux  de  Pon- 
sard,  et  la  Porte  Saint-Martin  s'enrichissait  avec 
Crocodile. 

Pourtant,  la  Renaissance  et  le  Vaudeville 
offraient  un  peu  d'espoir  à  Becque  et  à  ceux  qui 
défendaient  son  œuvre.  Sur  la  scène  du  Vaude- 
ville :  Un  Conseil  judiciaire  de  Jules  Moinaux  et 
Bisson  avait  été  accueilli  chaleureusement  par  le 
public.  A  la  Renaissance,  M.  Georges  Feydeau 
débutait  au  théâtre  avec  son  bailleur  pour  dames, 
qui  était  également  un  grand  succès.  Les  critiques, 
surtout  ceux  élevés  à  l'Ecole  de  Scribe,  trouvaient 
que  ces  deux  pièces  étaient  «  des  pièces  où  il  n'y 
avait  pas  de  pièces  ».  C'était  déjà  bon  signe  pour 


l'influente  de  becque  207 

les  théories  de  Becque.  On  espérait  alors  que  le 
public  allait  se  réveiller. 

A  ce  moment  critique,  un  grand  homme  de 
théâtre  se  révéla,  un  homme  qui  gardera  une  place 
éminente  dans  l'histoire  du  théâtre  français.  Cet 
homme  est  M.  André  Antoine,  fondateur  du 
Théâtre-Libre.  Pour  étudier  l'influence  de  Becque, 
on  est  forcé  d'étudier  le  Théâtre-Libre  et  son 
influence.  C'est  l'histoire  de  la  scène  française 
libérée  du  joug  de  Scribe  et  de  ses  imitateurs  ; 
l'histoire  du  théâtre  français  se  renouant  avec  les 
saines  traditions  delà  scène  française. 

Le  Théâtre-Libre  hâta  la  révolution  théâtrale  ^C 
qui  arrivait  lentement,  mais  sûrement  en  France,  et 
M.  Antoine  rendit  un  grand  service  au  théâtre  en 
général  en  acceptant  les  nouvelles  méthodes  dra- 
matiques, et  en  mettant  en  pratique  les  idées  de 
l'école  réaliste  telles  que  Becque  les  exposait  dan- 
ses pièces.  M.  Antoine  possédait  cette  confiance 
en  soi,  qui  est  une  des  qualités  essentielles  d'un 
novateur.  Que  se  proposa-t-il  de  faire  ?  Tout 
d'abord  de  renverser  les  vieilles  traditions  de  jeu 
et  de  mise  en  scène.  Selon  lui,  la  mise  en  scène 
n'était  qu'une  chambre  dont  un  mur  manquait, 
afin  que  l'auditoire  pût  y  regarder  et  voir  ce  qui 
s'y  passait.  Pas  de  compromis  avec  l'école  de  !.! 
«  pièce  bien  faite  »  ;  pas  de  thèses,  pas  de  leçons, 
pas  de  contrastes.  Rien  que  la  vérité  ! 

Les  pièces  où  il  y  avait  un  mouvement  par  la 


208  HENRY    BECQUE 

vie  remplacèrent  celles  où  il  y  avait  une  vie  par  le 
mouvement.  Les  intrigues  compliquées  dispa- 
rurent. On  étudia  la  réalité  ;  les  personnages 
devinrent  plus  naturels  et  plus  humains.  La  tirade 
disparut  ;  il  n'y  eut  plus  de  raisonneurs  et  de 
diseurs  de  moralité  ;  la  philosophie  de  la  pièce  ne 
fut  plus  que  dans  les  faits  eux-mêmes.  On  trouva 
la  morale  dans  la  vie  ;  et  on  déclara  que  le  théâtre 
devait  être  l'image  de  la  vie#(l). 

Tel  fut  l'esthétique  du  nouveau  mouvement  ; 
mais  on  n'écarte  pas  si  facilement  les  vieilles  tradi- 
tions du  théâtre  et  on  trouve  encore  des  pièces  du 
Théâtre-Libre,  qui  se  ressentent  de  l'influence  de 
Scribe  ou  de  Sardou.  Pourtant  la  plupartdespièces 
de  ce  nouveau  théâtre  appartiennent  à  l'école 
créée  par  Becque,  et  la  plupart  des  auteurs  sont 
de  ses  disciples.  Jeunes,  avec  beaucoup  de  talent, 
ils  étaient  sincères  dans  leur  horreur  de  l'art  de  la 
génération  précédente.  Leur  philosophie  était 
réaliste,  leur  conception  de  la  vie  et  de  la  société 
cruelle,  mais  précise.  Ces  auteurs  ne  formaient 
pas  un  cénacle,  mais  ils  respiraient  la  même 
atmosphère,  se  nourrissaient  des  mêmes  idées,  et 
visaient  le  même  but.  Ils  semblaient  se  continuer 
l'un  l'autre.  Grâce  à  Becque  ils  avaient  découvert 
un  champ  vaste  et  fertile.  Jusque-là  les  écrivains 
n'avaient  apporté  sur  la  scène  que  des  personnages 
curieux,  choisis  dans  un  monde  particulier  qui 

(1)  Adolphe  Thalasso,  Le  Théâtre-Libre. 


L  INFLUENCE    DE    BECQUE  209 

n'était  pas  le  monde  auquel  appartenait  le  public. 
Lesjeunes  disciples  de  Becque  rejetèrent  ces  mo- 
dèles et  les  remplacèrent  par  des  types  pris  dans  le 
milieu  ordinaire. 

Il  est  impossible  d'évaluer  combien  de  drama- 
turges du  théâtre  contemporain  n'auraient  pas 
embrassé  la  carrière  dramatique,  si  M.  Antoine  et 
son  Théâtre-Libre  n'avaient  pas  existé. 

Les  deux  premières  représentations  du  Théâtre- 
Libre  ne  furent  considérées  que  comme  des  essais. 
Elles  ne  révélèrent  rien  de  bien  neuf.  Il  n'y  avait 
pas  de  note  dominante  dans  les  pièces.  D'ailleurs 
M.  Antoine  était  obligé  de  prendre  ce  qu'on  lui 
offrait,  pour  accomplir  la  mission  qu'il  s'était 
donnée,  il  envoya  un  appel  aux  auteurs,  surtout 
aux  jeunes  auteurs.  Les  manuscrits  affluèrent.  Le 
nouveau  directeur  passa  tout  l'été  à  les  lire.  Le 
23  décembre  1887,  La  Sérénade  de  Jean  Jullien 
fut  jouée.  Ce  fut  une  date  que  cette  représentation, 
car  cette  pièce  fut  la  première  qui  montra  d'une 
façon  manifeste  l'influence  de  l'auteur  des  Cor- 
beaux. Auteur  sur  auteur,  se  suivirent  ensuite, 
apportant  pièce  sur  pièce,  inspirées  par  La  Pari- 
sienne ou  les   Corbeaux. 

Il  serait  monotone  d'énumérer  toutes  les  pièces 
du  Théâtre  moderne  qui  ont  subi  l'influence  de 
Becque  :  nous  nous  bornerons  à  une  exposition 
des  plus  importants  des  auteurs  qui  ont  appliqué 
les  idées  de  Becque,  et  nous  parlerons  brièvement 
de  leurs  œuvres. 

HENRY  BECQUE  14 


210  HENRY   BEGQUE 

Jean  Juliien  fut  le  premier  des  jeunes  auteurs 
à  avoir  accepté  les  œuvres  de  Becque  comme 
modèles.  Il  entreprit  d'écrire  des  pièces  dans  le 
genre  de  celles  de  son  maître.  Quand  le  Théâtre- 
Libre  eut  le  courage  de  représenter  en  1889,  son 
Echéance  (1),  il  y  eut,  parmi  les  critiques,  un  cri 
général  de  dédain.  «  Du  mauvais  Becque,  du 
Becque  faisandé  »,  disaient-ils.  Mais  c'étaient 
les  mêmes  critiques  qui  n'avaient  rien  vu  dans 
Les  Corbeaux.  L'intrigue  est  celle  de  l'infidélité 
maritale.  Un  mari  "embarrassé  dans  ses  finances 
est  sauvé  du  suicide  par  sa  femme  qui  emprunte 
d'un  ami  à  elle  une  grosse  somme  d'argent.  Le 
mari  est  d'abord  satisfait  ;  puis  il  se  méfie  des 
motifs  qui  ont  poussé  l'ami.  En  définitive  il  laisse 
apaiser  ses  scrupules. 

Juliien  fit  également  représenter  au  Théâtre- 
Libre  La  Sérénade,  autre  histoire  de  mari  trompé- 
Mme  Gottin  tombe  amoureuse  du  tuteur  de  son  fils 
qui  à  son  tour  séduit  la  jeune  fille  de  la  maison. 
C'est  un  écho  du  cas  de  Blanche  Vigneron.  Pour- 
tant le  sort  de  Geneviève  est  plus  heureux.  Le 
jeune  homme  l'épouse  et  tout  rentre  dans  l'ordre. 
Mais  la  pièce  de  lui  qui  fut  la  plus  influencée  par 
Les  Corbeaux  est  Le  Maître.  Les  corbeaux  de  la 
pièce  de  Juliien  sont  la  femme  et  le  fils  d'un 
paysan,  Fleutiaut,  qui  est  tombé  malade.  Ils  vendent 
ses  bêtes,  font  couper  ses  bois,  pour  remplir  leur 

(1)  Le  31  janvier. 


l'influence  de  becque  211 

escarcelle.  Ils  refusent  de  faire  venir  un  médecin 
dans  l'espoir  que  le  bonhomme  mourra  bientôt, 
leur  laissant  toute  sa  fortune.  Un  rebouteux  qui 
passe  par  hasard,  guérit  le  malade.  Fleutiaut  lui 
promet  la  main  de  sa  fille.  Les  autres,  y  compris 
un  notaire,  M.  Dagneux,  se  tournent  contre  lui  et 
réussissent  a  le  faire  chasser.  Nous  savons  que  les 
fripons  triompheront,  car  Fleutiaut  mourra  de  sa 
maladie,  qui  le  reprend. 

Jullien  n'était  pas  seulement  un  fournisseur  du 
Théâtre-Libre,  il  en  était  aussi  un  des  théoriciens. 
En  1892,  il  publia  le  Théâtre  Vivant,  un  volume 
de  pièces,  et  dans  la  préface  de  l'Echéance,  il 
formula  sa  doctrine  qui  n'était  ni  plus  ni  moins 
que  celle  de  Becque  un  peu  modifiée.  Par  la  suite, 
l'auteur  de  La  Sérénade  ne  reste  pas  entièrement 
fidèle  aux  théories  de  son  maître.  11  s'essaya  dans 
différentes  directions.  Dans  La  Poigne,  on  remarque 
encore  une  inclination  à  suivre  Becque,  mais  dans 
les  Plumes  du  Geai,  il  essaya  de  combiner  la  fan- 
taisie et  le  réalisme  et  dans  La  Mer,  il  se  lança 
dans  une  tragédie  de  pécheurs  bretons. 

M.  Georges  Ancey  était  un  autre  réaliste  de 
l'école  de  Becque  dont  l'ambition  était  de  produire 
par  ses  pièces  la  même  impression  large  qui 
donnerait  une  lecture  d'un  roman  de  Balzac.  Dans 
Monsieur  Lamblin,  nous  avons  un  mélange  de 
L'Enlèvement  et  de  La  Parisienne.  La  maîtres, 
de  Lamblin,  Mme  C<>gé,  suit  son  amant  jusque  dan  i 
sa  maison,  comme  dans  L'Enlève  me  ni.  Marthe  set 


212  HENRY   BECQUE 

sur  le  point  de  partir  comme  fit  Emma  dans  la 
pièce  de  Becque.  Elle  reste  pourtant  et  la  pièce 
finit  comme  elle  avait  commence'  à  La  Parisienne. 
La  belle-mère  joue  ici  un  rôle  semblable  a  la 
belle-mère  de  L'Enlèvement. 

Dans  L'Ecole  des  Veufs,  cette  situation  du 
ménage  à  trois  est  exposée  encore  une  fois.  Par- 
tout on  sent  l'influence  prépondérante  de  Becque. 
Le  premier  acte  rappelle  le  premier  acte  des 
Corbeaux.  L'intrigue  est  une  copie  de  celle  de  La 
Parisienne.  Marguerite  est  la  maîtresse  de  M.  Mi- 
relet.  Henri  Mirelet  vient  demeurer  chez  son  père, 
et  Marguerite  transfère  ses  affections  du  père  au 
fils.  Le  père  furieux  veut  renvoyer  son  fils,  mais 
Marguerite  menace  de  s'en  aller,  elle  aussi.  Henri, 
comme  Arthur  dans  La  Navette,  constate  qu'un 
ménage  à  trois  est  plus  heureux  quand  c'est  l'autre 
qui  paie.  Son  père  ne  le  chasse  pas,  et  l'associa- 
tion de  maîtresse,  fils  et  père,  continue  comme 
auparavant. 

Lemêmethèmesecontinuedanslesi/wepara&fes, 
où  le  talent  de  l'auteur  s'est  exercé  sur  une  amitié 
qui  ne  se  brise  pas  par  larivalité.  Gaston  est  jaloux 
des  attentions  de  son  ami  intime,  Paul,  pour  sa 
fiancée.  Paul  l'épouserait,  mais  il  n'est  pas  riche. 
C'est  donc  Gaston  qui  l'épousera  et  Paul  complé- 
tera le  ménage  à  trois. 

Par  La  Dupe,  Ancey  nous  donne  une  satire  mor- 
dante contre  le  mariage  d'argent.  Son  pessimisme 
est  partout  évident.  Pour  sa  domestique  fidèle,  il  a 


L  INFLUENCE    DE    BECQUE  213 

emprunté  à  Becque  le  nom  de  sa  Rosalie.  Le  fond 
de  la  pièce  est  l'argent.  Albert  a  pris  une  grosse 
somme  d'argent  dans  la  caisse  du  bureau  où   il 
travaille.    Il  devait    emprunter    à  sa  belle-mère, 
Mœe  Viot,  de  quoi  la  remplacer.  Sa  maîtresse  est  la 
cause  d'une  séparation  avec  sa  femme.  Il  bat  sa 
femme,  mais  celle-ci  l'aime  toujours,  et  à  la  fin 
consent  a  lui  rendre  visite  de  temps  à  autre.  Le 
style  et  le  langage  indiquent,  là  aussi,  une  influence 
de  Becque.  Adèle  ressemble  à  Hélène  de  la  Rose- 
raye  et  Albert  à  Rivailles.  Ceux  qui  liront  La  Dupe 
trouveront  un  bon  spécimen   de  l'art   comme  l'a 
formulé  Becque.  On  y  trouve  une   certaine  puis- 
sance   dans    le    portrait  d'Albert,  le  mari,  qui  se 
plaint  à  sa  femme   des  extravagances  de  sa  maî- 
tresse, et  à  sa  maîtresse  des  exigences  de  sa  femme. 
Il  est  agréable,  lorsqu'on  lui  donne  de  l'argent,  et 
atroce  lorsqu'il  lui  en  est  refusé.  Dans  La  Dupe 
Mme  Viot  veut  marier  sa  fille  à  Albert,  simplement 
parce  qu'elle  a  loué  un  appartement  à  elle  seule  et 
veut  céder  son  bail  à  son  futur  gendre.  Pour  qu'elle 
ne  perde  pas  d'argent,  il  faut  que   le   mariage  ait 
lieu  avant  le  terme  d'avril.  Ce  n'est  qu'un  épisode, 
mais  tout  le  malheur  d'une  vie  en  résulte. 

Des  autres  pièces  d'Ancey,  L'Avenir,  Grand- 
Mère  et  Ces  Messieurs,  il  s'est  écarté  de  son  chemin 
habituel,  pour  chercher  des  idées  nouvelles. 

M.  Albert  Guinon,  comme  son  maître,  écrivit 
quelques  pièces  de  désillusion  réaliste  ;  dans  la 
plupart  d'entre  elles  il  se  contente  d'observer  les 


214  HENHY    BECQUE 

folies  de  la  vie,  les  désagréments  et  les  désastres 
de  la  vie  conjugale.  Gomme  Becque,  il  choisit  ses 
personnages  dans  le  monde  autour  de  lui,  les 
examine  avec  impartialité,  remarque  l'influence 
prépondérante  de  la  richesse,  et  exprime  des 
opinions  dans  des  pièees  pleines  de  puissance.  La 
recherche  de  l'argent  dans  le  mariage  est  satirisée 
dans  les  Jobards.  On  se  rappellerez  Corbeaux  à 
chaque  instant.  Gallois  est  devenu  riche  comme 
Vigneron,  sa  femme  l'a  aidé  aussi.  Henri  Bonnar- 
del  doit  épouser  sa  fille,  Aline,  mais  est  obligé  de 
renoncer  au  mariage,  parce  qu'il  se  trouve  pauvre, 
ayant  remboursé  avec  sa  fortune  les  créanciers  de 
son  père,  lui  et  sa  mère  sont  absolument  sans 
ressources.  Pour  sauver  sa  famille  de  la  ruine,  il 
consent  à  épouser  la  nrèce  de  Gallois.  Ils  ne 
s'aiment  pas,  mais  se  sacrifient  l'un  et  l'autre 
comme  victimes  d'une  Société  dirigée  par  le  culte 
de  Mammon.  N'est-ce  pas  un  écho  du  sort  de 
Marie  Vigneron  ?  Et  de  nouveau,  la  puissance  de 
l'argent  est  attaquée  dans  Décadence.  Le  même 
épisode  de  Marie  Vigneron  réapparaît.  Un 
riche  juif,  pour  pouvoir  épouser  la  fille  d'un  duc, 
achète  les  dettes  de  son  père  et  de  son  frère.  Et 
elle,  pour  sauver  sa  famille  de  la  ruine,  consent  au 
mariage.  Mariée,  elle  s'enfuit  avec  un  marquis, 
mais  parce  qu'il  est  trop  pauvre  pour  satisfaire 
ses  goûts  luxueux,  elle  revient  à  son  mari  qui 
l'attend. 

Dans  Partage,  nous  trouvons  encore  une  varia- 


l'influence  de  becque  215 

lion  sur  le  ménage  à  trois,  et  la  même  ironie  se 
manifeste  dans  Son  père.  Dans  ses  autres  pièces, 
l'évidence  de  l'influence  de  Becque  est  moins  frap- 
pante. Malgré  que  Seul  soit  une  pièce  à  thèse,  on 
sent  l'inspiration  des  Corbeaux,  dans  la  scène  où 
Ledoux  tombe  dans  les  mains  d'une  domestique 
tyrannique  et  de  son  mari,  par  qui  il  est  tenu 
virtuellement  prisonnier. 

Entre  la  véritable  tragédie  et  la  comédie  iro- 
nique, il  paraissait  au  Théâtre-Libre  certaines 
pièces  sans  passion,  d'un  ton  gris,  pessimiste. 
Telles  furent  celles  de  Gaston  Salandri.  La  Prose 
ne  montre  pas  tellement  l'influence  de  Becque, 
mais  on  peut  dire  que  La  Rançon  est  une  intro- 
duction à  la  Parisienne,  car  celle-ci  commence 
où  celle-là  finit.  L'auteur  a  copié  jusqu'au  style 
et  à  la  pensée  de  Becque.  Les  scènes  de  querelles 
entre  Jean  et  Henriette  sont  semblables  à  celles 
entre  Lafont  et  Clotilde.  Celle-ci  a  servi  de  mo- 
dèle, et  pour  Henriette,  et  pour  Valentine.  Hen- 
riette ne  va  pas  chez  son  amant  avant  que  tout 
soit  en  ordre  dans  sa  propre  maison.  Elle  est 
influencée  par  Valentine  comme  auparavant  Clo- 
tilde écoutait  les  conseils  de  Mœe  de  Beaulieu  et 
de  ses  amis.  Jean  est  un  bon  homme  du  type 
de  du  Mesnil,  ignorant  de  ce  qui  se  passe  autour 
de  lui,  et  croyant  que  tout  va  bien  dans  son  nie- 
nage.  Il  croit  à  l'autorité  pour  faire  la  paix  dans 
un  ménage  comme  croyait  du  Mesnil  à  l'effica- 
cité  de  la   confiance. 


216  HENRY    BECQUE 

Les  personnes  qui   connaissent  M.   Brieux  par 
ses  dernières  pièces  seront  étonnées   d'entendre 
dire  qu'il  est  un  disciple  de  Becque.   On  a  même 
dit  souvent  qu'il  est  l'héritier  de   Dumas  fils  et 
d'Augier.  Mais  quoiqu'il   en    soit,  ses   premières 
pièces  montrent  certainement  l'influence  du  chef  de 
l'école  réaliste.  Prenons  par  exemple  Ménages  d'Ar- 
tistes. Jacques  Tervaux  quitte  sa  femme  et  sa  fille 
pour  aller  faire  ménage  avec  Emma  et  pour  diriger 
son  Journal  des  poètes  mondains.  A  la  fin,  elle  lui 
prend  tout  son  argent  et  se  sauve  avec  son  ancien 
mari.  Jacques  se  jette  devant  un  autobus.  Le  pes- 
simisme des  Corbeaux  s'est  (répandu  dans  toute  la 
pièce,  et  nous  sentons  également  un  souffle  de  la 
Parisienne.  Dans  les  Trois  filles  de  M.  Dupont,  ce 
pessimisme  est  plus  marqué.  Ici  M.  Brieux  ne  fait 
que  moraliser  Becque.  Les  filles  de  M.  Dupont  ne 
sont-elles  pas  les  mêmes  que  les  filles  de  M.  Vigne- 
ron ?  Assurément.  Angèle  une  abandonnée  qui  a 
aimé  trop  généreusement  est  Blanche  Vigneron,  la 
jeune  fille  séduite  pas  un  fiancé  indigne  ;  Caroline, 
une  vieille  fille  qui  a  désiré  ardemment  l'amour  et 
qui   a  été   dédaignée,   n'est    autre    que    Judith, 
et  Julie,  dont  la  vie  conjugale  est  atroce  et  qui 
est  d'avis  que,  dans  la  vie,  il  faut  faire  des  conces- 
sions, représente  la  sublime  Marie  qui  se  soumet 
à  une  vie  insupportable  en  devenant  la  femme  de 
Teissier.  Au  commencement  de  la  pièce,  les  Miraut 
et  les  Dupont  cherchent  à  s'emparer  de  l'argent 
dont  Caroline  hérite  de  sa  tante,*pour  sauver  leur 


l'influence  de  becque  217 

affaire  a  eux.  Ne  sont-ils  pas  des  Corbeaux  de  la 
même  race  que  ceux  de  Becque?  La  philosophie 
de  M.  Brieux  sur  le  mariage  et  sur  la  vie  en  géné- 
ral ne  diffère  pas  beaucoup  de  celle  de  Becque. 
Dans  Manchette,  nous  sentons  ce  même  pessi- 
misme, mais  cette  pièce  offre  moins  d'analogie 
avec  les  pièces  du  maître  réaliste. 

Un  des  meilleurs  auteurs  du  théâtre  français 
contemporain  est  le  distingué  administrateur  de 
la  Comédie-Française,  M.  Emile  Fabre.  Disciple  de 
Henry  Becque,  compliment  dont  il  est  fier,  il 
paraît  moins  âpre,  moins  cruellement  mordant. 
Son  théâtre  est  un  théâtre  de  l'intérêt,  la  lutte  de 
l'invidu  avec  la  foule.  A  la  base,  se  trouve  l'éter- 
nel problème  de  l'argent,  l'avidité  des  ambitions, 
la  séduction  de  la  richesse.  On  trouve  pourtant 
dans  ses  pièces,  de  la  pitié  et  de  la  générosité. 
Fils  d'un  directeur  de  théâtre,  il  hérita  naturelle- 
ment de  sa  connaissance  des  choses  théâtrales. 
Comme  secrétaire  d'un  avocat,  il  s'initia  aux  con- 
ditions sociales  et  politiques  de  son  temps.  C'est 
à  Becque  qu'il  envoya  sa  pièce  L'Argent.  Et 
Becque  qui  la  lut,  l'admira  et  la  recommanda  h 
M.  Antoine,  qui  la  monta  au  Théâtre-Libre.  Les 
Corbeaux  n'ont  inspiré  aucune  pièce  qui  leur 
ressemble  plus  que  L'Argent.  Une  famille  se  que- 
relle autour  du  testament  d'un  inlîrme,  Reynard. 
La  femme  est  en  conflit  avec  ses  deux  enfants  et 
un  gendre.  Pour  faire  augmenter  leur  part,  les 
enfants  révèlent  à  leur  père  le  passé  caché  de  leur 


218  HENRY    BECQUE 

mère  ;  mais  il  arrive  que  la  mère  est  mise  au 
courant  d'une  faute  semblable  chez  sa  fille.  Aussi 
après  force  disputes,  on  transige.  La  discussion 
tourne  à  l'amiable,  et  on  rentre  dans  la  salle  à 
manger  pour  se  mettre  d'accord.  Bien  que  le  titre 
de  la  pièce  suivante  d'Emile  Fabre  Le  Bien  d 'Au- 
trui fût  pris  de  Diderot  [Entretiens  d'un  père 
avec  son  fils),  l'influence  reste  toujours  celle  de 
Becque.  Dans  cette  œuvre,  M.  Fabre  a  essayé  de 
montrer  les  malheurs  causés  par  la  passion  d'ar- 
gent. En  découvrant  que  la  fortune  dont  il  a  hérité 
a  été  léguée  a  une  autre  personne  par  un  testa- 
ment postérieur,  le  héros  se  décide  à  faire  une 
restitution  à  l'Etat,  malgré  les  protestations  de  sa 
famille.  La  Vie  Publique,  tout  en  étant  une  pièce 
sur  la  vie  politique  qui  traite  le  problème  de  la  vie 
électorale,  parle  de  l'argent  et  surtout  des  four- 
beries de  certains  intermédiaires,  qui  font  penser 
aux  scélérats  de  Becque.  Les  Ventres  dores  ne  sont 
ni  plus  ni  moins  que  l'histoire  des  Polichinelles 
remaniée  et  présentée  d'une  façon  puissante  et 
digne  de  l'auteur  et  de  celui  qui  l'inspirait.  Dans 
cette  pièce,  il  offre  ses  hommages  au  «  big  busi- 
ness »  et  surtout  aux  financiers.  La  Maison  d'Ar- 
gile est  plus  domestique  de  caractère,  montrant  la 
relation  qu'a  l'argent  avec  un  second  mariage.  Ce 
n'est  qu'une  dispute  sans  fin  de  deux  familles  sur 
la  fortune  de  ces  familles.  Et  de  nouveau,  dans 
Les  Vainqueurs,  on  trouve  un  corbeau  qui  pille  un 
homme,    rongé   d'ambitions    politiques,   dont  la 


l'influence  de  becque  219 

femme  a  suivi  l'exemple  de  Glolilde  du  Ivleanil. 
Dans  Les  Sauterelles,  nous  entendons  encore  une 
fois  l'écho  des  Polichinelles. 

Si  nous  trouvons  l'influence  de  Becque  dans 
presque  toutes  les  pièces  de  M.  Fabre,  cela  ne 
veut  pas  dire  que  l'auteur  des  Ventres  dorés  ne 
soit  qu'un  imitateur.  Loin  de  la  !  Sa  contribution 
au  théâtre  moderne  a  été  puissante.  Entre  autres 
choses  il  y  a  ajouté  une  attention  spéciale  aux 
détails,  un  intérêt  au  mouvement,  une  habileté  a 
faire  mouvoir  les  personnages  et  les  masses,  la 
perfection  technique  des  données  d'une  pièce. 

L'ombre  de  Becque  reconnaîtrait  également  ses 
idées  dans  La  Pelote  de  MM.  Lucien  Descaves  et 
Paul  Bonnetain.  Les  deux  collaborateurs  nous 
ont  offert  un  autre  point  de  vue  de  l'histoire  des 
Corbeaux.  Elodie  Friquet  s'installe  chez  M.  Lor- 
meau.  Elle  y  fait  venir  sa  mère,  sa  nièce  et  un 
neveu  pour  y  demeurer.  Tous  maltraitent  hon- 
teusement le  vieillard.  Enfin  celui-ci  déshérite  sa 
propre  nièce  en  faveur  de  cette  canaille  de  jeune 
fille,  lui  laissant  pourtant  sa  bibliothèque  où  il  a 
inséré  des  billets  de  banque  dans  les  livres.  Un 
soir,  la  famille  rentre  et  trouve  M.  Lormeau  mort. 
Alors  ils  pillent  les  livres  et  s'emparent  de  tout 
l'argent  qui  leur  tombe  sous  la  main. 

Un  autre  admirateur  et  disciple  de  Becque  était 
l'auteur  de  Les  Affaires  sont  les  Affaires.  Le  com- 
pliment le  plus  flatteur  qu'on  pouvait  lui  faire 
était  de  le  nommer  un    émule    d'Henry  Bec<|in'. 


220  HENRY    BECQUE 

Octave  Mirbeau  d'ailleurs  fut  des  meilleurs  amis 
de  Becque  sur  la  fin  de  sa  vie.  Gomme  son 
maître,  il  avait  une  figure  imposante,  et  maniait  la 
massue  satirique  contre  les  institutions  sociales  de 
son  temps.  Il  fulminait  contre  les  soi-disant  ama- 
teurs d'art  et  les  partisans  de  l'injustice  sociale. 
Dans  son  chef-d'œuvre  il  dénonce  très  hardiment 
l'idolâtrie  de  l'argent.  Lechat  est  un  portrait  bien 
digne  des  grands  peintres  de  caractères.  Pour 
lui  il  n'y  a  que  les  affaires  qui  comptent  dans  la 
vie.  Il  dépense  plus  librement  que  Teissier,  mais 
pourvu  que  le  placement  lui  apporte  un  intérêt 
avantageux.  Il  sacrifie  le  bonheur  et  les  affections 
de  sa  famille  au  désir  de  gagner  de  l'argent.  Et  si 
son  foyer  est  désolé,  il  se  console  en  étant  plus 
malin  que  les  hommes  d'affaires  qui  croyaient 
avoir  le  dessus.  Le  pessimisme  de  Mirbeau  est  le 
pessimisme  de  Becque.  Les  querelles  entre  Lechat 
et  ses  adversaires  rappellent  les  disputes  des  Cor- 
beaux de  Becque.  Enfin  sa  philosophie  sur  le  rôle 
de  l'argent  dans  la  vie  sociale  est  celle  que  nous 
trouvons  dans  le  chef-d'œuvre  de  Becque. 

M.  Maurice  Bonniface  fait  aussi  partie  du 
Théâtre-Libre  par  la  Tante  Lëontine,  pièce  qui  a 
comme  fond  l'avidité  d'argent.  Paul  Mery  ne  veut 
pas  épouser  Eugénie  Dumont,  parce  qu'elle  n'a 
pas  de  dot.  Il  dit  :  «  Qu'est-ce  qu'il  estime,  le 
monde  ?  Qu'est-ce  qu'il  vénère  ?  Qu'est-ce  qu'il 

adore  ? l'argent  !  ».   Le    «  moi  vivant   »  de 

Dumont  nous  rappelle  les  exclamations  de  Mme  Vi- 


l'influence  de  becque  221 

gneron,  et  M.  Boniface  se  sert  des  répétitions  de 
phrase  de  la  même  façon  que  Becque.  Paul  est 
un  prototype  de  Georges  de  Saint-Genis. 

Un  autre  maître  du  théâtre  contemporain  qui 
arriva  au  public  par  le  Théâtre-Libre,  est 
M.  Georges  de  Porto-Riche.  Il  était  moins  inspiré  de 
Becque  que  beaucoup  d'autres,  mais  on  peut  voir 
tout  de  même  que  la  Chance  de  Françoise  n'est 
qu'une  inversion  de  la  «  chance  de  Lafont.  »  Si 
Françoise  avait  de  la  chance  en  retenant  son  mari 
auprès  d'elle,  on  peut  bien  en  dire  autant  pour 
Lafont,  qui  a  la  chance  de  voir  revenir  sa  mai- 
tresse  vers  lui.  L'influence  de  La  Parisienne  est 
bien  nette.  Sur  Amoureuse  elle  est  plus  douteuse, 
quoiqu'on  puisse  trouver  une  ressemblance  dans 
les  thèmes  des  deux  pièces.  M.  de  Porto-Riche 
dépeint  la  lutte  des  âmes  ;  les  pièces  de  Becque  au 
contraire  manquent  de  passion.  Ce  que  nous 
venons  de  dire  à' Amoureuse ,  on  peut  le  dire  aussi 
A' Amants  de  M.  Maurice  Donnay.  Le  premier  acte 
de  \& Douloureuse  de  M.  Donnay  ressemble  beau- 
coup aux  Polichinelles,  surtout  la  scène  où  l'on 
vient  perquisitionner  chez  Ardan.  A  la  fin  de  l'acte, 
il  se  brûle  la  cervelle  pour  les  mêmes  raisons  qui 
ont  causé  le  suicide  de  M.  delà  Roseraye. 

Une  des  premières  œuvres  du  Théâtre-Libre 
adaptant  a  la  scène  les  théories  subversives  de 
Becque,  furent  les  Résignés  de  Henry  Géard.  Du 
pessimisme  est  répandu  d'un  bout  a  l'autre  de  la 
pièce.  Tous  les  personnages  sont  forcés  de  se  rési- 


222  HENRY    BECQUE 

gner  à  leur  sort.  L'orpheline  courtisée  par  trois 
prétendants  se  voit  forcée  à  la  fin  d'accepter  la 
main  de  celui  qu'elle  aimait  le  moins. 

Quoique  l'influence  de  Becque  se  fît  sentir  sur 
la  plupart  des  auteurs  qui  fournissaient  les  pièces 
pour  la  scène  du  Théâtre-Libre,  elle  ne  se  confinait 
pas  à  ces  auteurs.  La  formule  du  théâtre  de  Becque 
se  répandait  tant,  qu'elle  atteignit  presque  tous 
les  auteurs  qui  écrivaient  à  cette  époque-là.  Le 
principal  d'entre  eux  était  l'auteur  de  cette  déli- 
cieuse «  tranche  de  vie  »  :  L'Ami  de  Jeunesse,  que 
l'on  jouait  à  la  Comédie-Française  l'année  der- 
nière. M.  Edmond  Sée,  dans  sa  première  pièce,  La 
Brebis,  se  montre  un  disciple  digne  de  Becque.  Il 
y  a  pris  La  Parisienne  comme  modèle.  Lucienne 
est  la  maîtresse  de  Georges,  mais  elle  aime  Pierre. 
Il  y  a  une  scène  entre  elle  et  Georges  qui  est  inspi- 
rée d'une  scène  entre  Glotilde  et  Lafont.  Dans 
L'Indiscret,  il  y  a  encore  une  inspiration  de  La  Pari- 
sienne, mais  moins  visible  que  dans  la  première 
pièce.  Enfin,  dans  V Ami  de  Jeunesse,  M.  Sée  s'est 
émancipé,  et  cette  pièce  a  le  droit  d'être  considé- 
rée comme  originale. 

On  sent  l'influence  de  Michel  Pauper  et  de  La 
Parisienne  dans  La  Provinciale  de  MM.  Paul 
Alexis  et  Giuseppe  Giacosa.  Berthe,  une  femme 
du  type  d'Emma  Bovary,  où  d'Hélène  de  la  Rose- 
raye  trompe  son  mari.  En  apprenant  la  faute  de  sa 
femme,  Georges  est  frappé  comme  le  fut  Michel 
Pauper.    Le  comte   de    Ponthieu   est   un    vieux 


l'influence  de  becque  223 

noceur,  comme  nous  en  trouvons  beaucoup  dans 
Les  Polichinelles. 

En  1883,  Georges  Ohnet  fit  représenter  son 
Maître  de  Forges  dont  la  première  moitié  est  une 
répétition  presque  exacte  de  l'intrigue  de  Michel 
Pauper  qui  avait  paru  quatorze  ans  plus  tôt. 
S'est-il  inspiré  de  Becque  ?  nous  ne  pouvons  que 
constater  qu'on  est  frappé  par  l'analogie  des  deux 
pièces. 

Guy  de  Maupassant,  lui  aussi,  se  laissait  entraî- 
ner par  le  courant  du  mouvement  dramatique  en 
écrivant  sa  Paix  du  Ménage.  M™  de  Sallus  a  comme 
amant  Jacques  de  Randol.  Son  mari,  après  une  vie 
libertine,  revient  à  sa  femme.  Des  scènes  vio- 
lentes —  réminiscences  de  celles  de  La  Pari- 
sienne—  ont  lieu.  M.  de  Sallus  pardonne  et  ils  s'éta- 
blissent en  ménage  à  trois.  Les  longues  tirades  et 
les  discours  sur  le  mariage  rappellent  L'Enlève- 
ment. 

L'influence  de  Becque  ne  se  bornait  pas  à  son 
propre  pays.  Il  y  a  au  «moins  une  grande  pièce 
étrangère,  inspirée  par  La  Parisienne.  C'est  La 
Moglie  Idéale  de  Marco  Praga  en  Italie.  L'auteur  l'a 
écrite  après  sa  lecture  de  la  pièce  de  Becque.  Le 
sort  de  La  Moglie  Idéale  en  Italie  était  semblable 
à  celui  de  La  Parisienne  à  la  Comt  die-Francaise. 
Pourtant  elle  a  pris  son  rang  au  théâtre  italien  et 
l'année  dernière  fut  prise  par  la  Signora  Dusc  pour 
son  répertoire.  Le  caractère  de  Giulia  n'est  pas 
aussi  bien  défini  que  celui  de  Clotilde.  Le  dialogue 


224  HENRY    BECQUE 

de  Becque  illumine  les  caractères  plus  nettement 
que  celui  de  M.  Praga. 

Dans  cette  revue  de  l'influence  de  Becque,  nous 
n'avons  essayé  de  comprendre  que  les  auteurs  et 
les  pièces  qui  montraient  une  tendance  bien  arrêtée 
à  suivre  les  théories  du  célèbre  auteur  des  Cor- 
beaux et  de  La  Parisienne .  Pour  traiter  parfaitement 
cette  question,  il  faudrait  lire  presque  toutes  les 
pièces  qui  ont  paru  depuis  1887.  Outre  celles  que 
nous  avons  déjà  citées,  il  convient  pourtant  de 
parler  encore  d'autres,  dignes  d'être  classées  dans 
l'Ecole  de  Becque,  parce  qu'elles  révèlent  son  ins- 
piration. Parmi  elles  on  peut  nommer  :  La  Pente 
douce  et  Cher  Maître  de  M.  Fernand  Vandérem  ;  Le 
Veau  d'or  de  M.  Lucien  Gleize  ;  L'Amant  de  sa 
femme  de  M.  Aurélien  Scholl  ;  Les  Respectables ,  Les 
Appeleurs  de  M.  Ambroise  Janvier  de  la  Motte,  et 
Les  Amants  légitimes  de  M.  Bollat  ;  Les  Frères  Zem- 
ganno  de  MM.  Paul  Alexis  et  Oscar  Méténier  ; 
Pot-Bouille  de  William  Busnach  et  Emile  Zola,  et 
La  Meule  de  M.  Georges  Lecomte. 

Revenons  pour  un  moment  sur  le  Théâtre-Libre. 
Le  mouvement  inauguré  par  M.  Antoine  s'étendit. 
D'autres  théâtres  du  même  genre  se  fondèrent.  Et 
puis  les  théâtres  du  Boulevard  eux-mêmes  se  lan- 
cèrent dans  les  pièces  du  Théâtre-Libre,  ou  bien  ac- 
ceptèrent de  nouvelles  œuvres  de  ceux  qui  avaient 
débuté  chez  M.  Antoine.  Certains  auteurs  du 
Théâtre-Libre  allèrent  même  un  peu  loin  dansleurs 
conceptions.  Une  réaction  finit  par  se  produire. 


l'influence  de  becque  225 

Elle  se  précisa  a  la  représentation  de  Cyrano  de 
Bergerac.  Une  sorte  d'école  pseudo-romantique  se 
forma  avec  MM.  Rostand,  Jean  Richepin,  Fau- 
chois,  Poizat,  Zamacoïs,  etc.  Mais  elle  n'est  pas 
arrivée  à  durer,  et  la  tendance  du  théâtre  contem- 
porain reste  toujours  réaliste. 

Sur  la  scène  du  Théâtre-Libre,  qui  procédait  de 
lui,  Henry  Becque  voyait  appliquer  sa  «  poétique  » 
quelquefois,  souvent  même,  avec  un  peu  d'excès  ; 
mais  les  chefs  d'école  sont  presque  toujours  dépas- 
sés par  leurs  disciples.  Sans  doute,  M.  Antoine 
voulait  dans  son  «  laboratoire  d'essai  »  réaliser 
cette  sorte  de  théâtre  que  Becque  estimait  être  le 
vrai  théâtre.  Si  les  premières  tendances  du  Théâtre- 
Libre  furent  modifiées,  ce  fut  une  réaction  contre 
ce  qu'il  y  avait  de  violent  et  de  fort  dans  le  mou- 
vement créé  par  Becque.  Et  le  Théâtre-Libre, 
laboratoire  de  l'Ecole  Becque,  devient  le  berceau 
du  Théâtre  moderne  en  France.  Telle  fut  l'in- 
fluence de  Henry  Becque.  Il  faut  remonter  à  sa 
bête  noire,  à  Scribe,  pour  trouver  un  dramaturge 
qui  ait  exercé  autant  d'influence  sur  le  théâtre  du 
XIXe  siècle.  Mais  autant  l'influence  de  Scribe  fut 
néfaste,  autant  celle  de  Becque  fut  salutaire.  Il 
débarrassa  le  théâtre  de  procédés  où  la  rouerie 
tenait  lieu  d'art  et  de  vérité.  Lui  et  ses  disciples 
ont  donné  lé  coup  de  grâce  â  un  genre  faux,  qui 
reposait  sur  des  conventions  et  des  artifices.  Il 
fallait  de  l'habileté  pour  écrire  une  belle  pièce  ; 
aujourd'hui,  il  y  faut  du  talent.   Grâce  a  eux,  le 

HENRY  BECQUE  i& 


226  HENRI    BECQUE 

théâtre  français  rejoignit  les  saines  traditions  de 
Molière.  Grâce  a  eux,  la  voie  a  suivre  a  été  montrée, 
non  seulement  aux  auteurs  d'hier  et  d'aujourd'hui, 
mais  à  ceux  de  demain.  Et  eette  voie  s'est  ouverte 
avec  Les  Corbeaux,  dont  l'immortel  auteur  fut 
Henry  Becque. 


CONCLUSION 


Nous  voudrions  maintenant  résumer  en  quelques 
mots  rapides  la  vie  et  l'œuvre  de  Henry  Becque, 
et  les  situer  telles  qu'elles  nous  apparaissent,  non 
seulement  dans  la  littérature  du  XIXe  siècle,  mais 
dans  l'histoire  du  théâtre  français. 

Henry-François  Becque  fut  un  grand  homme  de 
lettres.  Si  sa  vie  fut  une  longue  série  de  luttes,  de 
misères  et  de  souffrances,  en  cela  elle  ne  différa 
pas  de  la  vie  de  bien  d'autres  grands  écrivains.  A 
travers  les  siècles  il  n'a  pas  été  chose  rare  de  voir 
des  noms,  dédaignés  de  leur  vivant,  être  rangés 
parmi  les  plus  grands  après  leur  mort.  Homère 
fut  aveugle  et  sans  abri  ;  Dante  fut  banni  et  haï  ; 
Camoëns  se  trouva  réduit  à  mendier  ;  Racine  fut 
en  disgrâce  ;  tout  le  monde  a  entendu  parler  du 
soulier  recousu  de  Corneille  ;  Gringoire  et  Villon 
n'eurent  pas  toujours  à  manger  ;  Cervantes  mou- 
rut méconnu  et  méprisé  ;  Balzac  eut  de  perpé- 
tuels embarras  d'argent  ;  le  sort  de  Verlaine  fut 
pitoyable  et  Edgar  Allen  Poë  mourut  dans  la  pau- 


228  HENRY   BECQUE 

vreté  et  la  folie.  Henry  Becque  fut  un  des  plus 
méconnus  et  des  plus  déshérités.  Le  temps  viendra 
pourtant,  où  la  postérité  accordera  a  Henry  Becque 
la  place  qui  lui  est  due  parmi  les  grands  auteurs 
de  la  littérature  française. 

Becque  fut  peu  apprécié  par  ses  contemporains. 
Il  avait  la  réputation  d'être  un  «  homme  méchant  » 
et  un  «  mauvais  coucheur  ».  Rien  au  monde  n'est 
plus  loin  de  la  vérité.  Si  on  a  pu  le  présenter  sous 
un  tel  jour,  c'est  parce  qu'il  ne  s'abaissa  jamais  à 
la  flatterie  ou  au  mensonge.  Un  vieux  proverbe 
anglais  dit  :  «  La  vérité  blesse.  »  Becque  ne  se 
soucia  guère  de  blesser.  Mais  il  ne  pouvait  se  rete- 
nir de  donner  son  opinion  hardiment  sur  les 
hommes  et  sur  les  choses,  et  cette  opinion  était 
souvent  sévère.  Enfin  il  ne  fut  pas  l'homme  grin- 
cheux que  l'on  a  dépeint.  Tous  ceux  qui  le  con- 
nurent intimement  pourraient  en  témoigner.  Sa 
correspondance  en  est  une  preuve  ;  on  y  découvre 
un  Becque  fidèle  à  ses  amis,  serviable  et  bon,  qui 
est  le  véritable  Becque,  celui  que  seul  quelques- 
uns  ont  connu.  Un  de  ses  amis  intimes  écrivait  à 
l'auteur  de  cet  ouvrage  :  «  Dans  ce  milieu  où, 
entouré  de  sympathie  et  d'admiration,  il  se  sentait 
en  confiance,  Becque  se  laissait  aller  à  sa  véritable 
nature,  beaucoup  moins  amère,  beaucoup  moins 
acerbe  que  ne  donnaient  à  le  penser  ses  écrits  et 
les  «  mots  »  qu'on  lui  prêtait.  Il  avait  beaucoup 
d'ennemis.  C'étaient  les  disciples  de  Scribe,  les 
industriels   de  la  littérature.    Ils    en    voulaient  à 


CONCLUSION  229 

l'auteur  des  Corbeaux  de  ce  qu'il  innovait  un 
théâtre  loyal,  contraire  à  leur  commerce.  Ces 
rivaux  s'en  furent  proclamer  en  tous  lieux  l'intrai- 
table caractère  de  l'auteur  de  La  Parisienne.  Il 
n'ont  pas  perdu  leur  temps.  Cette  réputation 
injuste  a  survécu  àBecque.  Jamais  homme,  cepen- 
dant ne  fut  plus  dévoué  à  sa  famille  et  à  ses  amis. 
Il  se  priva  lui-même  pour  servir  les  autres.  Il  est 
vrai  qu'il  avait  des  haines,  mais  elles  allaient  plus 
aux  idées  qu'aux  hommes.  Et  n'est-il  pas  vrai  qu'à 
la  fin  il  se  réconcilia  avec  la  plupart  de  ceux  qu'il 
appelait  ses  «  bêtes  noires  »,  et  même  avec  Cla- 
retie  ?  Quelle  ironie  qu'un  homme  qui  croyait  tant 
à  la  vérité  et  à  la  sincérité  laisse  derrière  lui  une 
réputation  faussée.   » 

On  a  critiqué  Becque  sur  son  infécondité.  Il  est 
vrai  qu'il  n'a  pas  laissé  une  œuvre  volumineuse  ; 
il  l'a  reconnu  lui-même,  sachant  que  la  fécondité 
est  un  des  signes  du  génie.  Si  sa  vie  eût  été  diffé- 
rente, qui  sait  s'il  ne  nous  eût  pas  donné  d'autres 
chefs-d'œuvre  ?  Lui-même  l'a  affirmé.  Mais  quoi- 
qu'il n'ait  laissé  qu'un  petit  nombre  d'œuvres,  leur 
valeur  ne  se  mesure  pas  à  leur  nombre. 

Henry  Becque  aborda  la  scène  au  moment  où 
elle  avait  besoin  d'un  renouveau.  Elle  était  à  bout 
desouffle.il  lui  rendit  la  vigeur  nécessaire.  Per- 
sonne ne  peut  nier  le  fait  que  Becque,  avec  ses 
Corbeaux,  apporta  quelque  chose  de  nouveau  au 
théâtre.  Scribe,  Hugo,  Dumas  fils  et  Augier  fai- 
saient date.   Les   romanciers  réalistes    es 


230  HENRY    BECQUE 

déjà  de  lancer  une  formule  nouvelle,  mais  leurs 
tentatives  théâtrales  ont  lamentablement  avorté.  Il 
appartenait  au  génie  de  Becque  de  montrer  la 
route  à  suivre,  parce  que  Becque  était  vraiment 
un  homme  de  théâtre.  Il  a  délaissé  l'intrigue  à  la 
Scribe,  le  vaudeville  genre  Labiche,  en  écartant  les 
moyens  artificiels  pour  se  renfermer  dans  la  stricte 
réalité.  Ses  personnages  sont  vivants.  Ils  parlent 
le  langage  de  tout  le  monde,  de  tous  les  jours  ;  et 
pour  arriver  à  ce  naturel  dans  les  conversations 
qu'il  prête  à  ses  personnages,  notre  auteur  cor- 
rigeait, lisait  et  relisait  ses  pièces,  pendant  des 
mois.  Il  débarrassa  les  formules  dramatiques  de 
/  toutes  les  complications  qui  s'y  étaient  ajoutées 
depuis  le  temps  de  Molière.  Par  là  il  rejoint  le  plus 
illustre  représentant  de  la  comédie  française,  et  il 
ramena  le  théâtre  aux  saines  traditions  du  classi- 
cisme. Il  nommait  volontiers  Molière  son  «  maître  », 
et  il  se  vantait  d'avoir  imité  l'immortel  auteur  de 
L'Avare.  Ainsi  Henry  Becque  qui  fut  un  novateur, 
.  fut  aussi  un  restaurateur  du  grand  théâtre  clas- 
sique. Dans  le  théâtre  du  XIXe  siècle,  Becque  est 
certainement  un  point  de  départ.  Une  grande  par- 
tie du  théâtre  contemporain  procède  de  lui.  La 
plupart  des  auteurs  du  Théâtre-Libre  furent  ses 
disciples  et  se  vantèrent  de  l'être.  Ils  reprirent  la 
formule  des  Corbeaux  ou  de  La  Parisienne  et  leurs 
succès  au  Théâtre-Libre  les  encourageaient.  Sans 
ce  «  laboratoire  d'essai  a  il  y  a  de  grands  auteurs 
contemporains  qui  n'auraient  pas  embrassé  la  cai*- 


CONCLUSION  23  i 

rière  dramatique.  Sans  Becque,  qui  avait  la  plus 
grande  confiance  en  lui-même  et  en  son  œuvre, 
nous  serions  peut-être  encore  tributaires  dé  Scribe. 
Grâce  à  lui  nous  sommes  entrés  dans  des  voies  nou- 
velles qui  nous  ont  rapprochés  du  naturel  et  de  la 
vérité.  Nous  avons  abandonné  les  conventions  et 
les  recettes  où  certains  auteurs  voyaient  le  secret 
de  l'art  dramatique.  Il  est  vrai  que  plusieurs  des 
disciples  de  Becque  ont  exagéré  sa  formule  et 
outré  certaines  de  ses  peintures  ;  mais  l'essentiel 
eït  resté  et  s'est  diffusé  dans  le  théâtre  contem- 
porain. Et  de  cette  façon  aussi  l'auteur  des  Cor- 
beaux s'apparente  à  l'auteur  du  Misanthrope,  en 
tant  que  père  comme  lui  d'une  longue  descen- 
dance d'auteurs. 

Excepté  Alfred  de  Musset,  Henry  Becque  ne 
trouve  personne  qui  lui  soit  comparable  parmi 
les  dramaturges  du  XIXe  siècle.  Dès  aujourd'hui 
le  nom  de  Henry  Becque  apparaît  comme  l'un  des 
points  culminants  de  l'évolution  du  théâtre  fran- 
çais. 

La  Parisienne  a  déjà  pris  sa  place  à  côté  de  son 
aïeul  Le  Misanthrope  à  la  Comédie-Française  ; 
La  Navette  garde  son  rang  au  répertoire  du  Vieux- 
Colombier  ;  M.  Fabre  attend  le  moment,  qui  n'est 
pas  bien  éloigné,  où  il  ajoutera  Les  Corbeaux  à  la 
liste  des  classiques  du  Théâtre-Français  ;  M.  Co- 
peau, paraît-il,  se  préoccupe  de  monter  Le  Départ  ; 
Les  Honnêtes  Femmes  sont  rentrées  tout  récem- 
ment dans  la  Maison  de  Molière,  et  y  ont  retrouvé 


232  HENRY    BECQUE 

le  succès  qu'elles  ont  toujours  eu.  Qui  sait  si  un 
jour  nous  n'y  verrons  pas  un  programme  unique- 
ment composé  des  pièces  en  un  acte  de  Henry 
Becque?Plus  on  lit  les  pièces  de  Becque,  plus  on 
comprend  leur  valeur  exceptionnelle.  Le  grand 
maître  réaliste,  méconnu  par  la  plupart  de  ses 
contemporains,  est  entré  aujourd'hui  dans  la 
gloire.  Avant  peu,  quand  les  ennemis  qu'il  con- 
serve encore  se  seront  tus,  quand  les  passions 
qu'ont  soulevées  ses  pièces  seront  apaisées,  la 
postérité  lui  ouvrira  toutes  grandes  les  portes  de 
l'immortalité. 

Il  ira  prendre  place  a  côté  de  celui  qu'il  appe- 
lait son  maître,  et  sans  doute  alors  il  proférera 
avec  son  rire  croassant:  N'est-ce  pas  que  c'est 
drôle  ! 


BIBLIOGRAPHIE 


Œuvres  de  Henry  Begque. 

1867  L'Enfant  Prodigue.  Paris,  Michel  Levy  frères, 

4868  Sardanapale.  Paris,  Michel  Levy  frères. 

1870  Michel    Pauper.  Paris,    A.   Lacroix,  Verboeckhoven 

etO. 
1878  La  Navette.  Paris,  Tresse. 
1880  Les  Honnêtes  Femmes.  Paris,  Tresse. 
1882  Les  Corbeaux.   Paris,  Tresse. 

1884  Le  Frisson.  Paris,  Tresse. 

1885  La  Parisienne.  Paris,  C.  Levy. 

1886  Molière  et  VEcole  des  Femmes,  conférence.  Paris,  Tresse 

et  Stock. 

1887  Michel  Pauper.  Paris,  Tresse  et  Stock. 
1890  Querelles  Littéraires.  Paris,  E.  Dentu. 
1890  Théâtre  Complet.  G.  Charpentier. 

1895  Souvenirs  d'un  Auteur  Dramatique.  Paris,  Bibliothèque 

artistique  et  littéraire. 
1898  Théâtre   Complet.  Paris,    Bibliothèque  artistique  et 

littéraire. 
1910  Les  Polichinelles.  Paris,  Illustration  Théâtrale. 

Articles  non  recueillis  dans  les  œuvres  de  Becque. 

1885  Sonnets.  Revue  contemporaine,  25  mai. 

1888  Sonnets.  Revue  illustrée,  1er  mars, 
1888  Notes  d'Album.  Revue  illustrée,  15  juin. 


234  HENRY    BECQUE 

1891  Le  Véritable  Hamlet.  Le  Figaro  (supplément),  29  août. 

1892  Le  Sonç/e  d'une  Nuit  d'Eté.  La  Revue,  septembre. 

1892  Confessions  de  Salon.  Revue  illustrée,  vol.  14,  p.  831. 

1893  Œdipe  Roi.  La  Revue,  25  juillet. 

1898  Heures  Parisiennes.  La  Volonté,  17  octobre. 

1898  Labiche  et  ses  Collaborateurs.  La  Volonté,  22  octobre. 

1898  Heures  Parisiennes.  La  Volonté,  24  octobre. 

1898  Heures  Parisiennes.  La  Volonté,  31  octobre. 

1898  Heures  Parisiennes.  La  Volonté,  14  novembre. 

1898  Notes  d'Album.  La  Vie  Parisienne,  3  décembre. 

Editions:  étrangères. 

1895  Die  Pariserin,  ùbersetzt  von  A.  Langen,  Munich, 
Albert  Langen. 

1912  The  Vultures  ;  The   Woman  of  Paris  ;  The  Merry -go- 

round,  translatée!  by  Freeman  Tilden,  New-York, 
Kennersly. 

1913  The  Crows,   translatée  by  Benedict    Papot,  Chicago 

Sergel. 
1918  La  Parigina,  1  vol. 

La  Spola;  Donne  Oneste,  1  vol. 

ICorvi,  1  vol. 

(Teatro  Straniero).  Milano,  Fratelli  Trêves. 
1920  La  Parigina  ;  La  Spola.  Milano.  Fratelli  Trêves. 

Ouvrages  relatifs  a  Henry  Becque. 

1882  Noël  et  Stoullig,  Les  Annales  du  Théâtre  et  de  la 
Musique,  Paris,  Ollendorff. 

1884  Louis  Desprez.  Evolution  Naturaliste,  Paris,  Tresse. 

1885  Noël  et  Stoullig.  Les   Annales  du    Théâtre  et  de  la 

Musique,  Paris,  Ollendorff. 

1888  Fritz  Dubois.  Henry  Becque,  V Homme,  Critique  et  Au- 
teur dramatique,  Paris.  A.  Dupret. 

1888  S.  de  Rzewuski.  Etudes  Littéraires,  Paris,  Libr.  Rev. 
indépendante. 

1888-1890  Camille  Le  Senne.  Le  Théâtre  à  Paris,  vol.  I,  «t 
III,  Paris,  Le  Soudier. 


BIBLIOGRAPHIE  235 

1889  Jules  Lemaître.  Impressions  de  Théâtre,  vol.  III  etX, 

Paris,  Lemerre. 

1890  Maxime  Gaucher.    Causeries  Littéraires,    Paris,    Ar- 

mand Colin. 

1891  Brander    Mathews.    French   Dramatists  of  the   Nine- 

teenth  Century,  New-York,  Scribners. 

1892  J.    Barbey   d'Aurevilly.   Le     Théâtre    Contemporain, 

nouvelle  série,  Paris,  Tresse  et  Stock. 

1893  Hippolyte  Parigot.  Le  Théâtre  d'Hier,   Paris,  Lecène 

et  Oudin. 

1894  Adolphe    Brisson.  Portraits    Intimes,   vol,  I,    Paris, 

A.  Colin. 

1895  B.    Lothar.     Kritische    Studien   zur    Psychologie  der 

Litteratur,  Breslau,  S.  Schottlaender. 

1896  J.-J.  Weiss.  Les  Théâtres  Parisiens,  Paris,   Calmann- 

Levy. 

1896  H.  Lencou.  Le  Théâtre  Nouveau,  Paris,  Savine. 

1897-1900  Catulle  Mendès.  VArt  au  Théâtre,  vol.  II  et  III, 
Paris,  Charpentier. 

1898  Max  Banner.  Das  Franzosische  Theater  der  Gegenwart, 
Leipzig,  Benger, 

1898  Georges  Pellissier.  Etudes  de  Littérature  Contempo- 
raine, vol.  I,  Paris,  Perrin. 

1898  A.  Filon.  De  Dumas  à  Rostand,  Paris,  Armand  Colin. 

1899  Bené  Doumic.  Petit  de  Julleville,  Histoire  de  la  Langue 

et  de  la  Littérature  Française,  Paris,  Colin. 

1899  A.   Ségard.  Itinéraire  fantaisiste,  Paris,   Ollendorff. 

1900  Jean  Bernard.  La  Vie  à  Paris,  Paris,  Lemerre. 

1900  G.   Frederix.   Trente   Ans  de  Critique,  vol.  II,  Paris. 
1900-1902  Francisque  Sarcey.  Trente  Ans  de  Théâtre,  Hetzel. 

vol.  VI,  Paris,  Bibliothèque  des  Annales. 

1901  Michel  Salomon.  Art  et  Littérature,  Paris,  Pion. 
1901  Jules  Huret.  Loges  et  Coulisses,  Paris.    Edition  de  la 

Bévue  Blanche. 
1901  L'Abbé  Clodomir  Delfour.  La  Religion  des  Contempo- 
rains, vol.  III.  Lecène  et  Oudin. 

1901  Georges  Brandès.  Samèlde  Skritfer,  vol.  VII,  Copen- 

hague, Hegel. 

1902  J.  Ernest  Charles.  La  Littérature  Française  d'Aujour- 

d'hui, Paris. 


236  HENRY   BECQUE 

1903  Adrien  Bernheim.  Trente  ans  de  Théâtre,  Paris,  Fas- 

quelle. 
1905  Alfred  Kerr.  Das  Neue  Drama,  Berlin,  Fischer. 

1905  James     Huneker.    Ieonoclasts,     New-York,     Scrib- 

ners. 

1906  G.  Larroumet.  Etudes  de  Critique  Dramatique,  vol.  II, 

Paris,  Hachette. 
1906-1911  Adolphe  Brisson.    Le   Théâtre,  vol.  VI,    Paris, 

Les  Annales. 
1909  F.   Brunetière.    Les  Epoques   du   théâtre,    septième 

édition,  Paris,  Hachette. 

1909  Adolphe  Thalasso.  Le  Théâtre-Libre,  Paris,  Mercure  de 

France. 

1910  Albert-Emile  Sorel,  Essais  de  Psychologie  Dramatique, 

Paris,  Sansot. 
1913  Adrien  Bernheim.  Autour   de  la  Comédie-Française, 

Paris,  Devambez, 
1913  Freeman  Tilden.  Préface    to  the  translation  o\  Becques 

plays,  New-York,  Kennerly. 
1913  Emile  Bergerat.   Souvenirs    dun   Enfant    de   Paris, 

vol.  IV,  Paris,  Fasquelle. 
1915  Barett  H.   Clark.    Contemporary  French  Dramatists, 

Cincinnati,  Stewart  and  Kidd. 
1915  Ludwig  Lewisohn.    The    Modem  Drama,  New-York, 

Huebsch. 
1917  Arnold  Bennet.  Books  and  Persons,  London,  Chatto 

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1917  Alfred  Mortier.  Dramaturgie  de  Paris,  Paris,   Crès. 
1917  Georges  Lecomte.  Les  Lettres  au  Service  de  la  Patrie, 

Paris,  Charpentier. 
1920  Ambroise  Got.  Henry  Bccque.  Sa  Vie  et  son  Œuvre, 

Paris,  Crès. 
1920  S.  Jameson.  Modem  Drama    in  Europe,  New- York, 

Harcourt. 

1920  Frank  W*.  Chandler.  Contemporary  Drama  of  France, 

Boston,  Little,  Brown  and  Co. 

1921  André    Antoine.    Souvenirs     sur    le    Théâtre-Libre, 

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1882  Henri  de  Bornier.  Les  Corbeaux,  Nouvelle  Revue, 
vol.  18,  p.  941. 

1882  Louis  Ganderax.  Les  Corbeaux,  Revue  des  Deux- 
Mondes,  vol.  53,  p.  694. 

1885  Louis   Ganderax.    La   Parisienne,   Revue  des  Deux- 

Mondes,  15  fév.  p.  340. 

1886  Léopold  Lacour.   Henry    Becque,    Nouvelle     Revue, 

vol.  42,  p.  96. 
1886  Gramont.  Henry    Becque,   Revue  d'Art  Dramatique, 

vol.  4,  p.  350. 
1886  Louis  Ganderax.    Les    Honnêtes  Femmes,  Revue   des 

Deux-Mondes,  vol.  78,  p.  452. 

1886  Henry  de   Chennevières.  Henry  Becque,   La    Revue 

Illustrée,  15  déc. 

1887  Louis  Ganderax.   Michel  Pauper,  Revue   des  Deux- 

Mondes,  vol.  79,  p.  455. 

1887  Emile  Morlot.  Michel  Pauper,  Revue  d'Art  Dramati- 

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1888  Henry  de  Chennevières.  Henry  Becque,  La    Revue 

Illustrée,  vol.  5,  p.  175. 

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1890  Anatole  France.  Etudes  et  Portraits,  La  Revue  Illus- 
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1894  Solmi.  Henrico  Becque,  Nuova  Rassegna,  numéro  30. 

1895  S.  Lange.  Henry  Becque,  Tilskeuren,  octobre. 

1896  Georges    Pellissier.   Henry    Becque    et     "Académie, 

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238  HENRY    BECQUE 

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Revue,  vol.  9,  p.  604. 
1899  Henry  Becque  devant  la  Presse,  La  Plume. 
1899  Paul  Souday    Un  Auteur  et  un  Critique,   La  Quin- 
zaine, 1er  juin. 
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1899  Gustave  Kahn.    Henry  Becque,    La  Revue    Blanche, 

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1899  G.   Geflroy.  Henry  Becque,  Revue    Encyclopédique, 

vol.  9,  p.  621. 
1899  EmileFaguet.  Deux  Morts, Revue  de  Paris,  vol.  3, p. 569. 
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Revue  Bleue,  vol.  14,  p.  90. 

1903  Ernest  Tissot.  Les  Vaincus  Victorieux,  Revue  Bleue, 

vol.  20,  p.  70  et  117. 

1904  Ernest  Tissot.  Le  théâtre  d'Henry  Becque,  Revue  Géné- 

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1904  Henry    d'Alméras.    Henry  Becque,  Chronique    des 

Livres  (supplément)  p.  38. 
1904  Mrs.  Craigie.  On  a  Great  Little  Masterpiece,  Academy 

and  Literature.  vol.  67,  p.  17. 
1904  Xavier  Roux.  Henry  Becque,  Chronique   des  Livre6, 

10  juin, 
1904  Edmond    Sée,   Henry  Becque,    Renaissance  Latine, 

15  juin, 
1904  Gustave  Kahn.    Le  Tombeau    d'Henry  Becque,   Nou- 
velle Revue,  vol.  27,  p.  243. 
1904  Maurice  Guillemot.    Henry   Becque,  Grande  Revue, 

vol.  2,  p.  497. 

1907  Lucien  Descaves.  Henry  Becque,  Le  Censeur,  4  mai. 

1908  Emile  Faguet.  Henry  Becque,  Les  Annales,  7  juin. 
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Correspondant,  25  mai. 


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1911  La  Parisienne,  Saturday  Review,  vol.  112,  p.  H, 

1911  La  Parisienne,  The  Academy,  vol.  81,  p.  48. 

1912  Henry  Becque,  The  Drama-number,  5,  p.  3. 
1912  Les  Corbeaux,  The  Drama-number,  5,  p.  14, 
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1917  La  Navette,  The  Nation,  vol.  105,  p.  674. 

1921  Henry  Becque,  Larousse  Mensuel,  février. 

1922  Mercure   de  France.  Les  Sonnets  de  Becque,  15   août. 
1922  Mercure  de  France.  Échos,  1er  octobre,  p,  286. 

Articles  de  journaux  relatifs  a  Henry  Becque. 

1868  Albert  Wolff.  V Enfant  Prodigue,  Le  Figaro,  8  no- 
vembre. 

1868  Louis  Leroy.  L'Enfant  Prodigue,  Le  Gaulois,  8  no- 
vembre. 

1868  Francisque  Sarcey.  L'Enfant  Prodigue,  Le  Temps, 
9  novembre. 

1868  Théophile  Gautier.  L'Enfant  Prodigue,  Le  Moniteur 
Universel,  23  nov. 

1870  Achille  Denis.  Michel  Pauper,  L'Eatr'acte,  18  juin. 

1870  François  Oswald.  Michel  Pauper,  Le  Gaulois,  19  juin. 

1870  E.  D.  de  Biéville.  Michel  Pauper,  Le  Siècle,  19  juin. 

1870  Franscisque  Sarcey.  Michel  Pauper,  Le  Temps,  20  juin . 

1870  Albert  Wolff.  Michel  Pauper,  Le  Figaro,  20  juin. 

1870  Jules  Claretie.  Michel  Pauptr,  L'Opinion  Nationale, 
20  juin. 


240  HENRY    BECQUE 

1870  Hippolyte  Hostein.  Michel  Pauper,  Le  Constitutionnel, 

20  juin. 
1870  Edouard  Fournier.  Michel  Pauper,  La  Patrie,  20  juin. 
1870  Jules  Janin.  Michel  Pauper,  Journal  des  Débats,  27  juin. 

1870  Théophile  Gautier.  Michel  Pauper,  Le  Moniteur  Uni- 

versel, 27  juin. 

1871  Achille  Denis  L'Enlèvement, YEntr' acte,  19  novembre. 
1871  Auguste  Vitu.  L'Enlèvement,  Le  Figaro,  21  novembre. 
1871  François  Oswald.   L'Enlèvement,  Le  Gaulois,  21  no- 
vembre. 

1878  La  Navette,  Le  Gaulois,  17  novembre. 

1878  La  Navette,  Le  Figaro,  17  novembre. 

1882  G.  Dorante.  Chronique  Théâtrale,  La  Patrie,  12  sep- 
tembre. 

1882  Félicien  Champsaur.  Henry  Becque,  Le  Figaro,  13  sep- 
tembre. 

1882  Écho  des  Théâtres,  Le  Gaulois,  13  septembre. 

1882  Les  Soirs  de  Premières,  Le  Moniteur  Universel,  15  sep- 
tembre. 

1882v  Auguste  Vitu.  Les  Corbeaux,  Le  Figaro,  15  septembre. 

1882  Soirées  Théâtrales,  Le  Figaro,  15  septembre. 

1882  Jules  Glaretie.  La  Vie  à  Paris,  Le  Temps,  15  septembre. 

1882  Soirées  Parisiennes,  Le  Gaulois,  15  septembre. 

1882  Henry  de  Pêne.  Les  Corbeaux,  Le  Gaulois,  15    sep- 
tembre. 

1882  Eugène  Hubert.  La  Soirée,  Gil  Blas,  16  septembre. 

1882  LéonCnapront.  Les  Corbeaux,  Gil  Blas,  16  septembre. 

1882  Achille  Denis.    Les   Corbeaux,   L'Entr'acte,    16  sep- 
tembre. 

1882  Soirée  Parisienne,  Le  Voltaire,  16  septembre. 

1882  Thomas    Grimin.  Impressions   au    Théâtre,   Le  Petit 
Journal,  16  septembre. 

1882  G.  Dorante.  Chroniques  Théâtrales,  La  Patrie,  16  sep- 
tembre. 

1882  Paris  la  Nuit,  L'Evénement,  16  Septembre. 

1882  Albert.  Wolff.   Les  Corbeaux,   L'Evénement,  16   sep- 
tembre. 

1882  Henry  Bauër,  Les  Corbeaux,  Le  Réveil,  16  septembre. 

1882  Gramont.    Les  Corbeaux,    L'Intransigeant,    16  sep- 
tembre. 


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1882  Edouard  Thierry.  Les  Corbeaux,  Le  Moniteur  Uni- 
versel, 18  septembre. 

1882  Les  Corbeaux,   Le  Petit  Républicain,  18  septembre. 

1882  François  Coppée.  Les  Corbeaux,  La  Patrie,  18  sep- 
tembre. 

1882  Ch.  La  Rultier,  Les  Corbeaux,  he  Soleil,  18  septembre. 

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18  septembre. 

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Voltaire,  19  septembre. 

1882  Jules  Valdès.  Le  Théâtre  Nouveau,  Le  Réveil,  19  et 
25  septembre. 

1882  Les  Cent  Louis  de  Becque,  Le  Voltaire,  22  septembre. 

1882  Emile  Bergerat.  Les  Corbeaux,  Le  Voltaire,  22  sep- 
tembre. 

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1885  Soirée  Théâtrale,  Le  Figaro,  8  février. 

1885  Soirée  Parisienne,  Le  Gaulois,  8  février. 

1885  H.  de  Pêne.  La  Parisienne,  Le  Gaulois,  8  février. 

1885  Auguste  Vitu.  La  Parisienne,  Le  Figaro,  8  février. 

1885  Charles  Martel.  La  Parisienne,  Le  XIX9  Siècle, 
9  février, 

1885  Soirée  Parisienne,  Le  Voltaire.  9  février. 

1885  Octave  Mirbeau.  Auteurs  et  Critiques,  Le  Gaulois, 
9  février. 

1885  Pans  la  Nuit,  L'Evénement,  9  février. 

1885  AlexanderHepp.  La  Parisienne,  Le  Voltaire,  10  février. 

1885  Bloc-Notes  Parisiens,  Le  Gaulois,  10  février. 

1885  A.  Claveau.  La  Parisienne,  La  Patrie,  16  février. 

1885  F.  Sarcey,  La  Parisienne,  Le  Temps,  16  février. 

1885  J.    J.    Weiss.    La   Parisienne,    Journal    des  Débats, 

16  février. 

1886  Auguste  Vitu.  Michel  Pauper,  Le  Figaro,  16  décembre. 
1886  La  Soirée  Théâtrale,  Le  Figaro,  16  décembre. 

1886  Henry  de  Pêne.  Michel  Pauper,  Le  Gaulois,  16  dé- 
cembre. 

Henry  Becque  16 


242  HENRY   BECQUE 

1887  Les  Polichinelles,  Le  Matin,  28  août. 

1890  Henry  Becque,  Le  Figaro,  11  novembre. 

1890  Maurice  Guillemot.  Les  Coups  de  Becque,  Le  Gaulois, 
11  novembre. 

1890  La  Soirée  Théâtrale,  Le  Figaro,  12  novembre. 

1890  Albert  Wolf.  La  Parisienne,  Le  Figaro,  12  novembre 

1890  Hector  PessarcL  La  Parisienne,  Le  Gaulois,  12  no- 
vembre. 

1890  Henry  Fouquier.  La  Parisienne,  Le  Figaro,  12  no- 
vembre. 

1890  La  Parisienne,  Le  Siècle,  12  novembre. 

1890  Maurice  Guillemot.  Fait  du  Jour,  La  Patrie,  12  no- 
vembre. 

1890  Henry  Bauër.  La  Parisienne,  Echo  de  Paris,  13  no- 
vembre. 

1890  Soirée  Parisienne,  Echo  de  Paris,  13  novembre. 

1890  Henry  Céard.  Revue  Dramatique,  Le  Siècle,  17  no- 
vembre. 

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1890  Georges  Robert.    Un    Procès    Parisien,    Le    Figaro, 

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1890  Soirée  Parisienne,  Le  Gaulois,  16  décembre. 

1890  Adolphe  Michel..  L'Auteur  et  le  Critique,  Le  Siècle, 
16  décembre. 

1890  Henry  Bauër.  La  Ville  et  le  Théâtre,  Echo  de  Paris, 
16  décembre. 

1890  Fernand  Xau.  Chez  Henry  Beeque,  Echo  de  Paris, 
16  décembre. 

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Presse,  14  mai. 

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1899  Hugues  Destrem.  La  Mort  de  Henry  Becque,  Le  Rap- 
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1899  Henry  Becque,  Le  Siècle,  14  mai, 

1899  Paul  Costard.  Le  Théâtre  d'Henry  Becque,  Le  Gaulois. 

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1899  Lucien  Muklfeld.  Henry  Becque,  Ecbo  de  Paris,  14  mai. 
1899  Les  Obsèques  de  Henry  Becque,  La  Patrie,  14  mai. 
1899  Jules  Case.  Henry  Becque,  Le  Petit  Bleu,  15  mai. 
1899  La  Mort  d'Henry  Becque,   Le   XIXe  siècle,  15  mai. 
1899  Emile  Faguet.   Henry   Becque,  Journal  des   Débats, 

15  mai. 


244  -  HENRY    BECQUE 

1899  La  Mort  de  Henry  Becque,  Le  Rappel,  15  mai. 

1899  Léo  Marchés.  Notes  Parisiennes,  L'Evénement,  15  mai. 

1899  Robert    Dieudonné.    Obsèques   d'Henry    Becque,    La 

Presse,  16  mai. 
1899  Louis  de  Gramont.  Menus  propos  sur  Henry  Becque, 

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1899  Obsèques  de  Henry  Becque,  Le  Temps,  16  mai. 
1899  Gustave  Gefîroy,  Henry  Becque,  L'Aurore,  16  mai. 
1899  Obsèques  de  Henry  Becque,  Le  Siècle,  16  mai- 
1899  Obsèques  d'Henry  Becque,  L'Aurore,  16  mai. 
1899  Francis  Chevassu.  Chronique  de  Paris,  Gil-Blas,  16  mai. 
1899  Obsèques  de  M.  Henry  Becque,  Le  Voltaire,  16  mai. 
1899  Courrier  des  Théâtres,  Le  Voltaire,  16  mai. 
1899  Obsèques  de    Henry   Becque,  La  Petite    République, 

17  mai. 
1899  Lucien  Descaves.  Deuil  Ephémère,  L'Aurore,  17  mai. 
1899  Paul  Dalfus.  Courrier  de  Paris,  l'Evénement,  18  mai. 
1899  H.  Harduin.  Grands  Hommes,  Le  Matin,  18  mai. 
1899  A  Travers  Paris,  Le  Figaro,  18  mai. 
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1908  Adrien  Bernheim.  Souvenirs   sur  Henry  Becque,  Le 

Figaro,  1er  juin. 
1908  Eugène    Tardieu.     Le    Monument   d'Henry    Becque, 

Echo  de  Paris,  2  juin. 
1908  Inauguration  du  Monument  Henry  Becque,  Le  Temps, 

2  juin. 
1908  Le  Monument  d'Henry  Becque,  Gil  Blas,  2  juin. 
1908  La  Soirée  à  l'Odéon,  Le  Figaro,  2  juin 

1908  G.  Drouilly.  Le  Monument  de  Henry  Becque,   Le  Gau- 

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1910  L'Affaire  des  Polichinelles,  Le  Journal,  1er  octobre. 

1910  Henry  Malherbe.  Les  Polichinelles,  Comœdia,  1er  oc- 
tobre. 

1910  Les  Polichinelles,  Comogdia,  1er  octobre. 

1910  Adolphe  Brisson.  Le  Théâtre  de  Henry  Becque,  Le 
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1910  Henry  Becque.  Comœdia,  3  octobre. 

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12  octobre. 

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1910  L'Affaire  des  Polichinelles,  Le  Journal,  16  décembre. 

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A.  Dupret. 

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E.  Dentu. 


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1898  P.  Lhomme. La  Comédie  d'Aujourd'hui,  Paris.  Perrin. 

1903  Emile  Faguet.  Propos  de  Théâtre,  Paris.  Société  d'im- 
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pentier. 

1908  René  Doumic.  Le  Théâtre  Nouveau,  Paris,  Perrin. 

1911  Antoine  Benoist.  Le  Théâtre  d'Aujourd'hui,  Paris.  Soc. 
d'impr.  et  de  lib. 

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Holt  and  Co. 

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York,  Macmillan. 

1922  René  Lalou.  Histoire.de  la  Littérature  Contemporaine, 
Paris,  Crès. 


TABLE  DES  MATIERES 


Chap.       I.  ---  La  vie  d'Henry  Becque 19 

Chap.      II.  —  Son  œuvre  théâtrale 56 

Chap.     III.    —  Les  luttes 81 

Chap.     IV.  —  Les  ((.premières  »  et  les  principales  re- 
présentations   des  pièces   de  Henry 

Becque 105 

Chap.      V.  —  Henry  Becque  dans  les  salons     .     .     .  135 

Chap.     VI.  —  L'homme 150 

Chap.   VII.  —  Le  scepticisme  de  Becque     .     .     .     .  170 

Chap.  VIII.  —  Henry  Becque  novateur 187 

Chap.     IX.  —  L'influence  de  Becque.  — Ses   disciples 

et  leurs  œuvres 205 

Conclusion 227 

Bibliographie 233 


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